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Y a-t-il un Islam modéré ? Y a-t-il un Occident modéré ? Par Domenico Losurdo*

Ce qui agite le monde arabe, c’est la volonté d’en finir avec l’humiliation, une demande de respect de sa propore dignité. Extraits de l’ouvrage Langage de l’empire, où il est aussi question de Tolstoï et de Vercors.

«Ya-t-il un Islam modéré » ? - se demandent anxieusement de nos jours journalistes, politologues et hommes d’État en Europe et aux États-Unis. Mais qu’entend-on par « modéré » ? Bien qu’étant la seule qui puisse donner un sens à la première question, la deuxième est régulièrement éludée. Il arrive cependant qu’on laisse parfois échapper quelques réponses indirectes mais d’autant plus éloquentes. Voilà en quels termes un journaliste étasunien assez proche des dirigeants israéliens, explique son point de vue : « Avant que les Arabes palestiniens ne s’approprient leur État, la majorité palestinienne doit installer des leaders suffisamment courageux pour vaincre une guerre civile appelée à balayer les zélotes fanatiques rebelles qui exigent la conquête d’Israël ». La dernière partie de cette déclaration n’est qu’un écran de fumée : on veut cacher le fait qu’en Palestine, le Hamas lui-même vise en réalité à une reconnaissance réciproque entre les deux parties en conflit. Quand l’écran de fumée disparaît, le sens devient clair : l’islam « modéré » est celui qui est disposé à déchaîner la guerre fratricide, en se mettant au service de l’armée d’occupation ; l’islam « modéré » est l’islam collaborationniste. Et comme modèle permanent de modération l’Occident célèbre la monarchie jordanienne, qui a massacré des milliers de Palestiniens en septembre 1970, en s’acharnant sur un peuple déjà durement éprouvé. Plus généralement, sont « modérés » les groupes dirigeants arabes corrompus mais décidés à contrôler d’une main de fer une société civile de plus en plus indignée par la tragédie du peuple palestinien et par la catastrophe que la politique étasunienne et israélienne est en train de provoquer dans tout le Moyen-Orient [...].

En 1922, après avoir constaté la diffusion dans le monde musulman de mouvements caractérisés par « une haine commune de l’Occident », par une « haine maligne de tout ce qui est occidental, à l’exception des perfectionnements militaires », Stoddard [NDLR : historien américain, 1883-1950] rapporte « les assertions de nombreux critiques occidentaux, selon lesquels l’islam est de par sa nature incapable de réforme et d’adaptation progressive au développement de la connaissance humaine ». Lord Cromer [1841-1917] s’exprime à ce sujet de façon particulièrement nette : « L’islam ne peut pas être réformé, c’est-à-dire qu’un islam réformé n’est plus l’islam, c’est quelque chose d’autre » (Stoddard, 1922, p. 40-41, 33). On croit entendre les islamophobes contemporains ; mais cela devrait nous faire réfléchir à un fait : ceux qui fournissent une réponse négative nette à la question que nous posons, sont Stoddard, le champion de la cause de la suprématie blanche (admiré même par l’Allemagne nazie) et Cromer, un homme de premier plan de l’administration coloniale anglaise considéré par Arendt comme un représentant de l’impérialisme le plus répugnant et le champion avant la lettre du totalitarisme.
    
Mais en somme, y a-t-il un islam modéré ? Dommage que cette question légitime soit rarement complétée par une autre, tout aussi légitime : y a-t-il un Occident modéré, ou en tout cas, non dogmatique, c’est-à-dire capable de se mettre en question et de comprendre les raisons des autres ? Pour ne pas me soustraire au défi, je voudrais essayer de répondre aux deux questions. L’islam modéré est celui qui dans un même temps fait preuve de lucidité et renonce à la prétention de redonner vie, en en étendant les frontières, au califat d’un passé désormais révolu. Même s’il est aussi la réaction à un long épisode d’oppression et d’humiliation, le rêve d’effacer des siècles d’histoire inspire des massacres indiscriminés, qui parfois n’expriment même pas un dessein politique articulé mais seulement une fureur théologique aveugle. Ce qui se manifeste ici est la faiblesse traditionnelle de l’islam qui, se posant lui-même comme oumma ou « maison de la paix » contre le monde environnant, n’arrive pas à comprendre la question nationale, et à affronter de façon adéquate les défis représentés par la modernité et par les agressions colonialistes et impérialistes. Mais les mouvements engagés dans la conquête d’une réelle indépendance, et qui, dans ce but, aspirent parfois à construire une Union arabe sur le modèle de l’Union européenne, montrent qu’ils ont su apprendre de l’Occident. C’est une leçon qui, une fois apprise, ne se désapprend plus, malgré tous les efforts de l’Occident le plus extrémiste et dogmatique. Quand, au nom de la diffusion universelle de la démocratie en tant que fondement stable de la paix, Bush junior prétend dicter sa loi au Moyen-Orient et sur toute la planète, en piétinant les souverainetés, les dignités et les sensibilités nationales, il entre dans une argumentation en miroir de celle de Ben Laden ; il ne fait que définir d’une autre manière la « maison de la paix », qui n’est plus représentée par l’islam mais bien par l’ensemble des pays les plus étroitement liés à Washington.

Alors, comment affronter la tragédie du peuple palestinien et la vague d’inquiétude et d’indignation qui secoue le monde arabe et musulman ? Le problème ne peut-être résolu avec des plans et des promesses mirobolantes de développement économique : on rencontre dans cette illusion d’un côté l’arrogance du grand capital (enclin à penser que tout, même la dignité d’un peuple, est marchandise et objet de commerce) et de l’autre l’humilité populiste, selon laquelle ce qui provoque la révolte, c’est toujours, et seulement, la misère. Tout le monde a sous les yeux le fait que, au-delà du paysan palestinien contraint à la faim et du réfugié réduit au désespoir, ce sont aussi des couches sociales bien différentes qui éprouvent un ressentiment croissant envers l’Occident. Il devrait être évident pour tout le monde qu’à partir de la tragédie interminable du peuple palestinien, ce qui agite le monde arabe dans son ensemble, c’est une grande lutte pour la reconnaissance, c’est une demande de respect de sa propre dignité à tous les niveaux, c’est la volonté d’en finir avec l’humiliation et l’oppression réellement subies ou même seulement perçues. On ne fera pas taire tout cela en en appelant de façon abstraite, rhétorique, et parfois hypocrite à la non-violence et au dialogue. Cet aspect a été mis en évidence clairement par deux auteurs qui devraient être chers à tout occidental non affecté d’extrémisme.

Traité avec dédain par ce champion de la mission de l’Occident et de la race blanche qu’est Théodore Roosevelt et condamné à cause de son « mysticisme pacifique malfaisant » et de son « moralisme décadent », Léon Tolstoï décrit avec beaucoup de sympathie la résistance populaire contre l’envahisseur. Se soulevant contre l’armée napoléonienne (la plus formidable machine de guerre de l’époque), les Russes préférèrent brûler leur foin plutôt que de le vendre à des conditions avantageuses aux troupes d’occupation. Étant déjà affamés, les militaires français sont frappés de revers par de rapides embuscades. Une lutte inégale et asymétrique se développe :

Le duelliste qui exige que le combat ait lieu selon les règles de l’art, c’est le Français ; son adversaire, qui a abandonné son épée pour se munir d’un gourdin, c’est la Russie [...]  ; Napoléon le sentit dès l’instant où, arrêté à Moscou dans la pose correcte du duelliste, il vit, à la place d’une épée pointée vers lui, une trique brandie au-dessus de sa tête ; dès l’instant il ne cessa de se plaindre […]

L’obligation de respecter les normes du droit international et humanitaire restant incontournable pour tous, il est bien compréhensible que des paysans et des gens du peuple se montrent plus frustes que les officiers éduqués et les soldats de l’armée d’invasion. Mais cela n’impressionne nullement Tolstoï, qui au contraire rend un hommage passionné à la résistance :

Le succès va au peuple qui, au moment de l’épreuve, ne se demande pas ce qu’ont fait les autres, d’après les règles de l’art dans des cas semblables, mais lève simplement et sans effort la première trique venue, et cogne jusqu’au moment où, dans son âme, la haine pour l’outrage subi cède la place au mépris et à la pitié (Tolstoï, 1952, p. 1349-50).

Environ cent cinquante ans après les événements décrits par Guerre et Paix, dans la France envahie et opprimée par l’Allemagne nazie, commence à circuler en 1942 un récit qui rencontre un succès immédiat et irrépressible, et qui traite d’un problème crucial : comment se comporter face à l’armée d’occupation ? La trame du chef-d’œuvre de Vercors, Le silence de la mer, est élémentaire. Nous sommes en présence d’un officier allemand, fin, cultivé, sensible, amoureux de la culture française et même du peuple français, qui essaye sincèrement, mais sans aucun succès, d’établir un dialogue entre occupants et occupés. Ses tentatives répétées se heurtent à un silence encore plus obstiné. Pour être authentiques, le dialogue et l’amitié présupposent un rapport entre égaux, et cette égalité est rendue impossible par l’occupation militaire. Le moment culminant se situe quand l’officier allemand s’aperçoit que c’est précisément son attitude d’ouverture qui est l’arme sur laquelle compte l’état-major de l’armée d’occupation pour rompre l’isolement et consolider définitivement ses plans de domination :

Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons avec nos sourires et nos ménagements. Nous en ferons une chienne rampante (Vercors, 2002, p. 122).

Certes, aujourd’hui le cadre international, les rapports politico-sociaux, les idéologies sont radicalement différents de ceux de l’époque napoléonienne ou du Troisième Reich. Pourtant : on ne pourra définir l’Occident comme « modéré » ou mieux, non dogmatique, que s’il s’avère en mesure de comprendre deux des textes littéraires qui donnent le plus grand lustre à sa culture. Un Occident qui se montrera en mesure d’entendre les raisons du « gourdin » tolstoïen et du « silence de la mer » de Vercors.  

*Domenico Losurdo est est philosophe. Il est professeur d’histoire de la philosophie à l’université d’Urbino.

Extraits de Domenico Losurdo, Langage de l’empire, Lexique de l’idéologie étasunienne, chapitre VII, § 10, 294-299, reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015

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