La revue du projet

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Pendant ce temps-là…

Du flot continu des chaînes d’information aux fils sans fin de Facebook et autres réseaux sociaux, on est soulevé à tout instant d’informations « urgentes » et fracassantes (les fameuses « breaking news »)… oubliées dans le trimestre ou la journée, pour être mieux remplacées par d’autres. Ainsi vogue la vie moderne, comme plongée dans un bain d’opiacés. Le romancier Roger Vailland – qui en tâta un temps – raconte que l’opium « rétrécit les pupilles ». À coup sûr, cet opium-là, nous rétrécit la vue.

Car pendant ce temps, le monde réel poursuit sa course… et nous finissons par l’oublier.
C’est tout le mérite – même si son ambition dramatique ne s’y limite pas – de la dernière pièce de Michel Vinaver que de nous y ramener, à grande vitesse – « Vitez grand V » aurait dit le perçant critique de L’Humanité Léonardini, en écho à ce titan du théâtre, Antoine Vitez, soutien fervent de Vinaver – par un grand axe nommé Bettencourt Boulevard.
Quand le réel est si net, toute caricature est nuisible et la pièce tire toute sa force – explosive – de sa justesse.
Oui, notre vaste monde est foncièrement oligarchique, dirigé par un tout petit monde où le conflit d’intérêts est la règle. On avait oublié : la femme d’Éric Woerth (alors ministre du budget), salariée de la femme… la plus riche du pays. On avait oublié : le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, élevé au rang de chevalier de la Légion d’honneur dans les trois mois qui suivent la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle. On avait oublié : le projet d’auditorium Bettencourt (finalement avorté) et la chaire Liliane-Bettencourt au Collège de France (effectivement inaugurée en 2007).
Mais cette « affaire Bettencourt », pour le regard rapide, pourrait avoir la mine d’un accident, d’un hasard d’individus. Mais Vinaver – puisque nous allons passer l’édito ensemble, chacun à sa place– va plus loin : il faut prendre au sérieux le sous-titre « ou une histoire de France ». Et Vinaver de monter et descendre l’échelle des générations.
Le mari ? André Bettencourt, puissant notable de droite dominant le pays havrais. « Au passé trouble » dans les années 1930 et 1940 – comme dit la formule, bien qu’au fond, tout soit aussi clair que la cagoule est brune… –, il est conseiller général dès 1946 et continûment parlementaire pendant 44 ans (1951-1995 !), secrétaire d’État de Mendès France comme de Pompidou, ministre de Chaban-Delmas et de Messmer… tout en ayant une place de choix – mariage oblige – à la direction de L’Oréal.
Le père ? Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, mouillé jusqu’aux os dans ces mêmes temps troublés, mêlant racisme et machisme, antisémitisme et exploitation salariale féroce. L’homme est aussi pionnier de la publicité. On lui prête la formule, reprise par Vinaver : « La publicité, c’est le moyen qui s’impose à la civilisation pour se défendre contre la paresse des consommateurs »
« L’affaire Bettencourt » n’est décidément pas un arbre tordu cachant la roide et belle forêt de toujours. La démocratie n’est pas tant un acquis à préserver qu’une conquête à entreprendre.

Mais notre petite équipe d’héritiers ne s’en soucie guère. Nés avec cuiller en or dans la bouche, ils cèdent à cette tentation bien connue d’élever l’état de choses présent avec son lot de hasard – naissance, héritage… – et d’injustices – extorsions et exploitations diverses – en état légitime, ancré dans la nature des choses et des hommes. Et Schueller d’entonner la mélodie du mérite devenu seconde nature : « La plupart des hommes n’aiment pas le travail c’est pourquoi ceux qui aiment le travail deviennent les patrons et commandent à ceux qui ne l’aiment pas ». On dirait du Macron, non ? À moins que, plus inquiétant, Macron ne parle comme Schueller…
Je te vois t’impatienter, lectrice, lecteur : on découvre l’eau chaude, quoi ? Exploitation, lutte de classes… Oui, en quelque sorte. On la découvre de tout ce baratin qui s’évertue à la recouvrir jour après jour. Et n’y a-t-il pas urgence à faire l’éloge de ce théâtre public dont on ne parle guère que pour dénoncer son coût – pourtant bien modeste –, urgence à saluer tous ces auteurs qui prennent le risque d’affronter notre monde, urgence à dire l’importance de cette liberté de création toujours précaire quand la bourgeoisie s’en mêle.
Filons encore un peu l’histoire. En 1955, le grand cinéaste communiste Louis Daquin adapte Bel Ami de Maupassant. Guerre d’Algérie oblige, un certain… André Bettencourt intervient farouchement pour faire interdire la diffusion du film. « Haut les cœurs ! » dit la maxime schuellerienne ! « Haut-le-cœur » avez-vous déjà répondu.
Reste à transformer la nausée en action et le rejet en projet. Belle ambition pour 2016, non ?

PS : Vous avez fini cet édito ? Pendant ce temps-là, Liliane B. a gagné l’équivalent de 3 mois de salaire moyen d’un Français…

Guillaume Roubaud-Quashie,
directeur de La Revue du projet

La Revue du projet, n° 54, février 2016
 

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