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Le logement évolutifentre utopies et réalités, Makan Rafatdjou*

Face à la crise du logement, le logement modulable et évolutif peut constituer une source extrêmement fertile d’innovations et de progrès.

 L’émergence du logement évolutif est-elle une réponse possible à la crise du logement ? Si cette dernière est le résultat de carences quantitatives et qualitatives, elle comporte aussi une dimension de plus en plus importante de mal-logement, c’est-à-dire de l’inadéquation croissante entre l’offre du logement et les évolutions des modes de vie et d’habiter tout au long de la vie de chacun : mise en couple, naissances, autonomisation dès l’adolescence, décohabitation ou au contraire cohabitation prolongée des jeunes adultes, séparations et recompositions familiales, vieillissement et dépendance, solitudes et sous-locations, etc. constituent autant de moments, conditions et possibilités différents qui, aujourd’hui, imposent presque toujours de changer de logement !

Le choix du logement,
un choix contraint

Ce qui, comme choix assumé, confronte chacun à la difficulté de trouver un nouveau logement financièrement acceptable, qualitativement adéquat et géographiquement accessible et, comme choix contraint, est soit source de déchirement, voire de relégation et ségrégation s’il faut partir, soit source de souffrances et de mal-vivre si justement on ne peut partir !
Cette situation conduit à une série d’observations de registres différents et complémentaires :
• la question quantitative : si nous ne vivons pas une situation de pénurie de logement au regard de la faible croissance démographique, la carence résultant de la baisse de logements neufs empêche de fait le renouvellement « naturel » du parc ancien parfois obsolète et impossible à adapter aux impératifs écologiques, aux normes de sécurité et de bien-être, et aux évolutions des modes de vies contemporains. Ce manque de logements neufs est d’autant plus cruellement ressenti qu’il frappe le plus souvent les mêmes couches de la population.
• la question patrimoniale : nous vivons le choix de la démolition comme une politique au détriment d’une grande politique volontariste et novatrice de rénovation qui, par-delà l’adaptation aux différentes normes contemporaines, permettrait des transformations lourdes des logements anciens, et tout particulièrement ceux des ensembles d’habitat collectif du XXe siècle, afin de les préserver comme une réponse durable aux besoins d’aujourd’hui et de demain.
• la question qualitative : nous vivons une standardisation intensive de l’offre nouvelle due aux effets conjugués :
- d’une hypertrophie normative et une prégnance de modes constructifs rigides,
- d’une domination du marché réduisant le logement à un produit d’investissement spéculatif moins considéré pour son habitabilité que pour sa capacité à générer de la plus-value,
- une quasi-marginalisation de l’offre sociale, présentée comme une réponse provisoire dans un parcours résidentiel devant aboutir inéluctablement à l’accession, alors même qu’elle constituait une source sans équivalent à la fois d’innovations durables et d’expérimentations nouvelles.

Enjeux sociaux de l’architecture
Dans un tel contexte, la problématique du logement évolutif interroge plus fondamentalement les enjeux sociaux, sociétaux et anthropologiques de l’architecture au diapason de l’habiter concret des individus.
Pendant les siècles où l’architecture savante ne se souciait guère de la question de l’habitat pour tous, la grande masse des constructions répondait peu ou prou à des modes de vie sinon immuables, du moins très stables, et s’avère encore aujourd’hui d’une adaptabilité étonnante !
Depuis la rupture incarnée par le Mouvement moderne, y compris en faisant du logement une dimension essentielle de la réflexion et de la production architecturales, la question du logement modulable et évolutif fait régulièrement l’objet d’une attention particulière sans jamais s’imposer comme une thématique structurante et pérenne. Plus encore, la grande masse des logements produits au XXe siècle s’avère le plus souvent très difficile à transformer !
La résurgence de cette problématique aujourd’hui est un symptôme contradictoire ô combien révélateur :
- signe d’une époque où prédomine une accélération des bouleversements de nos modes d’activité, de vie, d’habiter, de sociabilité et de territorialité qui sape toute stabilité au profit de fluctuations surdéterminées tant par les enjeux économico-financiers que par l’atomisation des liens sociaux et collectifs et l’homogénéisation des rapports sociaux dans un monde globalisé semblant échapper à toute maîtrise,
- signe de véritables disjonctions entre nos désirs, aspirations, besoins et exigences en matière d’habiter et une production de logement prise dans la spirale infernale d’une réduction continue aussi bien des surfaces habitables que du champ des possibles conceptuels.
Dans ce contexte, même si le logement modulable et évolutif ne peut constituer une panacée, il peut être une source extrêmement fertile d’innovations et de progrès, pour peu qu’il tende à s’affranchir des surdéterminations soulignées et oblige l’ensemble des acteurs du logement à des bougers significatifs.
Encore conviendrait-il de demander aussi : sur quelles modulabilités et évolutivités ? Mises en œuvre par qui et dans quelles conditions d’accessibilité ? Imaginées par qui et selon quels critères ? À partir de quelles données abstraites ou demandes concrètes ?

*Makan Rafatdjou est architecte.

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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