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La gauche & nous, nous & la gauche. Essai d’approche historique,Guillaume Roubaud-Quashie (1)

Un retour décapant sur la place et la signification de « la gauche » de la Révolution française à nos jours, contribution au nécessaire effort de penser la gauche historiquement, pour aujourd’hui et pour demain.

Beaucoup de fantasmes entourent l’histoire du mot « gauche », fantasmes pour une part générés par les forces politiques de gauche elles-mêmes tendant à mythifier son histoire. Par ailleurs, l’anachronisme est le principal problème dans la réflexion historique sur la gauche : on analyse ce segment politique dans le passé à partir des forces qui le représentent aujourd’hui. La gauche et le socialisme, ce serait tout un, effaçant toutes les forces politiques qui, massivement et bien plus que les socialistes, furent l’incarnation de la gauche dans plus de la moitié de son histoire, effaçant également les réflexions des socialistes quant à leur positionnement sur cette boule à deux faces gauche/droite. On va donc tenter de retracer, à (trop) grands traits l’histoire de la gauche en portant l’attention nécessaire à ces débats et à ces réalités, à la vie du mot, ses théorisations son écho… L’histoire est par fondation décapante disait Eric Hobsbawm. Décapons donc, pensant bien que la lucidité prime la mystification complaisante.

L’origine du mot
Le terme, on le sait, est originellement lié à la Révolution française et au XIXe siècle. Il a, de fondation, un sens parlementaire : c’est la gauche spatiale de l’assemblée parlementaire. Sur le fond, c’est pour l’essentiel la formalisation, au XIXe siècle des principes des Lumières : souveraineté populaire, égalité en droit, refus d’une société d’ordres, d’une religion d’État. Les dimensions républicaine et laïque y tiennent une place croissante pour faire frontière avec la droite.
Pour ce qui est du mot, à proprement parler, et de son usage politique, il prend son essor (timide) sous le Second Empire (1852-1870) mais reste écrasé par le mot « républicain » qui le recouvre. C’est toutefois à cette époque qu’une pratique se développe : le désistement au second tour pour le républicain le mieux placé, la « discipline républicaine » qui crée des solidarités malgré des dissensions.
Les dissensions tiennent pour l’essentiel à l’irruption de la question sociale qui n’est pas au cœur de la question essentiellement politique que recouvre la gauche, coextensive au camp républicain. C’est ce que les révolutions de 1848 révèlent brutalement. L’essor du socialisme est certes marqué par un engagement et, à certains égards, un prolongement républicain mais, bien au-delà, il vise un autre mode de production, la propriété des moyens de production et d’échange, en un mot la démocratie sociale et économique au-delà de la démocratie politique.
La gauche comme camp républicain garde sa force d’unité dans l’adversité mais quand il s’agit d’ériger la Répu­blique, le résultat ne se fait pas attendre et il a pour nom Commune de Paris. La lutte de classes s’y fait jour et oppose les communards à la droite mais aussi à la gauche modérée qui ne recule pas devant la poudre. Thiers, premier président de la IIIe Répu­blique, fossoyeur de la Commune, n’est pas un homme de droite !

Gauche : est-ce l’essentiel pour des socialistes ? Est-ce définitoire ? Le terme, pour les socialistes du XIXe siècle, souffre d’un caractère fort français dans un temps très international pour les partis de la social-démocratie européenne dont tous les yeux sont tournés vers l’Allemagne.
Et dans le peuple, quel écho ? Le mot a une très faible résonance jusqu’à la toute fin du XIXe siècle dans le débat public. 1891 : le mot prend place à la Chambre des députés avec la fondation du groupe de parlementaires radicalisants « Gauche démocratique ». Le mot dit bien, en creux, qu’existe une gauche non démocratique dont on entend se démarquer, celle des « opportunistes » (le terme d’époque désigne les partisans de Gambetta, Ferry, etc.) que n’étouffent guère les considérations sociales excessives – rappelons que Jules Ferry, au prétexte de la laïcité, établit le travail le dimanche…

C’est l’Affaire Dreyfus le moment de cristallisation populaire du mot « gauche », dans un contexte où la République, installée, est menacée par les forces réactionnaires déchaînées. Il faut faire front, faire bloc pour sauver la République, l’unité du camp républicain se reforme donc : c’est la gauche. Pour autant, les socialistes connaissent encore des tiraillements : ainsi, le parti de Jules Guesde (soutenu par l’Internationale) décide dans un premier temps de ne pas se mêler de cette « affaire de bourgeois » (au grand dam de Paul Lafargue).

La République triomphant du péril, se pose avec acuité la question de la participation au gouvernement de défense républicaine animé par Waldeck-Rousseau. Porter la gauche, unie, jusqu’au gouvernement, des socialistes jusqu’au général Gaston de Galliffet, massacreur de la Commune ? Le débat est vif après la participation du socialiste indépendant proche de Jaurès, Alexandre Millerand. Il est même international et le congrès de Paris, en 1900, est clair : la participation à un gouvernement de coalition aux côtés de forces bourgeoises (le « ministérialisme » dit-on alors) est condamnée. C’est ainsi moins la question gauche/droite qui est retenue comme prioritaire que la question ouvrier/bourgeois, la question de classe avant la question de régime politique.
Dans la société cependant, l’écho de l’épisode dreyfusard et du ministère Waldeck-Rousseau touche largement et profondément, au point d’être à l’origine, selon un usage du temps, de prénoms de futurs dirigeants communistes : Waldeck L’Huillier, maire de Gennevilliers (1944-1973), Waldeck Rochet, secrétaire général du PCF (1964-1972)…

Un moment de popularisation
lexicale fort

Le mot renforce sa présence en 1902 avec la constitution du Bloc des gauches. C’est un moment de popularisation lexicale fort. Entre 1902 et 1905, il marche dans le sens du moment dreyfusard : défense républicaine et affirmation de la laïcité face au péril clérical. Pas de participation gouvernementale donc mais, à la Chambre, une forme d’organisation originale est créée : la Délégation des gauches, composée des représentants des groupes parlementaires favorables au ministère (dont le Parti socialiste français, celui de Jaurès). C’est cette délégation qui est chargée de préparer le travail parlementaire du ministère, d’arbitrer quand il y a différence de point de vue. Le système reste entièrement parlementaire et intègre fortement les socialistes du PSF aux autres forces de gauche.

Mais la marche de l’unité socialiste se poursuit en 1905 avec la constitution, enfin, de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Les négociations qui aboutissent à la création de ce parti socialiste unifié comprennent un choix politique clair : la rupture du Bloc des gauches et la fin de toute participation socialiste à la délégation des gauches. Le socialisme organisé en France naît donc du refus de la gauche. Oui pour défendre la République mais le combat socialiste ne saurait s’y enfermer.
La déclaration de principes alors adoptée par la SFIO le dit clairement : « Ils affirment leur commun désir de fonder un parti de lutte de classe qui, même lorsqu’il utilise au profit des travailleurs les conflits secondaires des possédants où se trouve combinée accidentellement son action avec celle d’un parti politique pour la défense des droits et des intérêts du prolétariat, reste toujours un parti d’opposition fondamentale et irréductible à l’ensemble de la classe bourgeoise et à l’État qui en est l’instrument. […]
« 1° Le parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l’organisation économique et politique du prolétariat. Par son but, par son idéal, par les moyens qu’il emploie, le parti socialiste, tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n’est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classe et de révolution. »
Tout travail commun n’est pas interrompu pour autant et sur des sujets d’avancées circonscrites et aussi importantes que la loi de séparation des Églises et de l’État, les gauches œuvrent de conserve avec Aristide Briand, Jean Jaurès, Francis de Pressensé.

Dans la société, la question continue de cheminer. En 1906, la CGT ratifie la charte d’Amiens qui dit l’indépendance du syndicat par rapport au parti socialiste. La gauche n’est assurément pas dans l’horizon syndical. Ce, d’autant moins que c’est un homme indubitablement de gauche, Clemenceau, en 1907, qui organise l’effroyable répression des grandes grèves.

Ainsi, à la veille
de la guerre,
la gauche, c’est qui ?

Ce sont les radicaux, assurément, d’abord et avant tout ; ce sont aussi les socialistes, quoiqu’ils ne s’en réclament pas prioritairement et, de toute façon, restent minoritaires dans le pays et dans la gauche. C’est aussi toute une foule de personnalités politiques indépendantes en un temps où la structuration de l’espace politique en partis n’est pas achevée.
Qu’est-ce qui fait le contenu programmatique de la gauche ? Les socialistes mettent en avant la « RP » (la représentation proportionnelle) et la revendication internationale de la journée de 8 heures ; les radicaux insistent surtout sur la création de l’impôt sur le revenu (avec Joseph Caillaux) et la défense laïque.

Mais 1914 vient constituer une rupture claire dans l’histoire de la gauche, pas tant du côté radical que du côté socialiste.
1) Les socialistes, sur le plan international, s’étaient engagés prioritairement dans une immense campagne en faveur de la paix suivant l’idée que si le « capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jaurès), ce sont les prolétaires qui servent de chair à canon aux capitalistes ; ceux-ci, sous la bannière du socialisme, se refuseront à prendre les armes et la guerre sera évitée. Les grands congrès socialistes d’avant 1914 le disent et le proclament (notamment le fameux congrès de Bâle immortalisé par Aragon). Et ce fut la guerre et l’alignement à peu près universel de tous les socialistes au sein de l’Union sacrée. Le choc est énorme, la déchirure irréversible et Lénine de s’écrier : « Qu’on ne m’appelle plus jamais social-démocrate ! »
2) La pratique du pouvoir d’État par les socialistes devient réalité. En France, le pur et dur Jules Guesde est ministre d’État mais surtout, Albert Thomas est durablement ministre, développant les comités mixtes (patronat/syndicat), appelant à une suspension de la lutte des classes pendant la guerre au nom de l’intérêt supérieur de la nation qui unit les intérêts de classe, etc. C’est toute une pratique de la réforme conciliatrice avec le plaisir illusoire de l’efficacité concrète qui se met en place du côté socialiste.
3) Cette situation inédite et imprévue génère des divisions profondes dans le mouvement socialiste, surtout à partir de 1917, qui mène à un nouveau venu et à une nouvelle question d’urgence : le communisme, question sociale par excellence quand le programme de la gauche historique, celui de Belleville (Gambetta, 1869) voire celui des radicaux de 1907, essentiellement politique, est bientôt accompli.

Contribution (1)
de Guillaume Roubaud-Quashie

La Revue du projet, n°50, Octobre 2015
 

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