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La France en Amérique latine, un manque d’ambition politique, Obey Ament*

Alors que les pays progressistes nourrissaient un espoir de nouvelles relations centrées sur des rapports de paix et de défense des droits, la France privilégie les rapports économiques et commerciaux.

Après les années Sarkozy marqués par une conception des relations qui privilégiait les partenariats avec les puissances régionales comme le Brésil ou le Mexique, l’Amérique latine progressiste avait placé ses espoirs dans l’élection de François Hollande à la présidence de la République. Elle attendait un allié politique pour changer le monde, pour faire face à la crise financière avec des propositions économiques contraires aux politiques d’austérité et pour réformer les institutions financières internationales et dépasser l’ordre mondial issu de la guerre froide. Elle a trouvé un partenaire qui privilégie les affaires sans trop se soucier des grandes ambitions politiques.

À la recherche de marchés
Les déplacements de représentants gouvernementaux dans les capitales latino-américaines, la nomination de Jean Pierre Bel comme représentant personnel du président de la république en Amérique latine et les déplacements de Laurent Fabius et de François Hollande montrent un intérêt réel pour cette région.
Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a su trouver les mots qu’on attendait de la France : L’Amérique latine est « une priorité de la politique étrangère » française qui s’inscrit dans une perspective « continentale et partenariale de long terme ». Les axes définis par le gouvernement français parlent d’action sur les enjeux globaux, de renforcement du dialogue politique et d’échanges commerciaux et humains. En réalité ce sont les questions économiques et commerciales qui sont au centre de cette relation.

La démarche de la France s’inscrit dans les politiques européennes de mise en concurrence et de recherche de compétitivité pour ses transnationales. Elle est un partenaire commercial actif à la recherche de marchés locaux à conquérir, des possibilités d’investissement et d’implantation pour les entreprises françaises dans des pays qui peuvent être des plateformes pour l’exportation avec une main-d’œuvre peu chère et souvent avec des droits du travail ramenés au minimum. Les accords signés sont nombreux et concernent des secteurs où la France est compétitive : les infrastructures, l’énergie, la pharmaceutique, les services, les assurances, la grande distribution et la vente de matériel militaire et la technologie nucléaire. Ce partenariat associe des coopérations dans les domaines universitaires, technologiques et scientifiques avec parfois des transferts de technologies. Au Mexique, pays qui demande d’être associé au Traité transatlantique, Safran emploie 5 000 personnes dans dix implantations de ses filiales et Airbus produit des pièces pour l’A320 et pour des hélicoptères.

Des occasions manquées
Plus qu’un dialogue politique, la France propose des convergences sur des intérêts communs sans se donner pour objectif la modification des rapports des forces en faveur des politiques des droits nouveaux, des régulations nécessaires face au capitalisme financier et le pouvoir des transnationales. C’est un dialogue politique qui ne met pas au centre des priorités le développement et la paix comme certains pays latino-américains auraient souhaité. La préoccupation de certains gouvernements face aux politiques d’interventions militaires et d’ingérence n’est pas prise en compte ni leur aspiration à une démocratisation de l’ONU et des institutions financières internationales. La France a voté contre la proposition faite à l’ONU par l’Équateur de création d’un instrument pour le respect des droits de l’homme con­trai­gnant pour les transnationales.

Avec la France, l’Amérique latine aurait pu établir une coopération politique lors du Sommet de Paris sur le changement climatique en prenant en compte les attentes des pays les plus en pointe sur la question. Sur le terrain, la France avec le concours de l’Agence française pour le développement apporte des crédits pour des projets de « croissance solidaire verte » avec la participation d’entreprises françaises. En Colombie, l’Agence française de développement (AFD) apporte des crédits de 275 millions d’écus pour le développement rural dans les zones affectées par le conflit armé alors que la mise en œuvre de la loi pour la restitution des terres n’est pas respectée et que des dirigeants paysans sont assassinés. En juillet 2015, le président mexicain a été reçu avec tous les honneurs alors que l’État mexicain est impliqué dans la disparition de 43 étudiants et que des journalistes sont persécutés ou assassinés pour avoir dénoncé la corruption pratiquée par le président lui-même ou par d’autres hommes politiques.

Le voyage de François Hollande à Cuba a été un moment important dans les relations entre la France et l’Amérique latine. La France aurait gagné en crédibilité si ce voyage avait eu lieu avant l’annonce de la reprise des relations entre les États-Unis et Cuba. Ce voyage ouvre la possibilité pour les entreprises françaises d’occuper le terrain en vue d’une éventuelle levée du blocus. La France
va-t-elle œuvrer avec plus de déter­mi­nation en faveur de la fin de cette violation du droit international ? Va-t-elle prendre des initiatives en faveur de la suspension définitive de la « Position commune » adoptée par l’UE contre Cuba en 1996 et toujours en vigueur ?
L’indépendance de l’action extérieure française revendiquée par Laurent Fabius a été mise à rude épreuve lors du détournement de l’avion qui transportait le président bolivien Evo Morales. Cet épisode malheureux a été surmonté et des coopérations se mettent en place avec ce pays andin mais il y a des gestes qui ne s’effacent pas et portent préjudice à la crédibilité d’une relation qui prétend s’appuyer sur la confiance.
La France était attendue comme la puissance capable de porter avec les gouvernements progressistes des alternatives pour un monde secoué par des grandes crises. Plus que jamais elle a un rôle à jouer avec son apport propre, indépendant, avec des coopérations en faveur des peuples capables d’affronter les défis planétaires démocratiques, environnementaux et de justice exigeant une vision nouvelle.

*Obey Ament est responsable Amérique latine du secteur International du Conseil national
du PCF.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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