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Rouben Melik par Victor Blanc

 Le Temps des Cerises réimprime une anthologie des poèmes de Rouben Melik, En pays partagé. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir un poète qui savait mieux qu’un autre que la poésie est affaire de travail. Rouben Melik (1921-2007) est un poète français d’origine arménienne. Durant ses études, il suit les cours de Bachelard, Valéry, et surtout Jacques Decour, qui lui font découvrir la poésie moderne. Il découvre Paul Éluard et les surréalistes. Mais ces années de formation sont bien vite interrompues par la Guerre. Melik, influencé par Decour, adhère au PCF clandestin en 1942 et s’engage dans la Résistance, à la préfecture – où il dérobe des documents pour les sauver de l’occupant –, autour du « groupe Manouchian », et aussi comme intellectuel où, au côté d’Éluard, Aragon, Char et d’autres, il participe comme jeune poète à la poésie de la Résistance.
L’art de Melik est tout entier traversé d’une passion : l’alexandrin. Le poète en connaît toutes les coutures, le patron classique comme les moulures modernes. Ce vers –incarnation de la poésie française s’il en est – aura été pour lui terrain d’expériences verbales. Melik tire leçon des avancées prosodiques de son siècle – sur la rime, avec Apollinaire et Aragon –, mais surtout sur le vers. L’alexandrin coûte que coûte. Quand son vers arrive à douze syllabes, il passe au suivant. Même s’il est au milieu d’un mot. Là encore, on trouve ici où là des exemples de ce procédé dans la poésie française. Chez Aragon, par exemple, dans La Grande Gaîté, où quand on lui demande pourquoi il va si souvent à la ligne, il répond que c’est pour « une raison indigne d’être cou / chée par écrit ». Mais il s’agissait là d’une provocation, d’un art poétique négatif, antipoétique, où la coupe sape et délégitimise le vers. On peut penser aussi à Jean Ristat, son cadet, qui popularisera une pratique de la coupe similaire. Mais là encore, la pratique de Melik diffère. Chez Ristat, la coupe, la décapitation, est une pratique de déconstruction qui arrache du vers un élément sonore pour créer des vocables nouveaux avec parfois des effets de sens – détricotage, retricotage... Chez Melik la coupe n’est pas essentiellement sonore. Certes, elle décuple le répertoire de rimes possibles. Mais elle ne sert pas à créer des sons neufs. Dans « Météore 17 », on peut voir comme, parfois, la coupe n’a pour seul effet sonore que de lancer le vers suivant sur une consonne (rajouter une attaque), plutôt que par une voyelle : « attelai / t à quel fourgon... ». Mais alors quoi ? Dans les poèmes de Ruben Melik, la coupe aurait plutôt pour but de relier les vers entre eux, forcer l’enjambement en jouant de la différence verbale et syllabique (dans notre exemple le – t appartient verbalement à attelait, mais si l’on décomposait les syllabes, n’était la fin du vers, il appartiendrait à la syllabe suivante /ta/) : c’est un art de la broderie, de la tapisserie. La patience du tisserand qui veille à la continuité du chant.
On sait grâce à Hugo puis Aragon que ces petits jeux formels ne sont pas toujours vains. Les grands poètes font marcher de pair les jeux du vers et la course de l’histoire. J’en veux donner un exemple précis.  Il y a parfois des accrocs dans la tapisserie qui laissent rêveur. Ce « Météore 17 » qui aura traversé le XXe siècle, c’est évidemment la révolution russe d’Octobre 1917. Avec dans son sillage tous les espoirs, les camaraderies, les douleurs et les tragédies. Le poète mélancolique salue ce météore qui a porté l’aurore. Mais observez les deux dernières strophes, le passage de l’une à l’autre plus précisément. « Traverser jusqu’à la station de la lu // tte. Ici le mot se coupe et manque la finale ». Cette coupe sur le mot même de la lutte m’émeut. La brusquerie. La déportation d’une strophe à l’autre. Il y a dans cette coupe l’histoire de toutes les révolutions avortées du siècle passé. Et le temps passe, la tapisserie continue. Mais ces trois lettres détachées – tte sont des fantômes. Elles n’ont pas d’existence physique dans le vers – tout juste une dentale appuyée en début de vers. Elles ne comptent pour rien dans le décompte syllabique de l’alexandrin : elles ne manquent pas au vers dont elles sont issues, et n’ajoutent rien au vers qui les accueille. Déracinées. Comme beaucoup le furent dans le siècle des défaites ; comme beaucoup le sont aujourd’hui dans celui des reculades. Il faudra bien, comme le poète nous y invite, « de travers traverser le couloir », recoller les deux morceaux de la lutte. Mais ce constat amer, effrayant : « manque la finale », à travers ces trois lettres arrachées, c’est bien la lutte finale qui a manqué à tous ces gladiateurs de l’espoir. Brisés, déchus. Et pourtant qu’avons-nous d’autre à faire que de chanter : « l’Internationale sera le genre humain »...
Victor Blanc

Je descendrai pour voir encore à Bir Hakeim
S’il en sera toujours de moi pareil Vel’d’Hiv’
Aux soirs passés de ces grands soirs de requiem
Carillonnés soufflant au corps de ces quels riv

ages de la Baltique où se pointa l’aurore
Dans les canons pointés sur les palais d’hiver
À l’entour de la terre où fut le météore
Dix-sept à tout jamais pour orchestrer l’ouver

ture de l’opéra de notre joie. Ainsi
De quel poème ancien s’agira-t-il de moi
Pour le cristalliser dans ce poème-ci
Par les formations en creux de la mémoi

re historique ? Accrochez-vous bien mes camarades.
Il en fallut du cœur pour se mettre à l’ouvra
ge et de la déraison dans le langage aux grades
Mesuré. Murmuré. Cassé. Crevé. Quel vra

quier affréter pour transporter ce siècle à l’au
tre où sera l’autre espace à l’homme interstellai
re un rafraîchissement dans la clarté de l’eau
Si pure à s’y noyer, quel cheval s’attelai

t à quel fourgon de guerre à l’accent d’une lettre
Au vers suivant jeté pour que la liaison
Du cœur à la raison demeure à se remettre
En la bonne santé d’une belle saison

Dans la promiscuité terrestre où l’univers
Se met en rang sur le trottoir des révolu
tions. C’est le couloir qu’il faudra de travers
Traverser jusqu’à la station de la lu

tte. Ici le mot se coupe et manque la finale
Où le mur assemblait un chant à son devoir
Dans le discours changé d’une aube en diagonale
Qui me fera descendre à Bir Hakeim. Pour voir. »

La Revue du projet, n° 55, mars 2016
 

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