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Faut-il en finir avec la gauche ? Quelques remarques sur Jean-Claude Michéa, Florian Gulli

Une analyse des positions prises par Jean-Claude Michéa confrontée à la réalité et à la position du PCF.

Jean-Claude Michéa est un socialiste qui refuse de se situer à gauche. « Ni gauche, ni droite, socialiste ! » ; la formule pourrait résumer sa position. Il se plaît à rappeler que jamais, à aucun moment de leur œuvre, Marx et Engels ne se dirent « de gauche ». La gauche, sans majuscule, désignait à cette époque le parti de la bourgeoisie et l’idéologie du Progrès contre toutes les vieilles traditions ; la droite, le parti de l’ordre, de la réaction aristocratique. Les organisations ouvrières, quant à elles, se nommaient socialistes ou communistes.
Ce n’est qu’avec l’Affaire Dreyfus que les socialistes et la gauche vont s’unir, face à la menace de coup d’État du Parti de l’Ordre. Ce mariage du socialisme et de la gauche, déclare Jean-Claude Michéa, « se nouera sous le signifiant de Gauche » (Les Matins de France culture, 28e minute et suivantes) La Gauche ainsi entendue, avec une majuscule, fut nécessaire en son temps pour combattre les survivances du féodalisme en Europe, pour parer au risque de retour de l’Ancien Régime. Ce qui s’est appelé « Gauche » au début du XXe siècle n’avait donc de sens que dans le contexte d’une lutte contre l’aristocratie (le livre de l’historien Arno Mayer, La persistance de l’Ancien Régime, montre la vitalité – peut-être sous estimée en France – de l’aristocratie en Europe dans les premières décennies du siècle dernier).
En 1945, avec la défaite du Troisième Reich, le rêve d’une restauration féodale prend fin. L’alliance qui s’était appelée « Gauche » (bourgeoisie et classe ouvrière) allait commencer à se dénouer, faute d’adversaire commun. Privé de droite, le sens du mot « gauche » allait retrouver son sens originel : le parti de la bourgeoisie. Pour Jean-Claude Michéa, le point de bascule serait Mai 68, certains de ses visages, à tout le moins. À partir de ce moment, « gauche » et « droite » ne désigneraient plus que deux variantes complémentaires de cette gauche originaire, la « droite » désignant la bourgeoisie du capital économique, préoccupée par la « modernisation » (libéralisation) de l’appareil productif et la « gauche » celle du capital culturel, préoccupée par la « modernisation » (libéralisation) des mœurs.
Ce qui occupera désormais tout l’espace public, c’est l’opposition de ces deux bourgeoisies sur fond de refoulement de la lutte des classes et de la parole populaire. La bourgeoisie ayant retrouvé sa philosophie spontanée, le libéralisme économique, les seuls désaccords politiques porteraient sur les questions de « mœurs » (avortement, euthanasie, mariage homosexuel, etc.).
La perspective est claire : laisser à la bourgeoisie le clivage gauche/droite et retrouver le sens du socialisme originel.

Pourquoi faudrait-il abandonner le mot « gauche » ?
« Il est [...] parfaitement vain et illogique, écrit Jean-Claude Michéa, d’attendre la moindre rédemption politique de l’appel rituel à “reconstruire” ou “refonder” une Gauche qui soit « vraiment de gauche“. D’une part, parce que c’est précisément là, ce qu’en deux décennies, elle est réellement devenue. Et surtout, parce qu’un tel appel a régulièrement pour effet de rendre impossible l’indispensable jonction politique avec ces millions de travailleurs à présent réfugiés dans l’abstention électorale ou le vote à droite ». Le même argument, à la radio. « Le principe des primaires [socialistes] revient à diviser la société entre un peuple de gauche et un peuple de droite. […] Cette notion de peuple de gauche opposé au peuple de droite, descendants des sans-culottes opposée aux descendants des Chouans, […] m’intrigue. […] Elle veut dire que l’ouvrier qui vote à gauche sera toujours plus près d’un banquier de gauche ou d’un dirigeant de gauche du FMI que l’ouvrier, l’employé, le paysan, le petit entrepreneur qui votent à droite » (Les Matins de France Culture, à partir de 5mn 50). L’horizon politique est clair : construire l’unité des classes populaires et combattre par conséquent tous les clivages qui empêchent la perception du clivage fondamental : « peuple »/« élite ». Pour Jean-Claude Michéa, le mot « gauche » est un mot qui sépare, ce qui fait le jeu de l’oligarchie libérale.
On accordera ce point : le mot « gauche » semble incapable de produire l’unité des classes populaires aujourd’hui. Mais le mot « socialisme », revendiqué par Jean-Claude Michéa, n’est pas plus unificateur. Il est à ce point lié au Parti socialiste et aux déceptions de l’ère mitterrandienne, à la présidence de François Hollande, que, pour beaucoup dans les classes populaires, il est un véritable repoussoir. D’un point de vue stratégique, « socialisme » ne se porte guère mieux que « gauche ». Par conséquent, si l’on doit abandonner le mot « gauche » au prétexte qu’il est incapable de produire l’unité des dominés, il faudrait sans doute en faire de même avec le signifiant « socialisme ».
Mais la question des mots unificateurs doit sans doute être relativisée. Ce que reconnaît Jean-Claude Michéa à la fin des Mystères de la gauche : « on peut être sûr que les classes populaires sauront d’elles-mêmes inventer, le temps venu, les symboles fédérateurs les plus appropriés à leurs luttes » (Les mystères de la gauche, De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, p. 58.). En tant que militants, nous passons beaucoup de temps à « sauver » les mots traditionnellement unificateurs : « Hollande n’est pas de gauche », « la gauche, c’est nous », « le PS n’est plus socialiste, nous sommes les vrais héritiers de Jean Jaurès », « le communisme, ce n’est pas le goulag », etc. Ce travail est indispensable, bien entendu. Mais il ne saurait être le point de départ du militantisme. On ne convaincra pas en posant comme condition préalable le ralliement à ces « symboles fédérateurs ». Ce qu’il faut mettre en avant, ce sont des perspectives politiques concrètes d’émancipation et de défense des intérêts populaires, susceptibles de parler même à ceux qui se méfient de notre vocabulaire. Les mots viendront, plus tard.

Mais si le mot « gauche » ne sonne plus aux oreilles des contemporains comme il sonnait à celles des générations précédentes, cela ne signifie pas qu’il soit devenu caduc et inutile pour s’orienter politiquement.
La gauche, selon Jean-Claude Michéa, désigne historiquement, le parti de la bourgeoisie, puis une alliance de classe, celle de la bourgeoisie et du prolétariat contre l’aristocratie. On peut parfaitement soutenir que l’alliance du mouvement ouvrier et de certaines fractions de la bourgeoisie n’est pas un événement conjoncturel (l’Affaire Dreyfus) mais une nécessité structurelle, même en l’absence de parti aristocratique. Dans cette hypothèse, la catégorie de « gauche » demeure valide quand bien même elle aurait perdu de son efficacité dans le travail de conviction.

Refuser la « gauche » signifie refuser
l’alliance de classe

C’est l’autonomie populaire à l’égard de toutes les fractions de la bourgeoisie. Mais cette position est-elle tenable dès lors que la perspective stratégique est d’établir une large hégémonie ? Le refus des alliances de classes n’est-il pas voué à l’échec condamnant le mouvement ouvrier à l’impuissance ? Bien sûr, les classes ou fractions de classes susceptibles de constituer un bloc changent d’un contexte à l’autre, mais la nécessité de l’alliance demeure. L’historien E.P Thompson montre que le fer de lance de la classe ouvrière anglaise au XIXe siècle est constitué en premier lieu de petits artisans indépendants alliés aux ouvriers de l’industrie. En 1917, les bolcheviques ne se maintiennent au pouvoir que par l’alliance du marteau et de la faucille, du prolétariat et de la petite bourgeoisie paysanne. Le PCF dans les années 1970 s’adresse à la nouvelle petite bourgeoisie, cadres et professions intellectuelles. La tâche est toujours d’actualité. Mais si l’alliance de classe est nécessaire, il faut encore œuvrer pour que le rapport de force en son sein soit favorable aux classes populaires. La lutte a toujours lieu sur deux fronts : contre l’adversaire (l’élite) et contre l’allié (la petite bourgeoisie, traditionnelle ou nouvelle).

Dépassons maintenant la question des mots. Sur le fond, quels reproches Jean-Claude Michéa adresse-t-il à
la gauche au point de la rejeter dans son ensemble ? La gauche se serait coupée des classes populaires en abandonnant toute référence à l’expérience morale populaire, qu’il nom­­me, à la suite de Georges Orwell, la « décence commune ». Cette décen­ce commune, c’est le « sens de la communauté », c’est l’intuition que certains comportements favorisent la communauté tandis que d’autres la rendent impossible. C’est aussi l’intuition de la nécessité de limites aux désirs individuels, limites sans lesquelles la vie collective devient problématique.
Pour Jean-Claude Michéa, le socialisme, à ses origines, était ancré dans ce sentiment communautaire et dans la peur de la destruction des liens sociaux engendrée par la révolution industrielle. Le socialiste français Pierre Leroux aurait d’ailleurs inventé le mot « socialisme » en l’opposant explicitement à celui d’ « individualisme ». Mais cette défense socialiste de la communauté ne devait rien à la défense réactionnaire de la communauté traditionnelle de l’Ancien régime ; son idéal était égalitaire. Elle n’aura rien de commun, par ailleurs, avec l’exaltation future de la communauté ethnique ; elle est expérience quotidienne durablement partagée, dans un quartier et au travail, et non fantasme de l’origine commune.
Évidemment ce sentiment ne suffit pas à faire une politique. De même que l’expérience de l’exploitation à l’usine ne fait pas encore la théorie de l’exploitation ni une politique communiste. Mais il est nécessaire cependant de ne pas perdre de vue ce sentiment et de penser les politiques dans le sillage de cette intuition communautaire. Ce qui explique la prospérité des discours de la communauté, parmi ceux qui sont frappés de plein fouet par les conséquences du capitalisme : le discours des droites sur la communauté ethnico-nationale et celui de l’Islam promouvant « l’oumma », la communauté des musulmans.
Le refus d’assumer l’idée de communauté conduirait aussi, inexorablement, à adopter la philosophie individualiste du libéralisme. C’est ainsi que la gauche, dans son ensemble, selon Jean-Claude Michéa, devient ou redevient libérale en adoptant, parfois sans s’en rendre compte, la conception de l’être humain chère aux libéraux de l’individu isolé n’engageant avec autrui que des relations de type utilitaire. L’hégémonie du libéralisme dans toute la gauche explique, aux yeux de Jean-Claude Michéa, que le clivage gauche/droite ait perdu sa signification.
Ce devenir (ou redevenir) libéral s’accomplirait de trois façons. Une fraction de la gauche s’est convertie au « libéralisme libertaire » dans le sillage de mai 1968. Elle fait la promotion de l’individu et du désir individuel. La communauté (famille, État, parti, etc.) devient un obstacle  à l’individu et à sa toute-puissance. L’idée même de « limites », indispensable à la vie communautaire, devient suspecte. Une partie de la philosophie française des années 1970, proche du gauchisme, va faire l’éloge de la transgression de la limite, de la marginalité, du lumpenprolétariat opposé la communauté ouvrière organisée.
Une autre fraction de la gauche, bientôt rejointe par la première, s’est convertie au libéralisme économique, la logique du profit produisant le même résultat : l’érosion des communautés. Les délocalisations sapent les solidarités ouvrières et fragilisent leurs organisations. Les nouvelles techniques de management mettent en concurrence les salariés, détruisant le sentiment d’un destin commun. L’exigence d’accroissement de la consommation, sans laquelle le profit ne se réalise pas, encourage des comportements individualistes, l’exacerbation des désirs les plus infantiles, la libération des pulsions, là où la communauté exige leur régulation.
La « gauche radicale », enfin, pour Jean-Claude Michéa ne parlerait plus de communauté, se méfiant même du mot : plus de communautés réelles à défendre, plus de communauté à réaliser. Un symptôme : la disparition de la référence à la « société sans classe » dans le discours des organisations politiques se revendiquant, de près ou de loin, de Marx. Le grand récit de l’avènement futur d’une communauté vraiment humaine n’est plus là pour organiser les mesures concrètes des programmes politiques. Du coup, la « gauche radicale » semble ne tenir qu’un discours syndical, assumant la défense d’intérêts matériels (salaire, retraite, etc.). Les effets du capitalisme sur les liens sociaux, sur la psychologie des individus, sur les mœurs, effets anti-communautaires, ne semblent faire l’objet d’aucune thématisation sérieuse. C’est en ce sens que Jean-Claude Michéa parle d’ « extrême gauche libérale », c’est-à-dire d’une famille politique ralliée, par omission si l’on peut dire, à la conception que le libéralisme se fait de l’homme.

Et le PCF ?
Les Inrocks et Libé, le PS et le NPA, DSK et Attali, sont souvent cités par Jean-Claude Michéa. Mais qu’en est-il du PCF ? Il est le grand absent de ses livres. Serait-ce parce qu’il cadre mal avec l’hypothèse d’une conversion (ou d’un retour) de la gauche au libéralisme ? Le PCF serait-il donc devenu lui aussi libéral ? La satisfaction de l’individu animé par son seul intérêt et méfiant à l’égard des liens à autrui est-elle sa boussole politique ? Bien sûr, les programmes, les textes de congrès, les déclarations, ne sont pas des traités philosophiques. Mais quelques indices semblent montrer que la réponse à la question ne saurait être simple. Ce qui veut dire que la critique exposée ici, peut-être insuffisamment nuancée, n’est pas sans valeur.
Le texte du 36e Congrès diagnostique une « crise de civilisation », « une crise du sens et de l’imaginaire », une « crise existentielle qui interroge les rapports entre les êtres humains et leurs rapports à la nature ». L’humanité serait « déboussolée ». Ces thématiques ne sont pas libérales : elles laissent supposer que l’homme a besoin d’un horizon de sens collectif, que la dimension individuelle de l’existence, pour importante qu’elle soit, n’est pas toute l’existence.
Des prises de positions dans des débats publics montrent que la satisfaction du désir « individuel » quel qu’il soit, même si sa place est évidemment reconnue, n’est pas la boussole politique du PCF. La critique du consumérisme par exemple demande de faire la part entre vrais besoins sociaux et envies façonnées et contrôlées par l’industrie publicitaire. Autre exemple, à propos de la Gestation pour autrui. Nicole Borvo Cohen-Seat, sénatrice honoraire, déclare au Sénat : « Le désir d’enfant, absolument légitime et douloureux quand il ne peut être satisfait, ne saurait se confondre avec un droit absolu à l’enfant, qui plus est par tous les moyens possibles. L’enfant, pas plus que la gestatrice, n’est une marchandise, en l’occurrence “un objet” que l’on peut obtenir à tout prix ».
Par ailleurs, la pratique de la fête populaire au PCF, de la fête de section à la Fête de l’Humanité, n’est-elle pas le signe le plus clair de l’importance à ses yeux de la communauté militante ? Le PCF comme organisation n’est pas une armée ou un club de pensée, mais une communauté.

Revenons à la gauche pour finir. Dévalorisée socialement, son évocation ne suffit plus à mobiliser. Mais elle conserve une signification politique : la nécessaire alliance du mouvement ouvrier avec certaines fractions de la bourgeoisie. Bien qu’influencée par la philosophie libérale individualiste, elle est encore capable d’adopter un regard critique sur celle-ci. Elle n’est donc pas encore devenue un synonyme de « libéralisme ».

Contribution de Florian Gulli

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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