La revue du projet

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S’adapter, mais jusqu’où ? Mona Chollet*

On vante parfois les mérites des petits espaces bien agencés, considérés comme une réponse à la crise du logement. Un discours qui cache souvent la réalité du mal-logement.

 En dressant leur liste des composantes de l’habitation idéale, l’architecte Christopher Alexander et ses collègues ont bien tenu compte du besoin de se retrancher, de se pelotonner : on trouve dans leur livre des entrées intitulées « Alcôves » ou « Endroit secret » […]. Mais leurs petits espaces s’inscrivent dans le cadre de la maison ; ils ne constituent pas la maison. Cela paraît sage. Il faut se méfier de la fatigue, de l’usure, des frustrations qu’ils font naître à la longue. On peut en avoir assez de devoir rentrer la tête entre les épaules pour éviter de se cogner au plafond en allant se coucher sur sa mezzanine mansardée, ou de devoir garder les coudes collés au corps en prenant sa douche. Quand on vit à deux ou plus, on peut avoir parfois envie de fermer une porte et de s’isoler une heure – et pas aux toilettes, si possible. […] Et s’il s’agit de loger les familles sans abri, on pourra préférer la « Maison des jours meilleurs », construction préfabriquée en bois de cinquante-sept mètres carrés que l’architecte français Jean Prouvé avait conçue à la demande de l’abbé Pierre en 1956, mais dont le prototype ne fut jamais homologué.
Car il ne s’en faut pas de beaucoup pour que le carrosse du petit espace « malin » redevienne la citrouille du mal-logement. En janvier 2013, alors qu’il était encore maire de New York, Michael Bloomberg avait annoncé la construction d’un complexe de micro-appartements – entre vingt-trois et trente-quatre mètres carrés – destinés à accueillir des couples ou des familles monoparentales. Le projet retenu, livrable à l’automne 2015, devait réduire autant que possible le sentiment d’oppression grâce à de grandes fenêtres, des balcons et des espaces communs : terrasse, buanderie, salle de gym… Des experts ont cependant alerté sur les illusions et les dangers d’une telle réponse au manque de logements abordables. L’un d’eux, spécialiste du design en lien avec la santé humaine, jugeait cette configuration « fantastique » pour des jeunes gens dans la vingtaine, mais conseillait vivement de l’oublier pour toutes les autres catégories de population. Il invitait à imaginer la claustrophobie des résidents lorsqu’ils n’auraient le choix, le soir, qu’entre leur unité d’habitation exiguë et des espaces communs envahis de voisins. De telles situations, prévenait-il, augmentaient les risques de violences domestiques et d’addictions – à Hong Kong, la courbe des comportements abusifs à l’égard de proches s’est envolée en même temps que celle de la population. De plus, s’ils peuvent être amusants les premiers temps, les lits et tables escamotables impliquent des tâches quotidiennes supplémentaires qui, à la longue, deviennent pesantes ; les occupants négligent alors de les replier et se retrouvent dans un environnement encore plus impraticable. Les enfants souffrent de troubles de la concentration, ce qui les pénalise dans leur scolarité. Enfin, le fait de ne pas pouvoir recevoir des amis nuit à la vie sociale et affective des locataires. Un professeur de psychologie remarque que les petits espaces n’envisagent le logement que sous son aspect pratique, alors qu’il doit aussi remplir d’autres fonctions. Nous y revoilà…
Pouvoir inviter ses amis, oui. Pouvoir donner des dîners, des fêtes ; pouvoir pousser les meubles pour danser – ou même, soyons fous, ne pas pousser les meubles pour danser. Pouvoir héberger quelqu’un sans sacrifier l’intimité et le confort de tous. Disposer, dans une pièce au moins, d’un espace dégagé où l’on puisse étaler un tapis de gym, s’allonger, s’étirer, déplier ses bras et ses jambes, sans heurter les meubles […]
Parce qu’ils ont conscience de ces enjeux, formulés par leurs aînés après mai 1968, certains architectes français dénoncent aujourd’hui une « diminution progressive des surfaces habitables des logements neufs du parc HLM ». Et cela, soulignent-ils, alors que l’on observe une augmentation du temps passé à domicile, « du fait de la diminution du temps de travail, du chômage, et de l’accroissement des dépenses d’équipement domestique (télévision plasma grand écran, home vidéo, ordinateur, console de jeux, etc.) ». En outre, si l’enfant, devenu adulte, reste trop longtemps tributaire du soutien et du logement familiaux – ce qui, par les temps qui courent, n’est pas à exclure –, sa chambre de neuf mètres carrés risque de se transformer en « véritable cellule de pénitent ».
À Paris, 193 000 logements, soit 14 % du parc immobilier, « correspondent à des résidences secondaires, logements occasionnels ou biens vacants ». L’Europe compte onze millions de logements vides, soit deux fois plus que de sans-abri. La crise américaine des subprimes a été provoquée en 2007-2008 par l’irresponsabilité des banques, elle-même permise par la dérégulation de la finance et par la promotion de l’accès à la propriété immobilière comme solution universelle. Les adeptes du small living occupent donc exactement la place qu’un ordre social inique leur assigne. Ils se contorsionnent pour entrer dans le placard qu’on veut bien leur laisser et prétendent réaliser par-là leurs désirs les plus profonds. […]
Célébrer les mille et une ressources et l’inventivité de ceux qui s’arrangent le moins mal possible avec leurs conditions d’existence ; les persuader qu’ils ne sont pas les dindons de la farce, mais les pionniers d’un mode de vie plus écologique et plus convivial ; vanter la redécouverte des plaisirs simples : un procédé classique. En 2009, après l’éclatement de la crise financière, les magazines français avaient multiplié les articles annonçant « le temps des consomalins » (Le Nouvel Observateur) ou proposant le « guide des nouvelles combines » (Le Point). […] Confronté à la crise économique la plus grave depuis celle de 1929, contraint d’éponger les dégâts causés par l’avidité et l’irresponsabilité des banques, le citoyen ordinaire se retrouvait dans une panade sans nom. Qu’importe : les médias l’invitaient unanimement à voir le bon côté des choses, à biner son potager, à s’adonner aux joies du covoiturage, à pratiquer le « yoga du rire » et à « modifier son monde mental » – à défaut de modifier le monde réel.

*Mona Chollet est journaliste. Extraits de Mona Chollet, Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Zones, 2015, publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur.
La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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