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Mouvements féministes en Turquie et émergence des luttes sociales, Pinar Selek*

Les racines du féminisme en Turquie plongent loin dans l’histoire, mais cela ne fait que trente ans qu’il existe en tant que mouvement social. Sa présence met en question les fondements de l’État-nation turc.

 Le printemps 2013 jette une nouvelle lumière sur la Turquie et met le pays au centre de l’attention internationale. Les « manifestations de la place Taksim », en mai et juin 2013, sont interprétées par plusieurs observateurs comme étant une révolution voire « le mai 1968 turc », « le printemps turc » ou la « Commune de Taksim ». En dépit d’un régime non-démocratique, de la guerre civile et des gouvernements néoconservateurs, un nouveau cycle de contestation en Turquie, avec sa multiplicité, sa créativité, son pacifisme résistant, étonne les journalistes locaux et internationaux. Pour comprendre ce qui est « nouveau », il nous faut contribuer à aborder ces mobilisations « inattendues » à partir des transformations sur lesquelles elles s’appuient. Il s’agit en fait d’une révolution qui continue depuis une vingtaine d’années dans l’espace militant protestataire en Turquie. Le mouvement féministe a joué un rôle déterminant dans ce processus en dévoilant les tensions entre les luttes de liberté et les multiples mécanismes de domination, en visant, donc, les multiples faces de la domination masculine. Pourquoi et comment ?
L’histoire sociale du féminisme en Turquie révèle, paradoxalement, la force du patriarcat kémaliste (Mustafa Kemal, premier président de la République de Turquie de 1923 à 1938) et l’énergie qu’a exigée la déconstruction de ses poncifs. Cette histoire débute au tournant des XIXe et XXe siècles avec les premières organisations et revues féministes, dont plusieurs sont créées également par des Arméniennes, des Grecques, des Juives et des Kurdes dans le sillage des mouvements émergeant en Europe. À cette époque, il existe une trentaine d’associations de « solidarité entre femmes » qui posent des questions proféministes.
Le premier coup qu’a subi ce mouvement est le génocide précédant le nettoyage ethnique : il s’éloigne ainsi de ses fondatrices « non-musulmanes » et devient turc. Suite à l’instauration de la République de Turquie en 1923, quelques militantes de ce réseau décident de lancer ensemble un parti politique, le Parti progressiste des femmes, qui défendra leurs intérêts tout en participant à l’élaboration du nouveau régime. Les fondateurs de la République turque étant fermement opposés à toute organisation indépendante de femmes, le parti est très vite interdit et ses dirigeantes se retrouvent exclues du champ politique. Les autres sont appelées à travailler dans des organismes d’aide sociale et de bénévolat caritatif. En 1926, les femmes turques ont obtenu le droit de vote et en 1938, le droit d’éligibilité. Nous voyons ainsi les députées du Parti républicain du peuple (CHP, le parti unique) et les militantes partisanes dans les commissions de femmes. Les réformes encouragent les femmes à participer activement à la vie de la Nation, sans pour autant négliger leur rôle domestique.
La spécificité du régime répressif turc est contenue dans la définition constitutionnelle de la citoyenneté républicaine : le monisme prévaut dans tous les domaines, celui de l’ethnicité, des modes de vie et tenues vestimentaires, des relations entre les sexes. L’aspect nationaliste et militariste du processus de modernisation qu’a connu la Turquie est vécu comme une ingénierie sociale : les femmes instruites, les cheveux et les jupes courtes deviennent le symbole de la nouvelle République. La participation des femmes à la vie économique, sociale et politique grandit autour d’une nouvelle identité dessinée et délimitée par les hommes. Les autorités inventent des règles qui déterminent le partage du travail entre les sexes, en assignant aux femmes et aux hommes des missions différentes. Les relations entre les femmes, les hommes, les familles et l’État, s’établissent au gré des nécessités nationales. Les « citoyennes modernes », qui réussissent à combiner les valeurs traditionnelles et leurs nouvelles responsabilités sociales, occupent en réalité des places bien définies dans l’espace tant privé que public. Présentés comme une preuve d’émancipation, les rôles qu’elles assument les posent en exemples des avantages qu’il y a à bénéficier de la protection et des attentions de l’État, que ce soit dans la sphère sociale ou dans la sphère familiale.
En Turquie, le mouvement féministe représente une dissidence inédite pour la structure républicaine, car son projet, qui va bien au-delà de la lutte pour l’égalité, remet en cause, pour la première fois, cette émancipation conçue pour servir la Nation, et avec elle tout l’ordre social construit par le darwinisme social du kémalisme. Il remet en cause la définition de citoyenneté républicaine et dénonce le caractère patriarcal de la République, le machisme du kémalisme et la récupération de la cause des femmes par le nationalisme turc…

Changer le répertoire
de l’espace militant

Dans ce pays-carrefour aux portes de l´Europe, la Turquie contemporaine, héritière d’un Empire ottoman, une expérience démocratique précoce et fragile se manifeste : l’État, en s’imposant comme la figure centrale de la démocratie malgré le système parlementaire, donne au régime une dimension autoritaire, avec son armée qui prend par exemple le pouvoir à plusieurs reprises.
Entre les années 1960 et 1980, l’espace militant contestataire, était représenté principalement par les mouvements de la gauche qui rassemblaient des centaines d’organisations Ces mouvements de gauche englobaient dans leur stratégie l’ensemble des causes politiques défendues par l’opposition. De nombreuses femmes participent alors à la lutte pour la révolution. Avec l’émergence et le développement des mouvements de gauche, une nouvelle interprétation de la cause des femmes en est proposée selon une vision marxiste-léniniste qui conditionne leur émancipation à la révolution de la classe ouvrière. L’examen de l’action collective des mouvements de gauche dévoile comment les rapports sociaux de sexe contribuent à structurer les mouvements en les affectant au niveau de la participation, au niveau structurel et au niveau de revendication. Les discours de liberté et d’égalité masquent les rapports sociaux de sexe et leurs effets. Les logiques patriarcales à l’œuvre dans les mouvements de gauche sont moins visibles que dans les autres groupes politiques. Cependant, sous l’idéologie de la neutralité se dissimulent les rapports sociaux de sexe, c’est ainsi que le modèle de la « femme révolutionnaire » prend le relais de la « femme républicaine ».
Le troisième coup d’État, le 12 septembre 1980, marque une rupture dans l’histoire contemporaine de la Turquie par sa brutalité, son ampleur, et la stabilité du régime qui en a découlé. Le mouvement féministe émerge durant cette période de peur et de paralysie qui traumatise durablement une génération. Quand les organisations de gauche sont liquidées, la plupart des militantes se retrouvent dans les cercles de solidarité. Les familles des prisonnières et prisonniers s’organisent avec les autres militantes et militants pour lutter contre la torture policière systématique, les conditions inhumaines dans les prisons et les lois antidémocratiques. Étant donné que la répression ne permet pas de manifester ou de créer des organisations officielles, cette mobilisation s’appuie sur les réseaux des organisations de gauche. Ses fondatrices ont antérieurement connu une phase de militantisme partisan dont elles ne gardent pas un bon souvenir. Dans les organisations où elles militaient, elles n’occupaient que rarement des postes à responsabilités. Une fois les hommes emprisonnés, elles se sont trouvées psychologiquement abattues, mais « libres » de partager leurs vécus et de réfléchir sur leurs expériences en tant que femmes et sur les rapports sociaux de sexe dans leurs organisations. Le mouvement féministe est le premier à faire entrer sur cette scène politique des sujets comme la sexualité, le corps, le mariage, la reproduction, la famille, auparavant considérés comme des domaines privés, donc non politiques. En donnant corps à ces revendications, les féministes en ont fait des sujets de politique publique. L’émergence d’un nouveau vocabulaire et le fleurissement d’une libération cognitive favorisent les nouvelles interprétations du monde et les nouvelles organisations : les revendications basées sur la sexualité, le genre et les appartenances ethniques se font plus visibles et plus déterminantes dans l’espace militant contestataire qui devient multi-organisationnel.
Avec les années 1980, les problèmes qu’on supposait être privés et confidentiels sont devenus publics ; la sexualité est sortie de son abri, le terrain « privé » est décrit dans un langage provocateur. Le mouvement féministe qui fait figure d’initiateur, en servant d’incubateur à l’apparition de différents mouvements comme les écologistes, antimilitaristes et le mouvement Lesbien­nes, gays, bi et trans (LGBT). Cela donne lieu à une poussée d’autonomie dans plusieurs groupes, à une mutation des formes de mobilisation. Cette autonomisation fait naître un nouveau cycle de contestation. L’anti-autoritarisme est l’esprit à l’origine de ce cycle qui entraîne un changement majeur dans les formes d’action collective. En remettant en cause les vérités idéologiques de l’État-nation et des mouvements de la gauche, les militantes et militants dépassent la contestation de la domination pour remettre en question également le savoir dominant et, par conséquent, la certitude de la « vérité ». Cela favorise une forme de revitalisation politique dans un contexte de crise. L’émergence du mouvement féministe apporte donc à l’espace militant contestataire la pluralité et la diversité des causes politiques et des actions protestataires. Sa persévérance lui permet d’obtenir une reconnaissance relative : il influence les politiques publiques, mais pas les structures politiques. Même si les gains ne sont pas structurels, il s’agit d’un effet culturel.

Convergences des mouvements contestataires
L’exemple de la Turquie montre qu’un univers de contraintes imposées par un pouvoir monopolistique, même s’il bloque l’action collective, peut également créer les circonstances politiques favorables à l’émergence de ceux-ci, à leurs alliances, même ponctuelles. Dans les mobilisations sociales en Turquie, notamment dans le mouvement féministe, nous voyons plusieurs tactiques développées pour s’adapter à la répression. Face à la législation stricte qui encadre les manifestations, les militants inventent par exemple des nouvelles formes d’action : en organisant des « conférences de presse en plein air » ou en envoyant des lettres au gouvernement à partir des grandes postes des centres-villes. Des personnages médiatiques amplifient leur écho dans les média, mais aussi protègent militantes et militants de la répression policière.
La répression étatique favorise également le rapprochement, l’association, et la collaboration des différents mouvements contestataires. Le mouvement féministe a une interdépendance réciproque avec les différents mouvements : LGBT, antimilitariste, écologiste, gauche, kurde, arménien. Dans le contexte en Turquie, le monisme dans tous les domaines, du champ politique à la vie privée, en faisant ressortir la structure intersectionnelle des rapports sociaux de sexe, de sexualité et d’ethnicité, en participant à la constitution des conditions de leur émergence encourage les alliances entre ces mouvements.
Même si le mouvement féministe a émergé et s’est développé en s’autonomisant, il est vu comme un allié par plusieurs mouvements contestataires en tant qu’acteur significatif dans l’espace militant par le multi-engagement de ses militantes et leur participation dans les différents mouvements. Sa proximité avec le mouvement LGBT, son influence sur celui-ci est notable. Plusieurs groupes féministes, notamment kurdes, influencés par la troisième vague féministe (Black féminisme) sont tournés vers la lutte contre le patriarcat analysé à travers ses imbrications avec les autres rapports de pouvoir.
L’émergence du mouvement féministe ainsi que sa convergence avec les autres mouvements contestataires, depuis 30 ans, ont une influence sociale. La participation de la nouvelle génération se réalise sur l’apprentissage des luttes communes, les croisements des réseaux et les innovations successives de l’espace militant où les concepts et les répertoires, les idées, les expériences voyagent. Cette transformation va de pair avec l’innovation des modalités de mobilisation et de l’organisation interne des mouvements contestataires, en transformant ses mécanismes constituants et en créant des coordinations passagères. Sans comprendre les effets des convergences des mouvements contestataires, l’élargissement et la transformation des cadrages et des sources d’influence, l’innovation des moyens de mobilisation, des formes d’organisation et d’action, il est difficile de comprendre la résistance « inattendue » portée par les militantes et militants de ces réseaux interdépendants.
Le fait que les frontières deviennent de plus en plus floues crée des possibles aux multiples subjectivations collectives qui ne sont propres à aucune position sociale, politique, idéologique ou identitaire préexistante. Naissent ainsi des manifestations épisodiques et des créativités inédites qui battent, par multiples moyens, les multiples tentacules de la domination masculine.

*Pinar Selek est politiste. Elle est docteure en sciences politiques de l’université de Strasbourg.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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