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Temps scolaire, temps de la vie : un enjeu de la lutte des classe, Shirley Wirden*

Temps d’apprentissage, temps de travail, des temps de vie de plus en plus soumis à des impératifs de rentabilité.

La question du temps scolaire revient régulièrement dans le débat public : nouveaux « ryth­mes », apprentissage précoce, durée de la scolarité obligatoire… Au nom du bien être des enfants, les politiques libérales veulent réduire le temps d’école, au moment même où elles allongent le temps de travail avec le travail du dimanche ou le recul de l’âge de départ en retraite. La marchandisation de tous les temps de la vie est l’un des enjeux de la lutte des classes aujourd’hui.

Le temps d’apprendre :
un enjeu pédagogique

Des savoirs de plus en plus complexes structurent notre société. Comment permettre à tous les élèves de se les approprier si on ne leur en donne pas le temps ? Pourtant, c’est toujours aux élèves qui rencontrent le plus de difficultés d’apprentissage que l’on veut donner moins d’école. Au contraire, il y a besoin de plus de temps pour apprendre autrement. L’allongement nécessaire du temps scolaire va de pair avec une refondation des contenus et des pratiques.

Le bachotage successif des milliers de leçons que chaque élève doit apprendre au cours de sa scolarité ne profite qu’à un certain type d’élève. Aux listes de compétences à « valider », substituons la cohérence d’une culture dans laquelle chaque élève peut évoluer. L’approfondis­sement et l’usage diversifié des connaissances sont fondamentaux pour la maîtrise des contenus et méthodes.

Sous prétexte de « donner plus de temps » aux élèves en difficulté, le redoublement ou les dispositifs de sortie de la classe condamnent nombre d’élèves à une scolarité fragmentée. Comment s’étonner alors que l’école ne fasse plus sens pour eux ? Les élèves devraient avoir la possibilité de passer plus de temps sur ce qui leur est difficile sans être considérés comme des « mauvais élèves ». Cela nécessite d’avoir moins d’élèves en classe, d’avoir la possibilité de faire des allers-retours ponctuels dans sa scolarité, d’avoir une autre considération du temps d’évaluation et de progression.

Libérer le temps
Car le temps scolaire, c’est aussi le temps subjectif des élèves : nous savons tous qu’une heure passe bien plus lentement quand on ne comprend pas. Allonger le temps scolaire implique de donner sens aux apprentissages.
Le règne de l’employabilité soumet l’école à un temps libéral. La logique des « compétences » et la prolifération des « évaluations » (qui ne sont plus bien souvent que des contrôles) inscrit l’école dans une temporalité de l’efficacité et de la rentabilité, du court terme, quand la construction de personnes émancipées nécessite que chacun puisse s’inscrire dans le temps long de la spéculation désintéressée et de la réalisation de soi. L’obsession de la société de contraindre les enfants dès le plus jeune âge à adopter un projet professionnel est un piège. Demander à des élèves, à l’adolescence, de se projeter dans un avenir professionnel est un non-sens qui conduit à des orientations précoces et aliénantes. L’école ne devrait pas être une usine. En redonnant du sens au temps scolaire, on s’assurerait de la mise en valeur de chaque élève pour ce qu’il est et non pour la place qu’on lui réserve professionnellement.

L’exigence de productivité en temps limité, l’absence de liberté autour du temps sont donc les mêmes pour les élèves que pour les travailleurs. La vision linéaire et fragmentée du temps scolaire reproduit le modèle capitaliste en tant qu’elle crée des sas de reproduction, des prédestinations professionnelles organisées selon les désirs du patronat, mais ne correspond pas aux besoins et aspirations des élèves et à une exigence d’émancipation de la jeunesse. Dans cette logique actuelle, l’école n’est que le reflet du monde du travail et de son mode de production.

L’évolution du temps scolaire vers un temps réduit, fragmenté et orienté vers l’efficacité immédiate a pour conséquence une « scolarisation » des autres temps de la vie : rentrés à la maison, les élèves doivent refaire l’école, prendre le temps qu’ils n’ont pas eu en classe pour comprendre, approfondir… Les cours particuliers, en majorité réservés aux familles les plus aisées, représentent des sacrifices importants pour les familles modestes. Il en est de même du bagage familial social et culturel. Ce sont des temps supplémentaires non reconnus par l’institution mais déterminants.

C’est le temps de la famille et du loisir qui disparaît alors. Dès l’école, et avant même que les jeunes ne fassent l’expérience des jobs et du travail du dimanche, l’ensemble des temps de la vie se trouve soumis à l’exigence de rentabilité. Si nous voulons allonger le temps scolaire – mais un temps scolaire repensé au service de l’émancipation – c’est donc aussi pour libérer le temps hors école.

Le temps de l’enseignement : un point d’appui pour transformer le temps scolaire…et le temps de travail
Les évolutions récentes du temps scolaire ont eu des effets sensibles sur le temps des enseignants : la prolifération des évaluations, les programmes trop lourds, les salaires trop bas et la multiplication des heures supplémentaires ont conduit à réduire le temps consacré à la préparation des cours et à la formation, provoquant une véritable crise du sens du métier d’enseignant. Parallèlement, la question du temps de travail des enseignants est revenue à plusieurs reprises dans le débat public : alignement sur les 35 heures, annualisation… Les propositions convergent pour nier le temps de préparation, de réflexion, de formation nécessaire pour faire cours.

Il s’agit d’une évolution caractéristique du capitalisme contemporain : alors que la part intellectuelle du travail joue un rôle de plus en plus important dans la production de valeur ajoutée – et ce dans tous les domaines – le capital cherche à la rendre invisible pour ne pas avoir à la reconnaître – en matière de salaires ou de maîtrise du métier. Au contraire, le temps de travail des enseignants tel qu’il est pensé dans les statuts de la fonction publique, un temps de travail qui tient compte de la part de travail intellectuel nécessaire à l’exercice du métier sans pour autant chercher à la contrôler ou à la rendre rentable, peut devenir un point d’appui pour penser les transformations du travail aujourd’hui et revendiquer une baisse du temps de travail pour laisser à tous les travailleurs le temps de la formation, de la réflexion et de la création.

Sur ces questions de temps, passons à l’offensive. D’abord en réaffirmant la nécessité d’un temps long d’entrée dans le métier, notamment grâce à des prérecrutements, ainsi que de temps de travail en équipe prévus dans le service et de temps de formation tout au long de la carrière, avec une relance de la formation continue. Mais aussi en défendant la réduction du temps de travail des enseignants pour permettre une véritable transformation des pratiques enseignantes au service de la réussite de tous les élèves : limitation du recours aux heures supplémentaires, plus de maîtres que de classes pour permettre la réduction du temps de travail dans le primaire, alignement des enseignants du secondaire sur le statut d’agrégé. 

*Shirley Wirden est membre du Réseau école du PCF.

Les pièges des « rythmes » scolaires
Au nom des « rythmes » de l’enfant, le gouvernement a imposé une réforme du temps scolaire. Mais de quels « rythmes » parle-t-on ? Ce terme flou sert à naturaliser la difficulté scolaire : certains enfants (toujours les mêmes, les enfants des classes populaires) seraient plus « lents », plus fatigués par les apprentissages… Bref, moins faits pour l’école. Et pour eux, il faudrait donc moins d’école et plus de jeux. Et tant pis si cela reproduit et aggrave les inégalités. Et si, au contraire, on transformait l’école pour qu’elle soit faite pour tous les enfants ?
Avec la réforme des rythmes, le gouvernement a aussi entériné la suppression d’une demi-journée d’école mise en œuvre par la droite. À la place, il a demandé aux communes de prendre en charge un temps d’activités périscolaires. Mais le loisir éducatif ne peut pas se substituer à l’école. Et les communes ne peuvent pas assurer l’égalité à la place du service public national.
Il faut rétablir la demi-journée d’école supprimée, pour que toutes les tâches scolaires puissent être réalisées en classe, pour donner à tous les enfants le temps de la compréhension. Et l’énervement, l’ennui, qui ne sont pas la cause de l’échec mais ses conséquences, laisseront la place au plaisir de progresser !
Il faut donner aux enseignants le temps de se former, de réfléchir à leurs pratiques, de travailler ensemble pour faire réussir tous les élèves. Pour allonger le temps scolaire sans alourdir encore leur charge de travail, il faut plus d’un maître par classe.
Des expériences culturelles riches sont essentielles à la formation de personnes émancipées. Appuyons-nous sur les réalisations des communes pour créer un service public national déconcentré du loisir éducatif, donnant aux animateurs un statut qui les protège et l’accès à une formation.

La Revue du projet, n° 53, janvier 2016

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