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Qu’est-ce qu’une ingénieure agronome ? Entretien avec Élise Nerbusson*

Dans le cadre de notre série sur les métiers scientifiques et techniques, nous avons demandé à une jeune ingénieure agronome de nous parler des enjeux et des conditions concrètes de sa profession, tels qu’elle les voit à vingt-cinq ans.

La formation des ingénieurs est-elle publique ou privée ? Est-ce une profession plus masculine que féminine ?
Il y a des écoles publiques (AgroParistech, AgroCampus, ENITA de Clermont…) et des écoles privées (celles du réseau FESIA notamment), à peu près à parts égales. Bien qu’elles traitent du domaine agricole, elles se situent majoritairement dans les grandes villes. Généralement, l’entrée dans des écoles publiques se fait après deux ans de classe préparatoire, tandis que les écoles privées proposent plutôt des cursus post-bac en cinq ans avec cours préparatoires intégrés. Il est aussi possible de devenir élèves de ces écoles, privées comme publiques, après un BTS, un IUT, une licence ou bien dans le cadre d’une reconversion professionnelle après plusieurs années d’expériences.
 Au début du siècle, la profession était très largement masculine, elle s’est progressivement féminisée et, aujourd’hui, selon les statistiques agricoles, les femmes y sont même majoritaires. Dans ma promotion, il y avait autant de filles que de garçons mais la proportion a augmenté dans la suivante.

Concrètement, que font les ingénieurs ?
Le métier d’ingénieur agricole est très vaste ! De la recherche au conseil en passant par l’inspection, l’animation, l’analyse, la création… il y en a pour tous les goûts et pour toutes les ambitions ! Je vais essayer d’illustrer mes propos en citant les missions et métiers que réalisent les personnes qui étaient avec moi sur les bancs de l’école. L’une d’entre elles fait de la sélection génétique de semences potagères dans une grosse entreprise française, un autre est animateur syndical à la Confédération paysanne, une autre travaille pour une grande marque d’alcool et développe de nouvelles gammes de Vodka, il y a aussi des commerciaux d’aliments ou de produits phytosanitaires, des conseillers à la chambre d’agriculture, une autre encore travaille en Slovaquie pour développer les marchés d’un grand groupe céréalier. Certains deviennent traders de blé ou de coton, d’autres intègrent la fonction publique, sont chargés d’améliorer la qualité de l’eau d’un bassin-versant ou conseillent les agriculteurs dans le domaine de la finance. Il y a aussi des animateurs et des coordinateurs de structures associatives comme les groupements d’agriculteurs biologiques et les CIVAM (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). Je pourrais aussi citer les copains qui travaillent à La Martinique sur des recherches très spécifiques liées aux productions de bananes, ou au Maroc pour développer la filière fraises de Danone. Enfin, il y a ceux qui s’installent pour élever des vaches, des porcs ou des brebis. La formation d’ingénieur agricole offre des spécialisations très variées, donc un panel assez large de possibilités et de métiers.

Pierre Crépel : On pourrait ajouter qu’il faut être embauché. Or nous assistons au plan mondial à une offensive des agricultures de firme. Des compagnies privées et des États riches (y compris le Qatar ou l’Arabie saoudite) achètent ou accaparent des étendues de terres immenses, y développent de l’agriculture non familiale, orientée vers le rendement et l’évitement des normes sociales, environnementales et fiscales. Le traité transatlantique ou TAFTA, en cours de négociation, aggraverait considérablement chez nous l’importance de ces firmes et de l’import-export sans scrupule. Le risque est grand que la profession d’ingénieur agricole y soit beaucoup plus soumise.

Quelles sont les grandes techniques nouvelles ? Qu’est-ce qui a changé dans le métier depuis vingt ans ? Les ingénieurs sont-ils au service des grosses boîtes de l’agrobusiness (intrants, semences, alimentation de bétail, machines, transformation, etc.) ?
Du haut de mes vingt-cinq printemps il m’est assez difficile de donner une synthèse de l’évolution. Aujourd’hui nous pouvons faire des statistiques très poussées et, dans le domaine de la recherche et de l’innovation technique, les possibilités se sont multipliées. Ceux qui travaillent dans le machinisme agricole voient apparaître les drones et les tracteurs qui se conduisent tout seuls à l’aide d’une gestion assistée par satellites. En outre, la profession a, en partie, progressivement quitté les seuls domaines de la chimie ou de l’agronomie pure et dure pour s’ouvrir aux sciences sociales. Beaucoup d’entre nous travaillent aujourd’hui dans l’animation, l’accompagnement, l’économie, la sociologie rurale. L’innovation n’est pas seulement technologique.

Khanh Dao Duc : L’évolution de la génétique et l’informatique ont joué aussi un rôle fondamental dans les techniques d’ingénierie employées par des industriels type Monsanto, en lien avec l’augmentation exponentielle d’espèces séquencées à un coût maintenant très faible. Pour donner un ordre d’idée, le coût de séquençage d’une mégabase est passé de 10 000 $ en 2001 à moins de 0,10 $ en 2013. On peut aussi penser à une extension à d’autres domaines comme celui des biocarburants ou encore la médecine avec la gestion du risque allergène… Il y a là des enjeux financiers énormes et les multinationales s’y engouffrent, avec le profit comme seul souci.

L’ingénieur agricole peut-il influer pour que les paysans soient rémunérés à un juste prix ?
Oui, si l’ingénieur peut se trouver dans des structures ou filières qui défendent les intérêts des paysans : organismes de commerces équitables ou coopératifs qui défendent la juste rémunération des producteurs. Je pense également à ceux qui mettent en place des plates-formes permettant de faciliter la commercialisation des produits en circuits courts : producteurs et consommateurs peuvent y échanger directement ou par le biais d’un seul intermédiaire, cela réduit les coûts liés aux intermédiaires et permet de mieux rémunérer les producteurs. Il peut s’agir de collectivités, de structures agricoles ou d’entreprises privées.
Non, quand ces ingénieurs travaillent dans les coopératives et entreprises agroalimentaires qui, cet été, refusaient d’acheter le porc au-dessus de son prix de revient. Cela participe à la dégradation des prix et à l’endettement des fermes et bien souvent à l’enrichissement des grosses firmes multinationales. Non, quand ils vendent des produits au plus bas prix car la rémunération des agriculteurs est forcément influencée.
Les choses ne sont pourtant pas si simples. Un ingénieur qui forme des paysans pour les aider à vendre au meilleur prix leur blé sur les marchés à terme permet à ces derniers d’être mieux rémunérés ; mais cela ne veut pas dire qu’il s’agit du « juste prix ». L’ingénieur agricole peut influencer dans les deux sens : il s’agit certes de choix éthiques personnels, mais aussi de choix stratégiques des entreprises et des politiques publiques. Par exemple, les organismes agricoles ne sont pas tous aidés à la même hauteur par les pouvoirs publics ; de leurs moyens dépend aussi leur capacité d’embauche. Nous pouvons également tous influer pour que les paysans soient rémunérés à un prix juste dans nos choix de vie, de consommation, mais aussi d’épargne : il existe des systèmes d’épargne comme Terre de Liens qui permet d’investir dans des terres agricoles pour installer des paysans. Les consommateurs ont ici probablement une plus grande influence que les ingénieurs agricoles en tant que tels.



Que peut-il ou elle faire en faveur d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement, sociale et solidaire et moins branchée sur le productivisme aveugle, l’épuisement des ressources naturelles et les pesticides, voire une espèce de capitalisme agricole verdâtre ?
Il y a des réponses individuelles et collectives. Un ou une ingénieur qui souhaite soutenir une agriculture durable et respectueuse de l’environnement peut essayer de choisir un métier en ce sens, c’est-à-dire travailler dans des structures de développement agricole, des syndicats, de collectivités ou d’entreprises qui défendent ces valeurs. Il peut aussi s’installer et mettre en œuvre les bases d’une agriculture durable et responsable. Néanmoins, les postes ou possibilités de création d’emplois en agriculture dépendent aussi des moyens des structures et entreprises, de leurs orientations et, indirectement, des systèmes incitatifs et des aides publiques. On en revient donc à la politique générale.

Ensuite, il y a des différences entre les écoles. Certaines sont plus tournées vers le productivisme, d’autres vers les questions environnementales, sociales et sociétales, d’autres encore vers l’industrie agroalimentaire. Une formation reste une formation, les enseignements sont pluriels et riches de leur diversité, on peut les utiliser à bon escient et on conserve tout de même, à la sortie, un certain choix. Il est possible de travailler dans le bio, les filières de productions alimentaires et énergétiques locales et durables, l’économie sociale et solidaire, le soutien des paysans en difficultés. D’autre part, les cours ne sont pas les seuls lieux de formation, il y a aussi les stages et les engagements extérieurs. J’ai pour ma part appris grâce aux associations d’éducation populaire (Mouve­ment rural de Jeunesse chrétienne), à quelques jours passés dans différentes fermes, à des articles glanés sur le net et dans les journaux, aux paysans et responsables agricoles croisés ici et là. Ce sont également ces rencontres et ces lectures qui forment les ingénieurs agricoles et les amènent à prendre du recul sur leurs pratiques. J’ai pu le souligner à plusieurs reprises : la profession d’ingénieur agricole est multiple et variée. Il ne s’agit pas d’une profession unie, preuve en est : il n’existe pas de syndicat des ingénieurs agricoles au message politique fort.

* Élise Nerbusson est ingénieure agricole..

Propos recueillis par Pierre Crépel et Khanh Dao Duc.

Pour poursuivre la réflexion, nous conseillons la lecture du no8 (printemps 2015) de Progressistes, dont le dossier est intitulé AgricultureS: http://progressistes.pcf.fr/72984

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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