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Laïcité et démocratie, Mickaël Bouali et Quentin Corzani*

Le 9 décembre 2015, la loi de séparation de l’Église et de l’État, votée le 9 décembre 1905, fête très exactement ses 110 ans. Un siècle et une décennie durant lesquelles, pas moins de trois Répu­bliques et deux guerres mondiales se succédèrent. Un principe solide, donc, qui résisterait aux tourments les plus graves. Mais ce n’est pas un simple anniversaire que fête ce dossier, il s’inscrit dans un contexte compliqué et tendu. »
Le vendredi 13 novembre au matin, c’est par ces quelques mots que nous escomptions encore commencer la présentation de ce dossier sur la laïcité. Ce même vendredi au soir, vers 21 h 30, tout basculait, la France était le spectacle d’une tragédie sans nom. Ou plutôt une tragédie du nom des 130 morts et des 350 blessés. C’est donc baigné dans la douleur, l’effroi et l’incompréhension que nous nous attelons à cette nouvelle version de présentation du dossier. Plus que jamais, les mots de « République » et ses corollaires : la liberté, la fraternité, la solidarité et l’égalité doivent retentir dans vos têtes à chacune des lignes que vous lirez ci-après.
Non, « ce n’est pas un simple anniversaire que fête ce dossier ». Le mot « laïcité » a été l’objet d’une grande confusion conceptuelle et politique. Par exemple, n’a-t-on pas entendu Nicolas Sarkozy parler de « laïcité ouverte » ou de « laïcité positive » le 12 septembre 2008 ? Pourquoi accoler ces mots ? La laïcité ne se suffit-elle pas à elle-même ? Pire, serait-elle donc « fermée » ?
Les représentants du libéralisme entretiennent un rapport opportuniste avec les religions quand celles-ci ne se confinent pas à la seule sphère privée et qu’elles viennent s’ingérer dans les relations entre les hommes. C’est ainsi que Nicolas Sarkozy, président du parti Les Républicains,
que nous ne remercierons jamais assez pour sa limpidité, déclarait le 20 décembre 2007 à Latran : « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Dans son livre publié en 2004 (La République, les religions, l’espérance) l’ancien président de la République écrivait : « Partout en France, et dans les banlieues plus encore qui concentrent toutes les désespérances, il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement… » Espérer spirituellement, et surtout respecter l’ordre et se taire, taire l’espoir d’une autre société.
L’extrême droite et ses deux Croisés, Marine le Pen et Jean-Marie le Pen  pour leur part se font les nouveaux champions de la laïcité. Un cheval de bataille des plus surprenant quand ils n’ont de cesse d’en appeler aux racines chrétiennes de la France. Des racines devant être défendues contre vents et marées – et surtout contre les musulmans. En substance, cela signifie que l’action politique n’est donc plus guidée par l’intérêt général si cher à Rousseau mais par la défense d’une tradition religieuse.
Traiter des attaques contre la laïcité sans parler du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo est impossible. Les fanatiques qui perpétrèrent les attentats du 7 janvier 2015 attaquaient la liberté des citoyens de se moquer de la religion, de ses figures sacrées et de ses écrits. Cette nouvelle Inquisition n’est pas sans rappeler le supplice du chevalier de La Barre, vaillamment défendu par Voltaire et malheureusement exécuté à Abbeville le 1er juillet 1766, pour avoir – soi-disant – profané une statue du Christ. Pourtant, à la suite des attaques contre Charlie Hebdo, d’aucuns ont déclaré de bon ton : « la liberté d’expression doit s’exercer dans la limite du respect », à l’instar du pape François, le 15 janvier 2015. À tant de vertu, nul n’est tenu. Il ne resterait plus rien de la laïcité si la critique d’une doctrine religieuse quelconque devait être condamnée. Mais il ne resterait plus grand-chose non plus de la laïcité si la liberté des individus de croire n’était pas respectée. La papauté doit comprendre que c’est dans ces seules limites, laïques, que le respect peut être invoqué. Les événements du vendredi 13 novembre franchissent une étape supérieure. C’est un mode de vie libre et démocratique qui est visé dans sa totalité : le divertissement, la culture, la circulation au sein de l’espace public. C’est aussi l’échange et les rencontres, en bref, l’unité du peuple assurée dans le cadre républicain.
Vous l’aurez compris, à travers la description de ces événements, la laïcité attaquée, ce sont la démocratie et la lutte pour le progrès social qui sont frappées. Jaurès disait : « Démocratie et laïcité sont deux termes identiques » car « la démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits » et la « démocratie fonde en dehors de tout système religieux toutes ses institutions, tout son droit politique et social, » (L’Humanité, 2 août 1904).
Lier la laïcité et la démocratie est le premier parti pris de ce dossier. C’est le cœur du texte de Pierre Dharréville qui permet de comprendre plus largement le rapport du PCF à la laïcité, Jacques Bénezit complète cette vision en traitant de l’égalité des droits et de l’émancipation des individus. Nous publions également un discours de Jaurès qui appelle à libérer l’enseignement et l’esprit critique du cléricalisme.
D’autre part, si un terme comme laïcité est l’objet d’une telle confusion dans le débat politique, c’est qu’il est éminemment polémique jusque dans la sphère intellectuelle et peine à faire consensus.
Dans ce cadre, nous avons souhaité donner à voir cette diversité en interrogeant des auteurs parfois aux antipodes les uns des autres. Qu’on souscrive à une définition très large de la laïcité à l’instar de Valentine Zuber ; qu’on fasse de l’aspect religieux à proprement parler le cœur de son propos tel Yvon Quiniou ou qu’on traite plus largement de la dimension culturelle à l’instar de Jean-Michel Galano, toutes ces contributions ont pour mission d’illustrer la richesse des nombreuses réflexions progressistes sur la question. C’est aussi pour clarifier le concept qu’une perspective historique est apportée par Jean-Paul Scot et René Mouriaux de la Révolution française au XXe siècle.

Les dangers cités plus hauts qui guettent la laïcité doivent nous rappeler que ce n’est pas un principe acquis mais conquis, qu’il est donc soumis à la contingence et au rapport de forces. Le vivre-ensemble est un combat éternellement recommencé, un combat de chaque matin ; dès que l’on pose le pied dans la rue, dans le métro ou au travail. Nous avons cherché tout au long de ce dossier à rappeler la nécessité d’un peuple uni et souverain dont la laïcité constitue un outil indispensable. En espérant que ce numéro soit un outil utile entre vos mains, nous vous souhaitons une bonne lecture.

*Mickaël Bouali est responsable
de la rubrique Histoire de La Revue du projet.  
Quentin Corzani est responsable
de la rubrique Travail de secteurs.

Ils ont coordonné ce dossier.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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