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Les Français et l’argent : un regard paradoxal, Gérard Streiff

Il y a bien des manières de parler d’argent, celle des économistes, des statisticiens, des sociologues, des financiers, des politiques, des romanciers. Ici, à partir d’une enquête d’opinion, on va s’intéresser à l’imaginaire des Français sur cette question de la richesse. Où l’on verra que la crise pèse sur les consciences et que le regard de nos contemporains sur l’argent n’est pas sans contradiction.

L’été dernier, l’Institut de sondage Odoxa conduisait une recherche, notamment pour le quotidien Les Échos, sur « le rapport des Français à l’argent et aux riches ». Il était d’abord demandé aux sondés ce que signifiait, à leurs yeux, « être riche ». À l’heure des méga-riches, de l’explosion phénoménale des inégalités, des patrons qui empochent des millions d’euros et des gestionnaires de fonds de pension qui brassent des milliers de milliards, les Français, eux, ne semblent pas placer très haut la barre de la richesse. « Pour les Français, on est riche à partir du moment où l’on dispose d’un revenu supérieur à 5 000 euros par mois ou que l’on dispose d’un patrimoine immobilier et financier supérieur à 500 000 euros » note Gaël Sliman, président d’Odoxa. Pour la moitié des Français, en effet, on est riche à 5 000 euros ; un quart seulement des personnes interrogées situe la barre au-delà de 10 000 euros par mois ; et un Français sur cinq (21 %) pense même qu’on est riches avec 3 000 euros par mois ou même moins.
Premier enseignement : tout se passe comme si les sondés ne mesuraient pas vraiment (ou mesuraient moins) l’ampleur des inégalités ni le niveau actuel des richesses en France. Comme si l’on n’appréciait pas l’évolution de la répartition de la valeur ajoutée entre revenus du travail et revenus du capital. On note même qu’avec la crise, « la richesse perçue (ou la perception de la richesse) a très nettement baissé depuis ces dernières années ». Autrement dit, avec la crise, le seuil à partir duquel les Français situent la richesse a baissé de 20 %. En 2011, pour les sondés, on était riche à partir d’un revenu de 6 000 euros par mois ; ce seuil est tombé à 5 000 euros quatre ans plus tard. C’est d’autant plus frappant qu’entre 2006 et 2011, le niveau de la richesse perçue avait été en hausse constante. Cette « régression » semble contemporaine de l’ère Hollande. Dit autrement, on est plus « sensible » aux riches sous Sarkozy que sous Hollande.
On observe ensuite que la richesse perçue est directement corrélée au revenu de la personne interrogée. « En caricaturant à peine, on peut considérer que pour les Français, le riche est en fait celui qui gagne en gros deux à trois fois plus que lui », ajoute Gaël Sliman. Ainsi toutes les personnes gagnant autour de 1 500 euros par mois situent le riche à 4 500 euros ; ceux qui reçoivent moins de 3 500 euros pensent que le riche gagne 5 000 euros ; celui qui gagne 5 000 euros considère qu’on est riche à 8 000 euros par mois ; etc. « Le riche pour le Français, c’est son voisin plus aisé que lui bien davantage que le vrai privilégié vivant en quelque sorte sur une autre planète que lui ».
Autre grand enseignement de l’enquête, « les Français, contrairement à ce qu’ils pensaient il y a une douzaine d’années, sont convaincus que leur situation personnelle est moins bonne que celle de leurs parents », toutes choses qui nourrissent le sentiment, assez récent finalement, de déclassement, de déclin, de défiance en l’avenir. En 2002, 55 % des sondés étaient persuadés vivre mieux que leurs parents ; la tendance s’est inversée.

Le riche est mal perçu
L’étude montre ensuite le regard paradoxal des Français sur la richesse : « 8 sondés sur 10 pensent qu’être riche est mal perçu… mais les trois-quarts de nos concitoyens estiment pourtant que c’est une bonne chose de vouloir être riche ». La haine du riche est de l’ordre du fait établi. Mais un double chiffre montre bien le paradoxe français : 72 % des sondés estiment que c’est bien de vouloir être riche mais 74 % ne se fixent pas comme objectif de vie de gagner de l’argent et de devenir riche. L’enquête parle même d’un net recul, ces dernières années, du désir de faire fortune. « On enregistre aussi une plus grande difficulté des Français, depuis trois ans, à parler d’argent » estime le sondeur. Majoritairement les sondés jugent qu’il n’est pas facile de parler du montant de son salaire, de son épargne ou de ses placements financiers. L’enquête, qui pense identifier « les classes moyennes » comme la catégorie de Français disposant de revenus moyens supérieurs, compris entre 2 500 et 3 500 euros (?), constate que ce sont ces « classes moyennes » qui parlent le plus librement d’argent ; ceux qui disposeraient de revenus inférieurs ou de revenus supérieurs auraient plus de mal à le faire.

Dernier paradoxe français mentionné par ce travail : « Les trois quarts des Français (75 %) pensent que le niveau des impôts est un facteur de départ à l’étranger… mais les deux-tiers sont opposés à la suppression de l’ISF ».
Ce refus de la suppression de l’ISF demeure « remarquablement constant » depuis des années. On retiendra que la proposition de supprimer ou pas l’ISF dépend des revenus du sondé mais elle est aussi très politique : à gauche, les sondés sont 79 % à s’y opposer alors que la droite est pour la suppression à 55 %.
Devenez milliardaires disait Macron au journal Les Échos en janvier 2015 : son idéal de vie n’est pas vraiment celui de la majorité des Français.

Évidemment, il s’agit ici d’un sondage. On connaît les limites du genre. L’enquête elle-même n’est pas neutre, la façon de formuler les questions n’est pas anodine, etc. N’empêche. On retiendra que l’enfoncement dans la crise non seulement n’élève pas la conscience des inégalités par exemple mais tendrait plutôt à en rabattre.

On soulignera aussi cette concordance, dans le temps, entre baisse du niveau de conscience et présence d’une présidence socialiste. Qui nourrit l’autre ? Ce pouvoir-là désarme ? Ou la régression des consciences diminue-t-elle l’envie de changement ? Vieille question de l’œuf et de la poule.  

36 000 milliards de dollars

« Même s’ils sont de plus en plus souvent contraints de revoir à la baisse les promesses faites aux futurs retraités, les fonds de pension continuent d’accumuler des sommes colossales. Les encours des 300 plus grands d’entre eux ont atteint le montant record de 15 400 milliards de dollars, après avoir encore progressé de 3,4 % en 2014 (et +6 % en 2013) selon une étude de Towers Watson, réalisée avec Pension & Investments, un journal américain spécialisé. « Pour l’essentiel, cette hausse s’explique par les gains réalisés sur les marchés financiers » relève Pierre Wendling, consultant senior chez Towers Watson. Et ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Ces géants mondiaux ne représentent que 43 % de l’ensemble des capitaux gérés par les fonds de pension dans le monde, qui ont atteint 36 000 milliards de dollars. Les Américains sont de loin les plus puissants. Les États-Unis rassemblent 128 des 300 premiers fonds de retraite de la planète et 37,6 % de leurs capitaux. Mais l’Europe n’est pas en reste avec 28,5 % des encours. La croissance des encours a été de 7,6 % par an entre 2009 et fin 2014 contre 7,1 % en Europe ».
Anne Bodescot, Le Figaro Economie, 8 septembre 2015

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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