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La laïcité dans tous ses états, René Nouailhat*

La laïcité, valeur emblématique de la République, est aujourd’hui mise à toutes les sauces.

On ne sait plus ce que laïcité veut dire. C’est « la grande confusion », titrait récemment en couverture l’hebdomadaire La Vie. On s’en réclame de tous les côtés, ce qui en fait une notion chargée d’un « insupportable malentendu » (Pierre Dharréville, La laïcité n’est pas ce que vous croyez, L’Atelier 2013, p. 12). Il est caractéristique que le terme de laïcité soit d’ailleurs le plus souvent accompagné d’un adjectif ou d’un complément – laïcité positive, ouverte, de combat, apaisée, frileuse… – pour préciser un terme devenu trop ambigu.
On brandit haut et fort la laïcité depuis l’affaire du voile dit islamique, depuis qu’en 1989 deux collégiennes se sont présentées voilées dans un collège de la région parisienne. Ce n’était encore qu’un fichu sur la tête. L’affaire donna lieu à des positions contradictoires. D’un côté, cette attitude vestimentaire était répréhensible, au nom d’une neutralité et d’un devoir d’abstention des convictions privées dans un espace public ; de l’autre, c’était compréhensible et tolérable, au nom de la liberté des expressions et du droit de les manifester.

De l’étymologie
On ne saurait oublier que cette histoire s’est développée en milieu chrétien, ou tout au moins de christianité. La sentence évangélique « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » posait déjà la distinction du temporel et du spirituel que les institutions de chrétienté institutionnaliseront sous diverses formes. Le terme même de « laïc » (laïcus) apparaît dans le vocabulaire chrétien pour désigner celui qui n’appartient pas à l’ordre des clercs.
Le vocabulaire républicain reprend ce mot au titre d’une autre étymologie, grecque cette fois, pour dire le peuple, laos. Le choix de ce terme est important, car il y avait d’autres façons de dire « le peuple » en grec : ethnos, qui tient compte des caractéristiques culturelles de langue ou de mode de vie, et demos, qui désigne la partie du peuple qui peut voter, donc ni les femmes, ni les étrangers, ni les esclaves. Laos, c’est le peuple sans distinction interne, c’est l’ensemble des membres d’une population prise dans sa globalité.
Le terme « laïque » apparaît en français en 1871. Le Littré en relève la nouveauté lexicale. Et Ferdinand Buisson écrit dans son Dictionnaire de pédagogie en 1878 : « Ce mot est nouveau. Il n’est pas encore d’un usage général. Mais ce néologisme est nécessaire ». À bien suivre le sens de laos, peuvent être dites laïques les sociétés qui intègrent tous les membres d’une population, indépendamment des caractéristiques culturelles ou religieuses qui caractérisent certaines communautés.
Le choix du terme laos souligne un idéal de vivre ensemble, personne n’étant stigmatisé par un quelconque particularisme, qu’il soit religieux, ethnique, social ou autre. La laïcité dit le fait d’être humain d’abord et avant tout. Mais assurer cela et pouvoir vivre son particularisme sont deux choses différentes, qui se situent à deux niveaux différents. La dynamique de distinction que portait le premier sens du mot laïc est ici capitale. Le niveau politique, celui de l’autorité publique, n’est pas le même que le niveau social, celui de la vie publique.
Les textes constitutifs de la Répu­blique marquent cette distinction. L’article 2 de la constitution de 1958 dit que « la République est indivisible, laïque, démocratique et sociale ». L’autorité publique doit en conséquence être neutre, au-dessus des appartenances religieuses, dans une sorte de laïcité d’abstention. L’article 1 de la même constitution dit que la République « garantit la liberté des cultes », elle garantit aussi celle des opinions et leurs manifestations. Le niveau public est celui où peut se manifester la liberté d’expression des convictions et des appartenances : laïcité de libre expression.
La bonne gestion de la laïcité ainsi entendue consiste à ne pas mélanger les deux niveaux. Quand la laïcité d’abstention s’impose dans la vie publique, on aboutit aux dérives actuelles d’une laïcité répressive. Quand la laïcité de libre expression s’affiche chez les représentants du pouvoir politique, c’est une dérive confessionnelle (commandée par une posture démagogique).

Qu’en est-il
de la laïcité scolaire ?

Elle a été définie dans les années 1879-1886. Il s’agissait surtout de libérer l’école de toute tutelle catholique. Les lois scolaires laïques de la fin du XIXe siècle sont anticléricales, mais non antireligieuses. Elles visaient à bien séparer d’une part l’enseignement qui relève de la raison, l’enseignement scientifique ou positif, d’autre part l’enseignement qui relève de la croyance, l’enseignement religieux confessionnel. Les deux domaines étaient respectés dans leur ordre propre. Selon la loi du 28 mars 1882, « Les écoles publiques vaquent un jour par semaine en outre du dimanche afin de permettre aux parents de faire donner s’ils le désirent à leurs enfants l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires ». C’est la domination de celle-ci sur les disciplines scolaires qui est proscrite.
Sous la Troisième République, dans un climat idéologique devenu très conflictuel au début du XXe siècle, la crainte d’un retour de cette domination a entraîné des mesures beaucoup plus dures. Les républicains socialistes passèrent d’un combat anticlérical à des positions farouchement antireligieuses, allant jusqu’à pourchasser dans les manuels scolaires ou dans les fables de La Fontaine les images ou les expressions religieuses. Et le clergé catholique, encore massivement nostalgique de l’Ancien Régime, développa une véritable croisade contre la laïcité, synonyme de perversité satanique. Les caricatures de cette période publiées par les journaux satiriques montrent la virulence des positions et des affrontements. Les passions se sont exacerbées, aboutissant à ce qu’Émile Poulat a appelé la « guerre des deux France » et dont les séquelles se sont prolongées très longtemps.
De ce fait, l’école put être considérée comme relevant de la laïcité d’abstention, comme le pouvoir politique, ce qu’on a appelé plus récemment un « sanctuaire » d’où toute expression religieuse serait exclue. Mais elle est aussi un élément de la vie sociale, elle y a longtemps assuré l’essentiel de la transmission des savoirs, des savoir-faire et du sens de la citoyenneté, et les injonctions à toujours mieux l’ouvrir au monde ont plutôt encouragé et valorisé l’expression des différences, y compris des diversités religieuses. Les problèmes liés à la gestion de l’hétérogénéité ont cependant renforcé la conception d’une laïcité de séparation qui a gagné les contenus de l’enseignement. Les conceptions religieuses de la religion, qui font partie du fait religieux tel qu’il est vécu, se sont trouvées évacuées des approches disciplinaires, tandis que les lieux de transmission des données religieuses se sont arc-boutés sur la seule vision croyante.

La laïcité au cœur de la mobilisation de l’École
Le résultat de ce sectarisme réciproque fut un grave appauvrissement, aussi bien pour la religion que pour les savoirs enseignés eux-mêmes.
Faute d’approches larges où se croisent les différentes problématiques et analyses, il ne reste plus qu’une présentation religieuse de la religion. Comme l’écrit Jean-Paul Willaime, « paradoxalement, l’exclusion scolaire du religieux a renforcé sa cléricalisation et freiné sa laïcisation ». Bien des présentations de « données religieuses » sont laissées aux libres commentaires de charlatans. On en voit les dégâts avec les versions islamistes de l’islam qui défigurent cette religion en l’instrumentalisant de la façon la plus primaire.
L’appauvrissement, c’est aussi l’oubli de la dimension religieuse de la culture. Le formalisme de certains courants idéologiques ou les approches technicistes ou scientistes des réalités culturelles le montrent bien. Le risque est ici de sous-estimer l’histoire et la force des croyances, et le vécu des appartenances religieuses et des représentations qui leur sont liées.
Côté catholique, cette situation a renforcé au XXe siècle une certaine peur des savoirs et de la critique, alors que les sciences des religions connaissaient un formidable développement depuis trois siècles. L’Église en a redouté le « modernisme » et s’est figée sur des positions défensives ultraconservatrices verrouillées par le concile Vatican I. La critique biblique elle-même fut redoutée comme dangereuse. Elle s’était pourtant développée à partir du XVIe siècle grâce aux recherches de croyants en quête d’intelligence de leur foi.
La peur de la critique « moderniste » a même entraîné l’Église à détourner les fidèles d’une lecture directe de la Bible. Sans le magistère ecclésiastique seul habilité à transmettre les textes bibliques selon la juste interprétation d’une Tradition maintenue sous haute surveillance, tout rapport individuel avec la Bible était un risque d’erreur et d’hérésie.
Les choses ont changé, de par la pratique des catholiques engagés dans le mouvement des idées. Le pape Pie XII assouplit les conditions de la recherche biblique qui sera résolument encouragée par le concile Vatican II, sous les papes Jean XXIII et Paul VI.

Dans un contexte de plus en plus tendu du fait du radicalisme islamique implanté en France depuis longtemps, mais qui prend des aspects terrifiants avec les attentats dont l’horreur est amplifiée par leur médiatisation, le ministère de l’Éducation nationale tente de mobiliser sur le thème de la laïcité. C’est le thème affiché : « la laïcité au cœur de la mobilisation de l’École ». Préoccupation qui reprend la loi de programmation pour la refondation de l’école de la République du 8 juillet 2013 : « Au titre de sa mission d’éducation à la citoyenneté, le service public d’éducation prépare les élèves à vivre en société et à devenir des citoyens responsables et libres, conscients des principes et des règles qui fondent la démocratie ». La « charte de la laïcité » est issue de cette orientation. Destinée à être affichée partout, elle est aujourd’hui « remoulinée » dans le thème des « valeurs de la République ».
« Suite aux événements de janvier 2015 en France, le gouvernement a engagé une mobilisation nationale autour des valeurs de la République ». Celle-ci se déploie en matière de formation des enseignants, de nouvelles ressources pédagogiques, d’une « journée laïcité » le 9 décembre, de commémorations patriotiques, d’un parcours citoyen à la rentrée 2016, de valorisations de l’engagement associatif, etc.
Les dramatiques événements de novembre à Paris vont bien sûr amplifier les incantations sur les valeurs républicaines, mais celles-ci risquent de n’être qu’agitations de surface si la politique qui conduit à ce désastre n’est pas radicalement modifiée.

*René Nouailhat est historien. Il est le fondateur de l’Institut de formation à l’étude et l’enseignement des religions (IFER) du Centre universitaire catholique de Bourgogne.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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