La revue du projet

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Le nouveau conservatisme. La droite tendance Versailles, Gérard Streiff

« La manif pour tous » a rassemblé des foules en 2013 contre le mariage gay. Deux ans après, qu’est devenu ce mouvement ? Enquête sur l’entrisme des « tradis » dans la droite classique.

«La droite, enfin sa branche principale, s’est donné un nouveau nom, Les Républicains, LR, mais pas encore une nouvelle doctrine. On verra après les régionales, dit-on rue de Vaugirard, au siège du parti. Un projet est prévu courant 2016 mais ce qu’on suppute d’ores et déjà, c’est une droitisation du programme et des propositions. Tout pousse en ce sens, les convictions de cette famille, la concurrence du FN, la dérive libérale du gouvernement.
Un autre élément est à prendre en compte : au sein de cette droite s’affirme une nouvelle génération de cadres qui ont fait leur classe dans les cortèges de « La manif pour tous » ; ces réactionnaires totalement décomplexés ne manquent pas d’idées. Les manifestations de l’hiver 2013 marquaient d’ailleurs moins la date de naissance de cette « nouvelle droite » que sa cristallisation. Ces gens ont éprouvé, dans ces défilés, un sentiment de force, l’impression qu’ils avaient su rassembler. L’essayiste (de droite) Roland Hureaux estime même que « l’orchestration (avec “Je suis Charlie”) a creusé le fossé entre des communautés alors que la “Manif pour tous“ les avait rapprochées. »
Les animateurs de ce mouvement, issus souvent de « La communauté de l’Emmanuel » ou du « Renouveau charismatique », ont eu envie, après l’adoption de la loi Taubira, de passer à la pratique politique, ce qu’ils firent, pour nombre d’entre eux, lors des élections municipales du printemps 2014.
Dans le même temps, les principaux cadres du mouvement s’organisaient dans une structure intitulée « Sens commun », un organisme très engagé à droite et désireux de peser sur les partis traditionnels, sur l’UMP singulièrement. C’est « Sens commun » qui a fait plancher, en 2014, les trois candidats alors à la présidence de l’UMP, et qui a fait pression, lors d’un débat public, sur Sarkozy pour qu’il se prononce en faveur de « l’abrogation » de la loi Taubira, ce qu’il a fait ; on se souvient de la polémique que ce geste avait suscitée. « Sens commun » donna son adhésion collective à l’UMP, tout en gardant sa li­ber­té de parole et son mode de fonctionnement collégial ; on parla alors de 5 000 nouveaux adhérents. (Ne pas confondre « Sens commun » avec l’association origi­nelle, « La Manif pour tous », de Ludovine de la Rochère et Albéric Dumont ; cette dernière, qui compterait 900 bénévoles, vient d’opter pour le statut de parti politique, afin d’avoir accès au financement public mais elle n’entend pas présenter de candidats aux élections.)
« Sens commun » revendique aujourd’hui entre 8 000 et 10 000 membres et espère en compter 25 000 lors de la présidentielle de 2017. Les chiffres sont probablement gonflés ; reste que l’organisme est pugnace, actif, décentrali­sé, multipliant les initiatives sur le terrain. La directrice de communication de « Sens commun », Constance Andras, un pseudonyme, est une journaliste du Point (où il lui arrive de dire du bien de... « Sens commun ». Voir l’article de Marianne du 13 mai 2015).

Quelques noms emblématiques
On a pu parler d’entrisme dans l’UMP des militants catholiques traditionnels, les « tradis ». Ces militants, on l’a dit, s’inves­tirent lors des élections municipales. À titre d’exemple, lors des municipales partielles d’Asnières, en juin 2015, le site de « Sens commun » annonçait que neuf des candidats de la liste du sarkozyste Aeschlimann étaient membres de leur groupement. On retrouva ces militants lors des départementales ; ils seront présents aux régionales. Mais « Sens commun » vise aussi les organismes de direction, là où les choses se font, di­sent-ils. Ainsi la nouvelle direction de LR (qui tient, il est vrai, de l’« armée mexicaine »), la Commission exécutive mise en place par Sarkozy, compte cinq membres éminents de « Sens commun ».
Quelques noms emblématiques de ceux qui se flattent eux-mêmes d’être « les ex-ringards qui ringardisent » : Madeleine Bazin de Jessey. 25 ans, normalienne, agrégée de lettres, cette responsable de « Sens commun » est aussi fondatrice des « Veilleurs », qui organisèrent des sit-in devant l’assemblée nationale, lors de la discussion de la loi Taubira ; elle trouvait « hypermodernes » ces rassemblements nocturnes où on écoutait des chants scouts. Après l’adhésion collective du mouvement à l’UMP, Madeleine Bazin de Jessey a, dans la foulée, été nommée à la direction de l’UMP — et aujourd’hui des LR — où elle est responsable de la formation.
Sébastien Pilard. Ce patron de 36 ans coprésidait « Sens commun » ; il est devenu délégué national de l’UMP/LR chargé des « relations avec les entrepreneurs ».
Anne Lorne, jeune déléguée de « Sens commun » pour le Sud-Est, responsable de la région Rhône-Alpes, est devenue secrétaire nationale des LR pour la petite enfance, un des sujets de prédilection de ces « tradis », avec l’école.
Autre figure marquante : François Xavier Bellamy, 30 ans, agrégé de philo, maire-adjoint de Versailles depuis les dernières municipales. Cet ancien responsable scout a publié Les déshérités où il critique une idéologie (de gauche) qui ferait obstacle à la transmission culturelle (traditionnelle) et dont les représentants se nommeraient Descartes, Rousseau ou Bourdieu, ce dernier étant tout parti­culièrement leur bête noire.
Il s’agit le plus souvent de jeunes intellectuels, volontiers agrégés, catholiques à l’intégrisme radical et apparemment courtois, issus d’un monde résolument bourgeois, voire grand bourgeois. Les racines de classe de ces intégristes sont nettes. Ils sont nantis et fiers de l’être. Leur esprit de « croisade » est fort. C’est un peu la famille Le Quesnoy, de « La vie est un long fleuve tranquille » (1988), qui déciderait d’imposer ses normes à la société. Leur grand frère, en politique, leur chef de meute en quelque sorte, se nomme Laurent Wauquiez, archétype du fils de « bonne famille », pur produit, provincial, de la classe dominante. Et tête de liste LR en Rhône-Alpes-Auvergne. Il s’était engagé, avec la prudence nécessaire, dans « La manif pour tous », au temps des grandes marches anti-Taubira ; il a beaucoup aidé les jeunes pousses citées plus haut à accéder aux postes dirigeants de l’UMP/LR.
Ces nouveaux conservateurs entendent non seulement se faire une place mais peser sur le programme à venir de LR. Ils ont tenu, en cet été 2015, dans plusieurs régions, des « états généraux de la droite », où ils testent leur projet. Leur drapeau, leur cheval de bataille, c’est la famille dans son acception la plus étroite. Ils affichent un rigorisme new-look sur toutes les questions bioéthiques ou sociétales. Une nostalgie d’un ordre moral mort. Une priorité affichée aux « valeurs ». Dans son manifeste, « La droite que nous voulons », « Sens commun » affirme que « les sujets de société sont aussi fondamentaux que les sujets économiques ; on ne peut redresser l’économie sans affirmer d’abord les valeurs qui fondent notre société. »
Ce courant partage avec l’extrême droite une même orientation autoritaire mais ces deux tendances, pourtant, ne sont pas assimilables. Les « tradis » mettent en avant une posture morale quasi monomaniaque alors que le FN, resté assez prudent face aux manifestations pour tous, fait dans le « social », façon populiste. Les « tradis », pour l’heure minoritaires au LR, seront-ils en mesure de donner le ton de la campagne de la droite en 2017 ? Une campagne qui serait alors axée sur les « valeurs », et margi­naliserait de fait les enjeux sociaux et économiques ? Cela est peu probable même si une telle perspective ne dérangeait sans doute pas les sociaux-libéraux au pouvoir. On se souvient que Terra Nova, dans un rapport de 2011, estimait que « le libéralisme culturel » était considéré comme le cœur de l’électorat de « la gauche moderne ». 

Extraits :
Infiltrez, infiltre
z…

Camille Pascal, ancien conseiller de Sarkozy, collaborateur du journal Valeurs actuelles (et auteur d’un livre sur les mondains) donna un jour, dit-on, ce conseil aux gens de « Sens commun » : « Faites avec l’UMP ce qu’ont fait les trotskistes dans les années soixante-dix en infiltrant le PS. »

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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