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Histoire récente de la politique extérieure de la France, Entretien avec Francis Wurtz*

D’une politique extérieure fondée sur « une certaine idée de la France » du général de Gaulle au G7 d’Évian de juin 2003.

C’est devenu un lieu commun d’affirmer que le général de Gaulle a inspiré les institutions de la Ve République française. Peut-on en dire autant pour notre politique extérieure ? Quels ont été les effets pratiques de sa vision des relations internationales ? Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing se sont-ils inscrits dans ses pas ?
Le général de Gaulle fut l’inspirateur d’une politique extérieure fondée sur « une certaine idée de la France ». Autrement dit la « grandeur » : selon lui, « La France (n’était) réellement elle-même qu’au premier rang » ! Et donc, logiquement, l’indépendance du pays vis-à-vis de tous ceux qui prétendaient limiter sa liberté de choisir son destin : à la fois les États-Unis (même s’il s’est toujours situé dans le « camp occidental » au moment des crises les plus aiguës) et la Commu­nauté européenne. Fort d’une légitimité exceptionnelle due au rôle qu’il a joué dans la Résistance, il s’est attaché à traduire cette ambition au travers d’une série d’actes politiques de si grande portée qu’ils ont imprégné l’identité du pays, dans la durée, rendant longtemps passablement difficiles les revirements souhaités par ses successeurs.
Mesurons ce qu’a représenté en 1966 le retrait de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN, accompagné de l’exigence de fermeture de ses trente bases alors installées sur notre territoire et du départ des dizaines de milliers de soldats et personnels de l’Organisation ! Ou bien le « Discours de Phnom-Penh » dans lequel de Gaulle condamne avec véhémence la guerre américaine au Vietnam « de plus en plus menaçante pour la paix » et affirme sa certitude qu’il n’y aura « pas de solution militaire » à ce type de conflit ! Initiatives pionnières encore que la reconnaissance de la Chine, ou bien l’ouverture d’un dialogue structuré avec le leader de l’autre « camp » de l’époque : l’Union soviétique. Notons encore sa « politique arabe » et notamment l’invitation faite à Israël (jugé « sûr de lui et dominateur ») de respecter « les Arabes, qui sont ses voisins et le resteront pour toujours ». Pompidou opérera un début de recentrage, notamment sur l’Europe, en particulier en levant le veto gaulliste à l’adhésion de la Grande-Bretagne, en qui le général voyait « le cheval de Troie des Américains ». Quant à Giscard, atlantiste assumé, il symbolisa la première vraie rupture avec l’héritage gaulliste – ce qui a joué un rôle dans sa défaite en 1981.

En 1981, François Mitterrand est le premier Président de gauche de la Ve République à être élu. La politique extérieure française s’en est-elle ressentie ? Une politique extérieure que l’on pourrait qualifier de « gauche » a-t-elle été appliquée ?
Au début, on pouvait l’espérer ! Ce qu’on appelle son « Discours de Cancun » fut, à cet égard, cinq mois après l’élection de Mitterrand, un morceau d’anthologie, un vibrant plaidoyer en faveur de nouvelles coopérations Nord-Sud, une bouffée d’oxygène progressiste : «  Salut aux humiliés, aux émigrés, aux réfugiés qui veulent vivre, et vivre libres [...] À tous les combattants de la liberté, la France lance son message d’espoir ! »
La déception sinon l’amertume n’en furent que plus profondes, par la suite, pour ceux (dont moi-même) qui ont, sur le moment, cru à cet engagement solennel. Tout au long de ses deux mandats, il fut ce « prince de l’ambiguïté » souvent décrié. Ainsi, aux propositions invitant à construire un « espace social européen » succédèrent la promotion de Jacques Delors au poste stratégique de président de la Commission et l’impulsion, sous l’égide de celui-ci, du grand tournant libéral du « Grand marché intérieur » suivi du Traité de Maastricht. De même, le mythique « Discours de la Baule » – mettant les dirigeants africains en demeure de démocratiser leur régime – s’accompagna d’une pérennisation de la « françafrique ». Inversement, alors qu’en 1983, il tient des propos de guerre froide au Bundestag (« les missiles sont à l’Est ; les pacifistes sont à l’Ouest »), il semble ne se résigner qu’à contrecœur, quelques années plus tard, à l’éclatement de l’Union soviétique. Ou encore, tout en tenant des propos émouvants et apparemment sincères contre la guerre (en Europe), il n’hésite pas à encourager l’Irak à affronter l’Iran, puis… à engager la France dans la guerre du Golfe ! Laissons-lui quelques actes qui ont fait honneur à la France, comme celui d’avoir permis par deux fois à l’armée française d’évacuer Yasser Arafat, en danger de mort. Mais cela ne suffit pas pour faire de son long règne un modèle de diplomatie de gauche...

Le refus de Jacques Chirac d’intervenir en Irak en 2003 aux côtés des États-Unis a été un vrai coup de tonnerre politique. Comment expliquez-vous ce choix ?
Je confirme que cette décision hautement stratégique provoqua en Europe et plus généralement en Occident une onde de choc comme on n’en avait plus connue depuis de Gaulle. Sans doute s’explique-t-elle d’abord par, sinon une certaine proximité, du moins une bonne connaissance de l’Irak et du Proche-Orient de la part des diplomates, experts (et hommes d’affaires) français : Chirac ne croit pas à la fable de l’existence d’armes de destruction massive dans l’Irak de 2003. Il mesure combien le groupe de pression néoconservateur américain est irresponsable et sait parfaitement que l’aventure militaire contre Saddam Hussein n’a rien à voir avec les raisons invoquées ; il est surtout convaincu que cette guerre va entraîner un embrasement de la région. Il ne lui est, en outre, pas indifférent de se sentir porté par une opinion publique française, européenne et internationale massivement opposée à cette guerre (Rappelons-nous l’impressionnante mobilisation mondiale du 15 février 2003 !) De là à oser tenir tête à Bush jusqu’à refuser de participer à sa coalition militaire (voire à user, si nécessaire, de son droit de veto au Conseil de sécurité contre Washington), il y avait encore un grand pas à franchir ! Ce qui facilitera cette audace suprême est le positionnement du chancelier Schroeder, qui venait de se faire élire sur une base vigoureusement anti-guerre : un « couple franco-allemand » uni, avec le soutien de la majorité des citoyens, pour défendre le rôle et les valeurs de l’ONU contre l’unilatéralisme et les solutions politiques contre la guerre, voilà qui se présentait comme un combat certes difficile mais qui avait de la classe ! Malheureusement, dès le G7 d’Évian de juin 2003, le même Chirac tentera de se rabibocher coûte que coûte avec la Maison-Blanche. Il donnera également, dans les semai­nes suivantes, son feu vert à un texte de l’Union européenne intitulé Stratégie européenne de sécurité dans lequel on peut lire « qu’en agissant ensemble, l’Union européenne  et les États-Unis peuvent constituer une formidable force au service du bien dans le monde ». N’est pas de Gaulle qui veut.

*Francis Wutz est député européen honoraire (PCF).

Propos recueillis par Quentin Corzani.

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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