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Revenir aux fondamentaux, Entretien avec Bertrand Badie*

Peut-on passer d’une logique d’alliance à une logique de coopération ?

Comment peut-on caractériser les interventions diplomatiques de la France ? Quelle est sa doctrine dans la zone du Moyen-Orient ?
Tout d’abord, il convient de ne pas oublier la profondeur de la rupture entre ce qu’était la politique arabe de la France et ce qu’elle est aujourd’hui. L’origine de cette politique remonte à cinquante ans quand le général de Gaulle avait fondé un vrai partenariat avec le monde arabe. Il considérait qu’un regard vers le Sud, dans une période de bipolarité, était gage d’indépendance et de souveraineté. De plus, ce partenariat répondait à son objectif de mettre un terme aux contentieux entre la République française et certains pays du monde arabe. Je parle bien évidemment ici des tensions relatives à la décolonisation ou au canal de Suez.
Cet effort de rapprochement s’est concrétisé de nombreuses manières. On peut penser aux nombreux voyages officiels de responsables arabes en France, mais aussi aux déclarations remarquées du général de Gaulle pendant la guerre des six jours, ou à une certaine façon de rééquilibrer les relations entre la France, Israël et le monde arabe. De Gaulle avait aussi la volonté d’encourager le monde arabe à exister hors des deux superpuissances.
Tout ceci a eu une certaine durée. En effet aussi bien Georges Pompidou lors de la guerre d’octobre 1973 que Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand sont restés sur cette même ligne. Les choses ont commencé à changer avec Jacques Chirac. Et ce, assez paradoxalement puisque Chirac est gaulliste. On a certes, dans un premier temps, observé une certaine résistance de la vision gaullienne, notamment lors du voyage de Chirac à Jérusalem de 1996, lorsqu’il rabroua les policiers israéliens puis bien évidemment lorsqu’il s’opposa à la guerre en Irak. Cet acte a eu un très fort écho dans le monde arabe. Cependant, et juste après ce succès, la politique internationale de la France au Moyen-Orient s’est rapprochée des États-Unis, validant par là même et de manière ex post l’intervention américaine en Irak. Cette dynamique s’est renforcée quand Chirac a renoué, à la faveur d’une visite d’Ariel Sharon à Paris, en juillet 2005, des relations fortes avec Israël alors que se dégradaient dans le même temps les relations de la France avec les organisations palestiniennes. Il ne faut pas oublier qu’au même moment le Hamas avait gagné les élections en janvier 2006 et que le gouvernement français n’avait pas voulu reconnaître cette nouvelle étape de l’histoire palestinienne.
La France de Jacques Chirac et les États-Unis de George Bush ont ensuite mis au point et soutenu, main dans la main, au Conseil de sécurité la résolution 1559 dirigée contre la présence syrienne au Liban et exigeant la démilitarisation du Hez­bollah. Cette résolution engageait la France dans une perspective nouvelle : plus occidentale que française, solidaire avec Washington et qui se voulait désormais résolument interventionniste.
Ce changement de ligne a été confirmé par Nicolas Sarkozy, ce dernier ayant en outre toujours été très proche d’Israël : il fut surtout amplifié par François Hollande qui a réclamé à plusieurs reprises une intervention occidentale concertée au Moyen Orient : en août 2013 contre la Syrie, accusée d’avoir fait usage des armes chimiques, puis à nouveau, et avec plus de réussites, contre Daech à partir de l’automne 2014.
La France s’est donc engagée dans une pente interventionniste qui s’accompagne d’une radicalisation d’un discours résolument opposé à l’Iran, et des relations qui ne se sont jamais révélées très positives avec la Turquie. Si bien qu’aujourd’hui, la France, tout en étant plus interventionniste, a finalement peu d’alliés au sein du Moyen-Orient. Effectuons un rapide tour d’horizon : elle ne peut certainement pas compter la Syrie d’Assad parmi ses amis, elle n’en a guère davantage aux marges du monde arabe, c’est-à-dire en Iran et en Turquie. Elle s’est en outre éloignée de la Palestine, et elle n’a jamais pu construire de vraies relations avec l’Irak. De ce fait ne subsistent comme alliés que l’Arabie saoudite et certains pays du Golfe. Le choix de Sarkozy s’était porté sur le Qatar, celui de François Hollande sur le régime saoudien.
Voilà qui représente quand même un danger certain, puisque l’Arabie saoudite est le leader d’un camp assez radical, très peu respectueux des Droits de l’Homme. Dès lors, moins que jamais, la France ne semble en mesure de jouer ce rôle qu’elle s’imaginait jadis, c’est-à-dire d’être le grand médiateur du monde arabe. En conclusion, la France intervient davantage, mais a de moins en moins de cartes dans son jeu.

Quelles sont les conséquences qu’a pu avoir ce changement paradigmatique ? Bien sûr loin de nous l’idée de tracer une ligne directe de causalité entre les événements tragiques que l’on a connus en novembre et nos interventions externes, mais plutôt de savoir dans quelle mesure elles ont pu accentuer des tensions par ailleurs déjà existantes en France ?
Vous avez raison de dire qu’on ne peut pas établir de relations de causalité directe. C’est important de le rappeler : il serait naïf de penser que cette forme nouvelle de violence, extrêmement brutale à laquelle nous sommes confrontés découle directement ou exclusivement des errements de la politique étrangère française.
Cependant, le bon sens conduit à faire plusieurs constatations. D’abord, on est bien obligé de noter que la France est, pour le moment, le pays occidental le plus visé dans les faits. Elle l’est aussi dans le discours dans la mesure où la communication de Daech lui réserve des propos choisis.
On ne peut pas ne pas remarquer qu’il y a une certaine corrélation entre ce visage diplomatique nouveau dont nous avons parlé précédemment et la violence que nous avons à essuyer. On ne peut pas oublier non plus que, dans le prolongement de l’intervention américaine en Irak en 2003, ceux des pays qui étaient visés par les violences terroristes de l’époque étaient aussi les puissances interventionnistes d’alors, comme l’Espagne et le Royaume-Uni, tous deux principaux alliés des États-Unis néoconservateurs.
Il y a là un faisceau de présomptions. Mais ce serait une erreur de se limiter à ce constat. Quand on raisonne sur des actions aussi dramatiques que celles que nous avons connues en novembre, il y a toujours deux composantes. Il y a probablement, nous venons de le voir, une composante géopolitique, liée aux rythmes des interventions des uns et des autres, mais il existe aussi sans aucun doute une composante sociopolitique, liée à la lecture que les djihadistes font de la société française, de ses institutions et de ses rapports à l’immigration.
Les événements de novembre dernier ont bien montré que les coups portés venaient d’individus qui appartenaient à la nation française, qui vivaient sur notre sol, et qui donc réagissaient à des situations nationales. Dans ce cas précis, l’intervention française en Irak et en Syrie ne jouait probablement qu’un rôle collatéral par rapport à cette tension que des entrepreneurs de violence comme Daech veulent utiliser et banaliser en opposant à l’intérieur de la société française les populations de sensibilité musulmane au reste de la population.

Revenons à la situation au Moyen-Orient. Comment redéfinir la politique étrangère de la France ? Sur quelle valeur pourrait-on la fonder ? Peut-on passer d’une logique d’alliance à une logique de coopération ?
Il existe de très nombreuses politiques étrangères, différentes et contradictoires, qui justifient leur existence en se référant aux Droits de l’Homme. Hélas ! Les Droits de l’Homme sont rarement les finalités réelles des politiques étrangères. Ils sont souvent
instrumentalisés pour justifier a posteriori des choix politiques et st­ra­té­giques. C’est la raison pour laquelle chaque démocratie occidentale a parmi ses protégés et ses alliés des acteurs qui violent allégrement les Droits de l’Homme.
Élevons ensemble un peu le débat et demandons-nous d’abord si le péché originel n’est pas cette vieille tendance propre aux puissances occidentales qui cherchent toujours à s’attribuer les conflits des autres. À partir du moment où il y a un conflit sur la planète les puissances occidentales n’ont de cesse de vouloir s’y impliquer. La grande question qui se pose à partir de là est de savoir si on peut réellement s’approprier des conflits qui naissent hors de nous. Ceux qui font souche au Moyen-Orient ne sont pas nos conflits. Ils sont nés de situations qui sont propres aux États de la région. Daech n’est pas né d’une opposition à la France ou à l’Occident, mais de la transformation ratée de l’État irakien, notamment suite à l’exclusion de la communauté sunnite
Daech a pénétré en Syrie non pas d’abord pour frapper l’Occident, mais pour s’insérer dans une guerre civile qui n’était pas la nôtre. Alors bien sûr la stratégie de cette organisation s’est ensuite enrichie d’une dénonciation stratégique des Occidentaux parce qu’il est toujours rentable, pour ces entrepreneurs de violence, de montrer qu’il est le principal rempart à l’Occident croisé. Mais les racines du mal ne sont pas là : elles doivent être trouvées dans la décomposition des États et souvent des sociétés de cette région.
Ainsi, se positionner par rapport à ces conflits nécessite non plus d’en faire un élément d’une stratégie mondiale, mais à savoir les traiter tel qu’ils sont et non tels qu’on imagine qu’ils seraient devenus en écoutant nos fantasmes.
L’autre difficulté tient à l’insertion des puissances occidentales, et notamment de la France, dans ce jeu extrêmement complexe qui domine la conflictualité du Moyen-Orient. Cette insertion s’est faite avec une certaine naïveté en pensant que, conformément aux thèses de Clausewitz ou de Schmitt, il y avait d’un côté des ennemis et de l’autre nos amis. Mais la réalité est en fait beaucoup plus complexe, car au Moyen-Orient, et nous le voyons tous les jours, les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis…
C’est le cas de l’Iran, pourtant l’ennemi de Daech, avec lequel nous rechignons à coopérer. L’Arabie saoudite, que nous tenons pour notre ami, a des liens forts avec les islamistes que nous combattons. Elle est de plus dans une situation d’opposition frontale avec l’Iran face à laquelle, je l’ai dit, nous avons les plus grandes difficultés à nous définir. Dès lors, plus on affirme des liens d’alliance avec des acteurs locaux, plus on se laisse piéger par une sorte de mécanique que l’on ne contrôle plus qui nous amène, sans même que nous nous en rendions compte, sur des champs de bataille et sur des positions qui ne devraient pas être les nôtres. Au nom de l’alliance avec l’Arabie saoudite, on s’affiche dans un camp au sein d’une guerre civile yéménite avec laquelle nous n’avons pourtant rien à voir. Au nom de cette fidélité avec Ryad, on continue de marquer de la méfiance à l’égard de l’Iran, avec qui, pourtant, on aurait intérêt à coopérer pour contenir Daech et les menaces qu’il représente. En somme, on s’installe, sans le contrôler, dans un écheveau qui finit par nous entraver.

Mais alors que faire ? Quel type de doctrine ?
Il faudrait revenir aux fondamentaux.

Quels sont-ils ?
C’est d’abord le multilatéralisme. Si la sécurité collective est mise en cause par la violence au Moyen-Orient, il appartient au multilatéralisme de réagir. Et de ce point de vue, les résolutions récentes du Conseil de sécurité vont dans le bon sens. Il faut bien comprendre, une fois pour toutes, que ce ne sont pas les interventions de puissance qui peuvent mettre fin à ces conflits. Au contraire, partout où elles se pratiquent, elles aggravent les tensions et les violences. C’est au fond le multilatéralisme, sous mandat des Nations unies et à partir du contrôle du Conseil sécurité, qui doit agir. Il ne faut pas oublier que le Conseil de Sécurité et, d’une façon générale le système onusien, n’est revenu au Moyen-Orient qu’après des décennies d’absence ou de quasi-absence. Les deux dernières résolutions sur la Syrie, prises en décembre dernier, sont donc un changement par rapport à une très longue histoire d’unilatéralisme et d’interventions de puissance.
Le deuxième fondamental repose sur la confiance que l’on doit faire au traitement régional du conflit. Nous avons été en Europe – et ce pendant des siècles – le champ de bataille du monde. Aujourd’hui, ce champ n’est plus en Europe, mais au Moyen-Orient. Ce sont donc aux acteurs régionaux d’agir. Si ces acteurs ne sont pas présents pour assurer la solution de ce conflit, n’importe quelle autre solution risque d’être fragile et probablement inefficace. Il faut régionaliser ce conflit et se tourner vers les puissances qui ont une véritable entrée sur ces champs de bataille. Je pense, mais avec des perspectives totalement différentes à l’Arabie saoudite, à l’Iran et la Turquie. Ils ont, de fait, davantage de clés pour résoudre ce conflit que les puissances européennes.
Troisième fondamental, il faut comprendre que toute paix ne se construit pas par la guerre. Le recours à l’instrument militaire face à des conflits de cette nature n’a jamais eu d’aboutissement favorable : ni au Moyen-Orient, ni en Asie centrale, ni en Afrique. Si les sociétés concernées connaissent des conflits si profonds, c’est parce qu’elles souffrent d’un défaut de politique et d’institution, et d’un sévère processus de décomposition sociale. C’est donc un traitement social et politique qui doit être pensé et promu. Tant que la minorité sunnite d’Irak sera brimée et exclue, elle n’aura aucune chance de revenir dans le giron d’un État-nation irakien. Tant que les différentes parties du conflit syrien ne sont pas associées à une solution, nous n’aurons aucune chance de voir la violence cesser. Il faut bien comprendre que le canon répond au canon, mais que le canon ne permet pas de répondre aux questions sociales non traitées.
Enfin le quatrième fondamental, par ailleurs indispensable à toute paix, c’est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. On voit bien que, dans la géographie du grand Moyen-Orient, il y a en particulier deux peuples qui n’ont jamais pu faire triompher leurs droits : les peuples kurde et palestinien. Leur situation est cependant différente. Le peuple kurde a toujours vécu sous la domination d’États non kurdes qui leur reconnaissent de moins en moins le droit à être. Quant aux Palestiniens, leur situation est sensiblement autre, en cela qu’ils ont été chassés et exclus de leurs propres terres par un processus de colonisation très majoritairement venu de l’extérieur. De ce point de vue, la question palestinienne est l’une des rares survivances formelles du colonialisme des XIXe et XXe siècles. Il importe que la France, comme tous les États qui ont souscrit à la charte des Nations unies, dise que le droit est le juste, en faveur des populations kurdes comme en faveur du peuple palestinien.

*Bertrand Badie est politiste. Il est professeur de sciences politiques à Sciences-po.

Propos recueillis par Alexandre Fleuret.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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