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Les républiques urbaines dans l’Italie communale (XIIe-XIVe siècles) : vie politique et évolution sociale (partie I), François Menant*

Plusieurs dizaines de villes, dont la population n’a pas d’équivalents européens à cette époque, ont élaboré un système politique autonome, échappant aux cadres monarchiques et féodaux : la commune.

L’Italie dont il sera question ici, c’est celle du Centre et du Nord, qui est au Moyen Âge le pays des fortes densités urbaines et des cités-États. Cette grande région, de Rome aux Alpes, correspond à peu près au vieux royaume d’Italie lombard et carolingien, gouverné depuis le Xe siècle par les empereurs germaniques, et à la partie septentrionale de l’État de l’Église, qui prend la péninsule en écharpe, des confins de l’Émilie au Latium, et qui est soumis de façon plus ou moins effective au pape. L’histoire du Sud de la péninsule et de la Sicile s’oriente de façon bien différente, vers la domination successive de dynasties étrangères – Normands, Hohenstaufen, Angevins, Aragonais. Les villes n’y ont alors d’histoire politique qu’au sein de ces États, dont Palerme, puis Naples, sont les capitales.
Entre 1100 et 1350, un ensemble de phénomènes unique en Europe a connu dans l’Italie du Centre et du Nord son cycle complet de développement : plusieurs dizaines de villes, dont la population n’a pas d’équivalents européens à cette époque, ont élaboré un système politique autonome, échappant aux cadres monarchiques et féodaux : la commune. Elles ont aussi établi leur domination économique de la mer du Nord à la mer Noire, en construisant des réseaux commerciaux et bancaires, et mûri une culture qui prépare la Renaissance. Des villes comme Sienne, Lucques, Pise, Vérone, Asti, Plaisance, etc. – sans parler des quatre grandes, Milan, Florence, Venise et Gênes –, tiennent alors en Europe une place qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui. On peut considérer que vers 1300 un tiers des citadins européens sont des Italiens. L’Europe (sans l’Italie) ne compte alors que 8 ou 9 villes de plus de 40 000 habitants, tandis que l’Italie en a 11. Florence, Venise, Milan, avec leurs 100 000 habitants, n’ont qu’une rivale en Europe : Paris. Les villes italiennes se situent donc à une échelle différente de celles du reste de l’Europe.

L’empreinte de Rome et
la société précommunale

Cette région en rapide essor est aussi la partie de l’ancien monde romain d’Occident où le réseau urbain s’est le mieux maintenu. Le paysage urbain dans lequel vivent les Italiens des débuts de l’époque communale est infiniment plus marqué par la présence de Rome qu’il ne l’est n’importe où ailleurs en Europe. Le tracé en damier, en dépit des oblitérations qu’il a subies, fournit encore un cadre d’ensemble à l’urbanisme communal dans la plupart des villes ; les monuments sont intégrés au décor urbain et réutilisés : théâtres et cirques servant de forteresses aristocratiques à Vérone, Lucques et un peu partout, colonnades de temples intégrées à des palais comme à Brescia ou à des églises comme à Assise… Les études stratigraphiques récentes révèlent qu’une partie des maisons, dans les quartiers les plus anciens, réutilisent elles aussi des pans d’édifices antiques. Les exemples de remplois sont innombrables, et la ville de Rome n’est que le foyer le plus dense de cette survie de l’Antiquité, qui marque profondément les esprits.
Sur cette base antique sauvegardée, la croissance démographique et topographique des villes se réalise partout très rapidement : elle commence au XIIe siècle et s’accélère de plus en plus après la moitié du siècle, avant de s’essouffler après 1270, après 1300 au plus tard. Partout, la peste de 1348 réduira drastiquement une population déjà stagnante depuis au moins un demi-siècle.
L’expansion des villes s’accompagne de la transformation de leur aspect : remparts, églises, grands bâtiments publics, palais et tours des familles patriciennes, rues pavées et bordées de portiques donnent au paysage urbain italien l’aspect qu’il conservera en partie jusqu’à nos jours, et dont fresques et miniatures répéteront l’image à satiété, au point d’imprégner la représentation que nous nous faisons de la ville encore au XXIe siècle.
La société urbaine elle-même présente, dès que la documentation écrite la laisse entrevoir, entre IXe et XIe siècles (à Milan ou Lucques par exemple), des traits bien particuliers, qui préfigurent ce qu’elle sera à l’époque communale : marchands, armateurs, artisans de luxe, monnayeurs, attestent une différenciation socioprofessionnelle qu’on peine à trouver ailleurs en Occident. La forte présence des clercs et des féodaux souvent liés aux églises, surtout dans les cités padanes, est en revanche un élément commun avec les autres villes occidentales. Comme dans tout l’Occident chrétien, la cité, civitas, est d’ailleurs juridiquement définie par la présence d’un évêché, et cette distinction de vocabulaire reste infrangible à l’époque que nous étudions. Avant l’avènement des communes, c’est généralement l’évêque qui gouverne la cité. Tous les citadins sont par ailleurs propriétaires fonciers dès qu’ils disposent d’un peu de capital à investir : l’appropriation de la campagne, le contado, par les citadins, riches ou simplement aisés, va se révéler massivement à partir de l’époque communale. Un autre facteur important de la spécificité italienne est l’existence d’une culture laïque, entretenue dans chaque ville par une poignée de notaires et de juristes (normalement apparentés aux chanoines et autres clercs citadins qui constituent l’autre milieu cultivé). La pratique de l’écrit et la connaissance du droit, souvent assorties d’un certain bagage littéraire, resteront pendant tout le Moyen Âge un atout majeur des élites urbaines italiennes, qui les développeront jusqu’à aboutir à la Renaissance.

Genèse et maturité
des communes : le XIIe siècle

Le fil rouge de l’histoire de l’Italie du Nord et du centre pendant cette période est la formation et l’évolution des institutions communales : elles émergent autour de 1100, traversent des transformations dont la plus significative est l’instauration à partir de l’extrême fin du XIe siècle d’un gouvernement collectif de citoyens élus, les consuls, puis, un siècle plus tard, leur substitution par un nouveau magistrat, le podestat (lat. potestas, pouvoir), qui répond à l’impuissance croissante qu’éprouvent les consuls à maintenir le consensus dans la cité. Le podestat est un citoyen d’une ville amie, auquel est confié le pouvoir exécutif pendant un an (six mois dans la seconde moitié du XIIIe siècle). L’enquête collective sur les magistrats itinérants dirigée par Jean-Claude Maire Vigueur a permis de connaître dans le détail ce mode de gouvernement et ses acteurs, dont certains deviennent de véritables professionnels de la politique, passant d’une ville à l’autre pour exercer leur talent politique.
À partir du milieu du XIIIe siècle, les communes abandonnent les unes après les autres le régime du podestat au profit du pouvoir durable d’un homme ou d’une dynastie : ainsi s’instaurent les seigneuries urbaines, qui sont actuellement un champ de recherche très actif.
Ces évolutions institutionnelles successives qui traversent l’époque communale, du début du XIIe au milieu du XIVe siècle, sont liées à la pression qu’exercent des élites urbaines nouvelles qui veulent être admises au partage du pouvoir, et se mêlent aux luttes de factions pour l’exercice de celui-ci : aux rivalités entre popolo et milites se superposent les affrontements qui, à partir de la fin du règne de Frédéric II (m. 1250), opposent les guelfes (partisans du pape) aux gibelins (partisans de l’empereur). Ces étiquettes prennent rapidement des connotations complexes, à la fois politiques et religieuses. Elles servent localement à afficher les identités partisanes et familiales ; elles peuvent aussi créer des solidarités entre partis de même tendance dans des villes ennemies, tandis que chaque parti se morcelle en factions dans une même ville : ainsi les guelfes noirs et les guelfes blancs qui luttent pour le pouvoir à Florence. Ce phénomène d’apparence assez déroutante est en fait très bien étudié, autour des cas majeurs de Florence et Bologne.
La première période dans l’histoire des communes (« premier âge communal » ou « époque consulaire ») couvre un XIIe siècle un peu décalé : dans les années 1090 apparaît à la tête de certaines villes un corps de dirigeants élus ou cooptés chaque année, qui, sous le contrôle de l’assemblée des citoyens, légifèrent, commandent l’armée, rendent la justice, et règlent toutes les affaires de la communauté. On les appelle consuls, dans une claire inspiration antique. Leur nombre va se réduire – à deux en général – et ils vont déléguer certaines de leurs fonctions à des magistrats spécialisés : par exemple des consuls de justice. Adopté par toutes les communes dans les premières décennies du XIIe siècle, le consulat est général jusqu’aux années 1190. Socialement, il correspond à la domination d’une élite urbaine de propriétaires fonciers, de marchands et de juristes, proche des églises de la ville, et héritière du groupe dominant du XIe siècle. Ils constituent la militia, le groupe des combattants à cheval (milites) qui forment l’ossature de l’armée communale. Dans le Nord, ils sont souvent vassaux de l’évêque, du chapitre cathédral ou de monastères.
Le XIIe siècle est aussi marqué par l’entreprise de Frédéric Ier Barberousse (empereur de 1152 à 1190) pour rétablir l’autorité impériale sur les villes. Elle aboutit en fait, après un long affrontement avec la majorité des communes, regroupées dans la Ligue lombarde et alliées au pape, à la victoire de l’armée de la Ligue sur les troupes impériales (à Legnano, près de Milan, 1176), qui a une très forte charge symbolique pour les communes. La paix de Constance (1183) scelle la reconnaissance de leur autonomie sous l’autorité éminente de l’empereur.

La commune divisée :
partis et guerres civiles au XIIIe siècle

Le consensus sur lequel reposait la commune consulaire se défait dans les années qui suivent la victoire de Legnano et surtout après la paix de Constance et la mort de Frédéric Ier. Un peu partout se révèlent alors les revendications du Popolo (N.B. : l’usage suggère de mettre une majuscule lorsque le Popolo est considéré comme un organisme politique, une minuscule lorsqu’il s’agit d’un groupe social. La distinction est en fait souvent impossible à marquer) et se multiplient les organisations sociopolitiques. Le Popolo est souvent dirigé par des membres éminents de l’aristocratie consulaire, qui ont choisi cette façon d’arriver au pouvoir. Il réclame un quota (un tiers, un quart, ou la moitié) dans les magistratures et les conseils, l’équité en matière fiscale (qui passe par l’établissement des ressources imposables de chaque contribuable, l’estimo, assis sur une énorme production documentaire) et judiciaire, et davantage de transparence dans le gouvernement de la commune (notamment par la mise par écrit de la coutume).
L’arrivée au pouvoir du Popolo et les alliances entre villes dominées par une même tendance (Popolo ou milites, guelfes ou gibelins) sont le phénomène politique dominant de la seconde moitié du XIIIe siècle. Mais très frappant également est le morcellement des partis de chaque ville en factions multiples, qui s’intensifie à la fin du siècle.
Ces conflits peuvent aboutir à des gouvernements rivaux de la ville : le parti vaincu quitte souvent la ville pour se retrancher dans les châteaux du contado, devenant exilé, pars extrinseca (ital. fuoruscito). Le fuoruscitisme sera jusqu’au XIVe siècle un phénomène politique majeur, avec ses corollaires : le bannissement des exilés (ce qui signifie qu’ils sont exclus de la communauté, leurs biens sont confisqués, leurs maisons détruites…) et l’alliance entre une commune et les exilés de la commune voisine et ennemie.

*François Menant est historien. Il est professeur d’histoire médiévale à l’ENS-Ulm.

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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