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Lutte pour la vie ou lutte des classes

Acceptons pour un moment la formule : lutte pour la vie, pour le plaisir de la discussion. L’animal parvient tout au plus jusqu’à la cueillette, l’homme produit ; il crée des moyens d’existence, au sens large du mot, moyens que sans lui la nature n’aurait pas produits. Cela rend déjà impossible tout transfert pur et simple des lois vitales des sociétés animales aux sociétés humaines. Grâce à la production, la prétendue lutte pour la vie ne se limite bientôt plus aux purs moyens d’existence, mais s’étend aux moyens de jouissance et de développement. Dès lors, – avec la production sociale des moyens de développement, – les catégories tirées du règne animal deviennent tout à fait inapplicables. Enfin, sous le règne du mode de production capitaliste, la production atteint un niveau tel que la société ne peut plus consommer les moyens d’existence, de jouissance et de développement produits, parce que l’accès à ces moyens est interdit artificiellement et par la violence à la grande masse des producteurs ; en conséquence, tous les dix ans une crise rétablit l’équilibre en anéantissant non seulement les moyens d’existence, de jouissance et de développement produits, mais aussi une grande partie des forces de production elles-mêmes, – et la prétendue lutte pour la vie prend alors une forme telle qu’apparaît la nécessité de protéger les produits et les forces productives créés par la société bourgeoise capitaliste contre l’effet destructeur et dévastateur de ce régime capitaliste lui-même, en retirant à la classe capitaliste dominante la direction de la production et de la répartition sociale dont elle est devenue incapable pour la remettre à la masse des producteurs, – et c’est la révolution socialiste.
À elle seule, la conception de l’histoire comme une suite de luttes de classes est plus riche et plus profonde que sa simple réduction à des phases à peine différenciées de la lutte pour la vie.

Friedrich Engels, Dialectique de la nature,
Éditions sociales, Paris, 1968, p. 317

L’espèce humaine a une origine animale. Faut-il pour autant s’en remettre à la biologie pour penser l’homme dans sa vérité ? Les concepts centraux de la théorie de l’évolution, par exemple, « la lutte pour la vie », « la sélection naturelle », permettent-ils d’éclairer le développement des sociétés humaines ? Et si tel est le cas, si l’élimination des plus faibles est une loi naturelle, peut-on encore critiquer le capitalisme ? Ne faudrait-il pas plutôt se résigner à le considérer comme une manifestation historique d’une tendance nécessaire de la nature ? Pour Engels, l’origine animale de l’homme, ne doit pas empêcher de penser la spécificité de l’homme dans la nature. Les concepts de la biologie, celui de « lutte pour la vie » notamment, pertinents pour l’explication du règne animal, ne s’appliquent pas à l’histoire humaine.

Engels, Darwin et le darwinisme social
Engels écrit à Marx en décembre 1859, quelques semaines après la publication de L’Origine des espèces : « Ce Darwin, que je suis en train de lire, est tout à fait sensationnel ». Dans le discours qu’il prononcera lors de l’enterrement de Marx, Engels comparera les deux grands penseurs : « De même que Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, Marx a découvert la loi d’évolution de l’histoire humaine ».
Que retient Engels des travaux de Darwin ? D’abord l’idée « d’histoire naturelle ». Les espèces vivantes se transforment, évoluent. La nature, loin d’être un ordre fixe et immuable, est soumise à la loi du mouvement, elle est historique. Ensuite, la critique radicale de la « téléologie », c’est-à-dire de l’idée selon laquelle le développement de la nature obéirait aux intentions d’un être divin. Ainsi la fameuse explication de la forme du melon proposée par Bernardin de Saint Pierre : « Le melon a été divisé en tranches par la nature, afin d’être mangé en famille ». Et qui a tracé les parts sur le melon ? Dieu, bien sûr. Contre ce type d’interprétation, Darwin propose une lecture matérialiste de la nature : le moteur de l’évolution est « la sélection naturelle », « la lutte pour la vie », qui voit les individus les moins aptes, dans tel ou tel contexte, disparaître, laissant la place aux plus avantagés. Des individus sont éliminés, d’autres survivent, donnant naissance à de nouvelles espèces, la sélection étant le fait du milieu, non d’un être transcendant.
Engels va cependant reprocher à Darwin le « transfert pur et simple des lois vitales des sociétés animales aux sociétés humaines » ignorant, ce faisant, la différence entre l’homme et l’animal. Il va s’employer à montrer que le concept de « lutte pour la vie », pertinent pour comprendre l’existence animale, n’est pas opératoire lorsqu’il s’agit de l’homme. Engels s’attaque davantage aux partisans de Darwin qu’à Darwin lui-même, à ceux qui appliquent mécaniquement à l’homme les résultats de L’Origine des espèces. Il faudra attendre la publication de La Filiation de l’homme en 1871 pour que Darwin aborde la question de l’espèce humaine. Et le livre sera tout à fait clair : une grande distance sépare l’homme de l’animal, la sélection naturelle ayant favorisé dans l’espèce humaine l’apparition de comportements moraux et le développement d’institutions et de techniques s’opposant à l’élimination des plus faibles : la médecine, l’hygiène, la prise en charge des handicapés, des personnes âgées, etc.
Le « darwinisme social », contre Darwin, nie la différence entre l’homme et l’animal. Il applique directement l’idée de « lutte pour la vie » aux sociétés humaines. Il justifie par là la concurrence échevelée du monde capitaliste et la brutalité coloniale, il magnifie la puissance de la bourgeoisie tout en accablant les pauvres, il condamne toute politique de redistribution, parce qu’elle maintiendrait en vie les plus faibles, fragilisant tout le corps social. Le « darwinisme social » apporte donc une caution à la violence des sociétés capitalistes. Celle-ci n’est plus un scandale ou une injustice, mais l’expression d’une nécessité naturelle contre laquelle on ne saurait lutter.

Contre la naturalisation de l’histoire
Engels va au contraire s’intéresser à ce qui distingue l’humanité de l’animalité. Marx et lui avaient déjà mis l’accent dans L’Idéologie allemande sur cet élément fondamental : « On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion ou par tout ce qu’on veut d’autre ; eux-mêmes ne commencent à se distinguer des animaux qu’à partir du moment où ils commencent à produire leurs moyens de vivre ». C’est donc le fait de la production qui introduit une rupture entre l’animal et l’être humain. On sort donc d’un univers entièrement gouverné par des lois naturelles : qui dit production dit toujours mode de production historiquement déterminé et donc sujet au changement.
C’est notamment sur cette idée qu’Engels va s’appuyer pour mettre en évidence les limites du concept de lutte pour la vie quand il s’agit d’expliquer le monde humain. Il va ainsi développer deux arguments prenant appui sur la réalité du mode de production capitaliste afin de montrer qu’il est nécessaire de recourir à un autre modèle explicatif. Le premier consiste à rappeler que le développement de la production étend considérablement les enjeux de lutte. Ce n’est plus simplement de survie qu’il est question : le développement des forces productives crée également de nouveaux besoins qui n’existaient pas par le passé et dont la satisfaction est elle aussi l’objet de conflits.
Le second argument se fonde sur la configuration particulière que représente le mode de production capitaliste et sur sa nature profondément contradictoire. Dans le texte d’Engels, on retrouve l’idée qu’il existe un conflit entre l’immense développement des forces de production que met en œuvre le capitalisme et le mode d’appropriation inégalitaire qu’il présuppose. Le mode de production capitaliste interdit structurellement au plus grand nombre toute possibilité de jouissance de ces nouvelles forces productives. La lutte entre l’oligarchie des possédants et la masse des exclus prend donc la forme d’une lutte entre un principe destructeur, le capital, et une richesse qu’il s’agit de protéger, la force productive du travail. C’est pour cette raison que, d’après Engels, le concept de lutte des classes est beaucoup plus pertinent que celui de lutte pour la vie quand il s’agit de rendre compte de l’histoire humaine. 
 

Engels et les sciences
de la nature

Tout comme Marx, Engels s’est fortement intéressé aux différentes avancées de son temps dans le domaine des sciences de la nature. Au cours des années 1870, il mène différents travaux qui concernent aussi bien la physique que la chimie ou la biologie. La mort de Marx en 1883 le conduira à interrompre ses travaux, lesquels visaient notamment à mettre à profit la méthode dialectique dans le domaine des sciences de la nature. Il laissera inachevés les manuscrits que l’on connaît aujourd’hui sous le titre de Dialectique de la nature.

 

Par Florian Gulli et Jean Quétier

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016

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