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Anna Akhmatova, Katherine L. Battaiellie

 La tombe d’Anna Akhmatova (de son vrai nom Gorenko), née en 1889, est à Komorovo, lieu de villégiature renommé, autrefois en Finlande, à 80 km de Saint Pétersbourg. Celle qui fut pendant sa vie à la fois la plus admirée et la plus honnie des poétesses, l’amie de Mandelstam, de Modigliani, y repose à l’ombre des sapins de la Baltique.
Ses premiers poèmes paraissent en Russie dans des revues littéraires à partir de 1911, mais elle ne sera connue en France que dans les années 60. Elle rencontre dans son pays un succès immédiat dès la parution en 1912 et 1914 de ses premiers recueils, qui évoquent la nature (« les nuages voguent comme des glaçons, glaçons /Dans les eaux claires des rivières bleues/ »), ou les joies et les déceptions de l’amour, non sans humour.
Mais à partir des années 1920 la vie d’Anna Akhmatova se confond avec l’épopée du peuple russe (car elle refusera toujours de quitter son pays, d’abandonner son peuple et sa langue) et la tragédie stalinienne.
Ses poèmes font écho à une vie d’épreuves. Son premier mari, un poète important, est exécuté en 1921 pour complot contre-révolutionnaire, et elle vit un certain temps sans domicile fixe, hantée par la peur : «…nous avons dû/ Apprendre ce que cela veut dire,/Trois ans sans fermer l’œil,/ et chaque matin s’enquérir/De ceux qui sont morts dans la nuit »./ Devenue cependant membre de l’Union des écrivains soviétiques en 1940, elle en est exclue en 1946 : elle est pour le régime soviétique une « petite dame hystérique » (rapport Jdanov de 1946), une représentante de l’obscurantisme réactionnaire. Son œuvre est censurée, même si ses poèmes circulent à travers des cercles d’amis et elle ne publie plus vraiment avant 1962. Son fils est emprisonné puis déporté pendant 18 ans : « Sept mille trois kilomètres…/Tu n’entendras pas ta mère t’appeler,/Dans le rugissement du vent polaire,/Dans l’étau du malheur./Là-bas, tu deviendras une bête… ».
Mais malgré le poids du malheur Anna Akhmatova ne cède pas au pathos. Sa poésie garde jusque dans les terribles et magnifiques textes du Requiem (retraduits récemment par Henri Deluy) la sobriété héritée de Pouchkine et remise à l’ordre du jour par le mouvement acméiste, la simplicité familière d’une syntaxe presque orale, tout en utilisant une grande souplesse du rythme. Chaque mot est soupesé : « Il faut que dans le vers chaque mot soit à sa place, comme s’il y était déjà depuis 1 000 ans, mais que le lecteur l’entende pour la première fois ».
Malgré ce lyrisme retenu, les poèmes des derniers recueils, qui dressent le bilan d’une vie et d’une époque, nous serrent le cœur.
Deux ans avant sa mort, en 1964, Anna Akhmatova devient la Présidente de l’Union des écrivains soviétiques.

Katherine L. Battaiellie

Il aimait trois choses au monde :
Le chant des vêpres, les paons blancs
Et les vieilles cartes d’Amérique.
Il n’aimait pas que les femmes pleurent,
Il n’aimait pas le thé à la framboise
Ni l’hystérie féminine.

… Et j’étais sa femme.
Le soir (1912)

C’était quand seuls les morts
Souriaient, heureux d’être tranquilles,
Quand Leningrad s’affairait, boursouflure inutile,
Autour de ses prisons.
Quand, abrutis de douleur,
Marchaient les régiments des hommes condamnés,
Et quand les locomotives sifflaient
Leur bref chant d’adieu,
Les étoiles de la mort restaient fixes sur nos têtes,
Et la Russie innocente se tordait
Sous les bottes sanglantes
Et les pneus des fourgons noirs.
Requiem (1935-1940)

Pour tous vœux,
Ce vent sec et coupant
Ne vous apportera
Qu’une odeur de moisi,
Un goût de fumée et ces vers
Écrits de ma main.

L’églantier fleurit (D’un cahier brûlé) (1961)

L’églantier fleurit et autres poèmes
(édition bilingue La dogana).
Traduits par Marion Graf et José-Flore Tappy, 2010

La Revue du projet, n° 56, avril 2016
 

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