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La gauche à l’heure des socialistes (1981-2015), Guillaume Roubaud-Quashie

La troisième voie se poursuit : point d’ambition alternative sur le plan économique, le monde étant ce qu’il est, mais le développement, par substitution, des questions de société en vue de rassembler une « majorité de minorités »

1981-1984 : la gauche se retrouve malgré tout au pouvoir, unie. Les communistes reviennent au gouvernement, ils sont quatre. Le PCF développe une conception très unitaire autour du gouvernement Mauroy, les ministres socialistes étant accueillis à la Fête de l’Humanité de 1981 comme de francs et glorieux camarades. Plusieurs réalisations importantes existent : nationalisations massives, retraite à 60 ans, achèvement de la dépénalisation de l’homosexualité, 5e semaine de congés payés, 39 heures payées 40… Ce que le PCF qualifie alors, sans nuances, de conquêtes plus importantes que celles de 36 et de la Libération réunies…

Des experts anticommunistes et hostiles au programme commun
Toutefois, dès 1983, un tournant est revendiqué. En réalité, il n’y a point de tournant comme l’a bien montré Mathieu Fulla dans sa thèse : les experts mendésistes des clubs passés par le PSU peuplent tous les cabinets clés, celui de François Mitterrand comme celui de Pierre Mauroy et c’est Jacques Delors qui est aux Finances – cédétiste passé par le cabinet de Chaban-Delmas au temps de Pompi­dou. Ces experts sont foncièrement anticommunistes et hostiles au programme commun : ils ne cessent de prôner la rigueur, dans les cabinets mais aussi, très vite, à la télévision, à l’image du ministre Delors. Par ailleurs, les années 1970 ont profondément modifié la structure socialiste : parti d’ouvriers et d’enseignants, il est gagné par les couches moyennes et ses éléments technocratiques gagnent rapidement toutes les sphè­res de direction : c’est l’énarchisation du PS. Le socialisme et la réflexion sur un changement radical de mode de production à partir de la lecture de Marx notamment, reculent fortement. Les idées développées par celle qui s’est elle-même avantageusement appelée la « deuxième gauche » y gagnent du terrain. Le socialisme nationalisateur et laïc en pâtit d’autant, malgré la résistance du puissant courant animé par Jean-Pierre Chevènement, le CERES.
Ces mutations se manifestent clairement en 1984 lorsque François Mitterrand renonce à cette revendication historique des socialistes, le Service public unifié de l’éducation nationale, poussant Pierre Mauroy à démissionner. Laurent Fabius qui le remplace se déclare alors partisan du « ni ni » : « ni privatisation ni nationalisation », un pas plus loin que son fameux « entre le marché et le plan, il y a le socialisme » du congrès socialiste de 1979.

La classe reprend le dessus sur la gauche
Les ministres communistes quittent alors le gouvernement, reprenant brutalement une liberté de ton très virulente à l’endroit des socialistes. La classe reprend le dessus sur la gauche, serait-on tenté de dire. En vérité, comme l’expliquait finement feu Maurice Agulhon en 1986, c’est la naissance d’une nouvelle thématique dans l’expression du PCF : « Le fait nouveau de ces dernières années en effet est que le PCF paraît décidé à garder la notion de gauche (dont l’effet d’entraînement populaire n’est pas négligeable) même en période d’isolement. Désormais, on l’entend affirmer en tout temps : “La gauche, c’est bien, et la gauche, c’est nous ! Les gens de gauche dont nous (PCF) tenons à nous distinguer sont de “prétendus” hommes de gauche, ou une “fausse gauche” ! ». (Histoire vagabonde, t. II) Les résultats électoraux n’en poursuivent pas moins leur effondrement : Georges Marchais à la tête de la liste des européennes (1984) ne fait plus que 11 %. La crise s’installe au PCF, d’autant que Charles Fiterman, n° 2 du PCF, refuse ce tournant du Parti communiste, souhaitant poursuivre l’œuvre aux côtés des socialistes. En 1987, Pierre Juquin, dirigeant du PCF, et Marcel Rigout ancien ministre, quittent le PCF entraînant cadres et militants dans leur sillage. En 1988, Pierre Juquin présente sa candidature à l’élection présidentielle avec le soutien de ces ex-communistes (dits « rénovateurs »), du PSU et de la LCR : il obtient 2 %. Quant au PCF, il recueille moins de 7 % avec André Lajoinie. Dans le même temps, François Mitterrand recueille plus de 10 millions de voix malgré la puissante désillusion suscitée par son action après 10 ans de militantisme populaire pour le programme commun.
L’union de la gauche est alors très loin : le Parti communiste se fait incendiaire contre la « rosenclature » (Gérard Streiff) et Mitterrand inaugure la pratique de « l’ouverture » à droite faisant entrer au gouvernement Jean-Pierre Soisson, lieutenant libéral de Valéry Giscard-d’Estaing, dès son élection en 1988 et l’y maintenant les cinq ans durant (ministre du Travail 1988-1991 puis ministre d’État de la fonction publique 1991-1992 et ministre de l’Agriculture 1992-1993). (Peu après, animateur de Démocratie libérale, il s’allie au Front national pour devenir président du Conseil régional de Bourgogne (1998)… mais c’est (peut-être) une autre histoire.) Pour autant, le PS se présente comme l’incarnation de la gauche en 1988. On lit sur les tracts PS des législatives qui suivent l’élection présidentielle : « C’est nous la gauche ».

Le capitalisme triomphant
Cet affaiblissement brutal du PCF, nationalement, mêlé à l’effondrement des pays socialistes dans la séquence 1989-1991, libère des torrents d’anticommunisme et de capitalisme triomphant. Il amène maints élus communistes locaux – déjà engagés dans une croissante prise de distance d’avec les organisations du PCF depuis les années 1970 – à minorer la dimension communiste de leur engagement pour souvent privilégier la dimension personnelle afin de garder les positions acquises, dans un contexte local où le PCF est souvent devancé par d’autres forces politiques dans les scrutins nationaux. Ce repli défensif accompagne l’érosion des « bastions » communistes, le communisme y étant de moins en moins revendiqué, la référence à la gauche (sans fort projet transformateur positif concret) s’y substituant progressivement, voire la seule opposition à la droite (« pour battre la droite, votez XX », etc.), dans une logique résignée de conservation de l’acquis face aux forces destructrices rend plus aigu le problème. Dans ses zones de force, le vote communiste glissa ainsi, en tendance, vers un mélange de vote utile et personnel au profit de l’élu sortant. Il ne s’agit bien sûr nullement de dresser quelque inepte procès a posteriori : y avait-il meilleure issue en pareil épouvantable contexte ?
D’autant qu’il faut ajouter au tableau l’étiolement militant initié dès 1978. La désindustrialisation brutale et radicale de territoires rouges joue ici un rôle majeur, isolant des cadres communistes rayonnant à l’entreprise, conduisant au développement d’un chômage de masse. Plus encore peut-être, la désindustrialisation ininterrompue marque le désespérant échec des mobilisations collectives sous toutes leurs formes et aussi puissantes fussent-elles : grèves, votes communistes, manifestations. La politisation populaire et l’implantation communiste se trouvent ainsi profondément affaiblies.

Côté socialiste, les années 1990 sont marquées par l’émergence de la thématique de la troisième voie sur le plan international, sous l’impulsion de Tony Blair ou Gehrard Schröder, formalisée à la fin de la décennie par les ouvrages d’Anthony Giddens. Si le terme est récusé par Lionel Jospin qui préfère, à la suite de Pierre Mauroy, se réclamer de la social-démocratie, les idées se répandent dans une partie croissante de l’appareil socialiste, comme en témoignent les écrits de François Hollande et de ses proches dès les années 1980, comme en témoignent également les réalisations contrastées du gouvernement Jospin (1997-2002). Avant 1997, vint toutefois 1993 et la déroute cinglante du PS aux législatives qui tombe à 17 % et 52 députés puis les élections européennes de 1994 où la liste de Michel Rocard n’atteint pas les 15 %. Vint aussi le temps de départs importants avec celui de Jean-Pierre Chevè­nement, poids lourd du PS, incarnation historique de son aile gauche, avec son puissant CERES. Ce départ est toutefois plus maigre qu’attendu, la majorité de ses soutiens préférant rester dans l’appareil prodigue en postes électoraux, à l’inverse du frêle Mouvement des citoyens qui ne parvient pas à contester la domination du PS.
Il faut la rupture avec Mitterrand et son ample batterie de casseroles ainsi que le grand mouvement social de 1995 pour que la gauche reprenne des couleurs : les socialistes y dépassent à nouveau les 20 % avec Lionel Jospin (23 %), le PCF remonte avec Robert Hue (8,6 %) et l’extrême gauche progresse (5 % pour Laguiller). Point de programme commun toutefois. Lorsque Jacques Chirac dissout l’Assemblée, les forces de gauche se rassemblent dans la « gauche plurielle ». Les politiques mises en œuvre sont contrastées ; le désarroi grandit et toutes les élections intermédiaires sont perdues, jusqu’à celle de 2002 comprise. L’élimination de Lionel Jospin marque profondément les consciences et renforce chez des millions de Français la notion de « gauche », favorisant le vote utile en faveur du PS qui, quoiqu’affaibli apparaît comme le seul parti de gauche en mesure de remporter une élection, ce qui se traduit en 2007 par le score très déséquilibré des forces de gauche où prédomine Ségolène Royal.
Sur le plan des idées, le cheminement de la troisième voie se poursuit : point d’ambition alternative sur le plan économique, le monde étant ce qu’il est, mais le développement, par substitution, des questions de société en vue de rassembler une « majorité de minorités » (l’aboutissement bien connu, c’est le rapport Terra Nova, « Quelle majorité électorale pour 2012 ? »).

L’écologie politique
Il faut enfin dire un mot de l’écologie politique. Si la thématique est très présente dans les années 1970, décennie au cours de laquelle elle innerve les réflexions des grands partis de gauche tout en tentant, sans grand succès, une incarnation autonome (autour de l’agronome René Dumont, d’abord, en 1974), elle hésite quant à son positionnement dans les années 1980 et 1990 : au-delà du clivage gauche/droite ou pouvant se situer à l’intérieur ? Elle opte avec les Verts pour le positionnement à gauche et ce mouvement finit par l’emporter chez la majorité des écologistes.

Contribution (4)
de Guillaume Roubaud-Quashie

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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