La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La cause anthropologique, Lucien Sève*

Quelle humanité voulons-nous être ? Voilà la question solennelle qui sous-tend la cause anthropologique. Et cette question-là est très loin d’avoir suscité le travail de pensée et les initiatives qu’elle exige.

La planète-Terre, façon de dire notre habitat naturel, va mal à un point alarmant, la conscience s’en est largement répandue, et il n’est plus de formation politique qui n’inclue au moins dans son discours la cause écologique. La planète-Homme, façon de dire le genre humain, va mal à un point tout aussi alarmant, la conscience n’en est pas prise à son niveau de gravité, et il n’est pas une formation politique ne fût-ce que pour nommer à l’égal de la cause écologique la cause anthropologique [...].
Ne sommes-nous pas à maints égards en chemin vers un monde humainement invivable ? La vieille maxime « l’homme est un loup pour l’homme » ne tend-elle pas à faire loi en trop de domaines où nos moyens actuels lui confèrent une malfaisance sans précédent ? Le travail, exemple majeur, est engagé sur une pente terriblement inquiétante. Sous les difficultés accrues à produire un gratifiant travail de qualité, la responsabilité à la fois requise et empêchée des salariés, leur systématique mise en concurrence, l’éradication voulue du syndicalisme, la pédagogie du « apprenez à vous vendre » et du « devenez un tueur », le management d’entreprise par la terreur, tout ce qui vient se concentrer à un point ultime dans des suicides sur le lieu de travail, il y a l’omniprésent diktat de la rentabilité à deux chiffres, la prime constante à la rapacité de l’actionnaire, l’inflation du sans foi ni loi jusqu’au patron-voyou, en bref la folie néolibérale, forme maligne du capitalisme tardif. N’est-ce pas une vraie déshumanisation en route ? […].
Se demander non sans angoisse où est en train d’aller le genre humain n’est pas disqualifier l’opposition gauche/droite, mais c’est vouloir qu’elle porte sur le sens même de notre avenir civilisé, ce dont ne sont plus bien capables ces mots de droite et de gauche gravement dévalués. Quelle humanité voulons-nous être ? Voilà la question solennelle qui sous-tend la cause anthropologique. Et cette question-là est très loin d’avoir suscité le travail de pensée et les initiatives qu’elle exige [...].

Penser l’actuelle
mise en péril
du genre humain
Aussi urgente que l’écologique, la cause anthropologique est pour l’heure bien trop peu assumée, trop peu pensée, pas même nommée. Situation dramatique. Une tâche cruciale s’impose donc à qui l’éprouve : il lui faut se risquer à proposer au moins une esquisse des thèmes majeurs susceptibles de structurer une pensée de l’humanité en péril. [...].
L’alarmante dérive civilisationnelle qui saute d’abord aux yeux est la marchandisation généralisée de l’humain. Le capitalisme a instauré le règne universel de la marchandise, forme hautement favorable à la vente de travail non payé sur quoi repose le profit privé. En faisant de la force humaine de travail elle-même une marchandise, il chosifie les personnes tout en personnifiant les choses : Sa Majesté Le Capital est censée « donner du travail » à la « main-d’œuvre » quand en vérité c’est le salarié qui est contraint de donner du travail gratuit au capitaliste… Mais le fait nouveau de plus en plus ravageur est que rien d’humain n’échappe désormais au diktat de la finance : tout doit faire impitoyablement son profit à deux chiffres, des pièces détachées au lit de clinique, du commerce en ligne à l’aide scolaire, de l’innovation pharmaceutique au transfert de vedettes sportives… Ce qui veut dire management d’entreprise allant jusqu’à la férocité : nous vivons une pollution du travail non moins dramatique que celle de l’eau. Ce qui veut dire aussi financiarisation généralisée des activités de service qui forment et développent les personnes – santé, sport, enseignement, recherche, création, loisir, information, communication… […].
Dans cette frénésie marchande est impliquée une autre tendance à elle seule mortifère : la dévaluation tendancielle de toutes les valeurs. Kant l’a établi en matière morale : reconnaître à l’être humain une dignité, c’est poser qu’il est « sans prix » ; tout ramener à une évaluation en argent institue l’indignité générale. C’est vrai en matière cognitive, esthétique, juridique autant que morale : sans valeurs valant « en soi et sans restriction », il n’y a plus d’humanité civilisée. Or nous vivons désormais ce drame quotidien : sans cesse sont désormais bafoués le souci du vrai, celui du juste, celui du digne… La dictature du rentable conspire à la mort de l’inestimable, du désintéressé, du gratuit. Nous sommes au seuil tragique d’un monde où l’être humain ne vaut plus rien. C’est ce que dit la prolifération des « sans » – sans papiers, sans emploi, sans domicile, sans avenir… –, de ce qu’Aimé Césaire appelait « la fabrication des hommes jetables ». À côté de quoi engraissent ceux qui « valent de l’or » – salaires inouïs, parachutes dorés, caviar pour chiens… –, et cela revient en somme au même : toute échelle de valeur s’abolit. De sorte que l’unique « valeur » qui se flatte de jauger toutes les autres, devenant auto référentielle, se trouve elle-même sans valeur. La finance n’en finit pas de gonfler avec des zéros virtuels avant de s’évaporer par milliards dans l’éclatement des bulles – reste la dure réalité pour les producteurs du réel. Cette liquidation des valeurs est-elle moins grave que la fonte des glaces polaires ? C’est notre humanité même qui est en jeu : en prend-on l’effrayante mesure ?
Sous cette involution se lit une troisième de la pire gravité : l’incontrôlable évanouissement du sens. Involution nouvelle, car longtemps le capitalisme a eu du sens ; exploiteur, il a fait pourtant progresser l’humanité. Mais avec l’irruption au sommet de la finance, forme déshumanisée à l’extrême de la richesse, nous entrons dans l’ère du non-sens universel : l’accumulation de capital est de plus en plus sans fin aux deux sens du mot fin. Ce que nous vivons est la faillite historique d’une classe qui accapare désormais sans but civilisé, prétendant nous condamner à cette « fin de l’histoire ». Mort du sens partout propagée par le court-termisme sauvage du retour sur investissement, nul projet humain n’y pouvant respirer. Voilà pourquoi la mondialisation par la finance est l’avènement convulsif d’un « non-monde », où l’absurde tend à tout envahir avec son compère le fanatisme religieux. Et cette structurelle myopie s’aggrave juste à l’heure où les puissances géantes auxquelles commence d’atteindre le genre humain exigent la vue du lointain, sous peine de mort. Échappant à la maîtrise collective, dans la fabuleuse carence de démocratie vraie où nous plonge le tout privé, nos créations matérielles et spirituelles deviennent des forces aveugles qui nous subjuguent et nous écrasent – aliénation sans rivage face à quoi tout G8 est dérisoire. D’où ce sentiment répandu d’une humanité sans pilote fonçant inexorablement dans le mur – mur écologique, et tout aussi anthropologique. Or si le genre humain se met à dégénérer, on ne donne plus cher du sort même d’Homo sapiens. Nous sommes en début d’accéléré sur la pente du pire – entendez-vous vraiment qu’on le crie ?

Une décivilisation
sans rivage

Marchandisation de l’humain, dévaluation des valeurs, évanouissement du sens – osons le mot : est en cours une décivilisation sans rivage. Ce qui ne revient pas à enjoliver les deux derniers siècles, avec leurs horreurs sociales et génocidaires. Mais avec la victoire totale de la « libre entreprise » à la fin du siècle on nous annonça le règne définitif d’une paisible démocratie. Nous allons au contraire vers l’extension des dictatures de la violence, dont l’une des pires désormais, la violence soft. Guerres saignantes partout – purification ethnique, pillage armé de pays pauvres, ingéniosité meurtrière du terrorisme, officialisations de la torture, sauvagerie suffocante de faits divers, tout ce qu’un philosophe nomme « barbarie du non-monde globalisé » [André Tosel]. Violences « propres » plus encore – concurrence
à mort des firmes, déferlante du licenciement boursier, flicage sophistiqué
­d’entreprise et de cité –, y compris symboliques – consciences journellement abusées, goutte-à-goutte de toutes les phobies de l’autre, déculturation civique par le cynisme dominant… Qu’ait pu être réduite au point qu’on voit la conscience de classe, que tant de femmes et d’hommes ne se représentent plus bien comment est agencé notre monde et quelle place y est la leur, c’est là un recul mental d’effet catastrophique. N’oublions jamais que le nazisme a pris racine en substituant à la pensée marxienne des classes le « ein Volk, ein Reich, ein Führer » – l’idéologie de « l’homme » sans classe…
À ces quatre traits majeurs s’ajoute un cinquième qui élève le péril au carré : la proscription systémique des alternatives. Proscription délibérée : la classe profiteuse a senti hier le vent du boulet révolutionnaire et fait tout pour conjurer le retour du péril à jamais – voyez comme ses média traitent la « gauche de gauche ». Et surtout proscription spontanée par les logiques du système. Pour Marx, la masse prolétaire croissant avec le capital, ce dernier produisait ses propres fossoyeurs. Optimisme historique aujourd’hui bien aventureux : la révolution du produire atomise les salariés, la sanctuarisation de la décision financière les désarme, le poids de l’inexorable les démoralise : une aspiration immense à tout changer tend à ne déboucher sur rien. Impuissance partout répétée – ainsi les mensonges de la politique institutionnelle nourrissent-ils avant tout l’abstention électorale. La frénésie du rentable tend ainsi à nous persuader de la fatalité du pire. Le système même dont le maître mot est liberté a pris pour devise le TINA de Margaret Thatcher : « There is no alternative!». Et de fait comment va-t-on pouvoir se délivrer de l’omnipotence des marchés financiers et agences de notation, si la colossale crise de 2008 n’a rien changé de notable au système ? L’actuel climat de fin d’Empire romain, mais à l’âge du nucléaire et d’Internet, n’a-t-il pas quelque avant-goût de catastrophe terminale ? […].

L’indignation, prémisse d’une juste politique
Ceci ensuite : j’ai peint très en noir l’actuelle situation du genre humain. N’est-ce pas au moins unilatéral ? Ne faut-il pas voir aussi combien se forment de présupposés objectifs et d’initiatives subjectives pour un dépassement devenu indispensable du capitalisme ? Sans nul doute. Bien des choses donnent la vive impression d’une « fatalité du pire » ; il n’y faut pas céder. On peut commencer à inverser la tendance. Mais le succès exige que soit prise la pleine mesure de la tâche : rien de moins qu’assumer en son entier la cause anthropologique, donc la construire à l’égal de l’écologique […].
On ne peut mieux conclure qu’avec ce que Marx écrivait à Ruge en mai 1843 : « Vous ne direz pas que je me fais une trop haute idée du temps présent, et si malgré tout je ne désespère pas de lui, c’est que sa situation désespérée est précisément ce qui m’emplit d’espoir. »  n

Extraits de Lucien Sève, Aliénation et émancipation : Précédé de Urgence de communisme, Suivi de Karl Marx : 82 textes du Capital sur l’aliénation, La Dispute, 2012, publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

*Lucien Sève est philosophe.

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.