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Une lecture critique de La France périphérique de Christophe Guilluy, Corinne Luxembourg*

En 2010, Christophe Guilluy publie Fractures françaises. Notre société verrait s’opposer les métropoles riches et les périphéries périurbaines en voie de paupérisation, dit-il, insistant sur le caractère culturel des fractures sociales et occultant les rapports de domination capitalistes. Il récidive, en septembre 2014, avec la France périphérique.

Ces deux livres s’inscrivent dans une démarche comparable à celle du Déni des cultures d’Hugues Lagrange publié en 2010 ou celle du Mystère français d’Emmanuel Todd et Hervé Lebras sorti en 2013 : ils développent une lecture ethnico-culturelle des inégalités sociales et territoriales qui, en plus d’être reprise de droite à gauche, a valu à ces différents auteurs une forte exposition médiatique. Sommes-nous donc dans un pays où les villes sont peuplées de riches bobos et d’immigrés bénéficiant de toutes les politiques publiques, où les périphéries sont l’habitat de la majorité blanche silencieuse ?

Périphérie et métropole
Lisons sur ce point une note de l’INSEE produite en 2014 « Le revenu médian est globalement plus élevé dans l’ensemble des grands pôles urbains qu’en France métropolitaine. Cela tient au poids du pôle parisien et de quelques autres grands pôles, tels Lyon, Nantes ou Bordeaux. Dans la grande majorité des grands pôles, il est plus faible. En outre, il évolue souvent moins vite que la moyenne : entre 2007 et 2011, les trois quarts des 230 grands pôles ont connu une évolution des revenus inférieure à la croissance métropolitaine. En combinant ces deux comparaisons, en niveau et en évolution, ce sont deux tiers des grands pôles urbains qui présentent à la fois des revenus plus faibles et une évolution moins rapide que la moyenne métropolitaine ; cette prépondérance des pôles urbains “en décrochage” est très nette. » Ces constats contredisent la thèse selon laquelle une « France périphérique » s’appauvrirait par rapport à la « France des métropoles », processus qui justifierait le ressentiment de cette périphérie oubliée des politiques successives envers des banlieues ingrates recevant l’ensemble des subsides. Ils l’invalident d’autant plus que les termes en sont imprécis et manipulateurs ; la périphérie regroupant à égalité périurbain et rural, la métropole banlieue et centres urbains gentrifiés.
Il faudra donc trouver une autre justification à un vote d’extrême droite qui toucherait ce périurbain, sans que l’on sache vraiment de quoi et de qui il s’agit, le flou étant le meilleur paravent à la déconstruction du discours et à la compréhension des territoires. De tels raisonnements appuyés sur une manipulation statistique rassemblent sans cohérence les données de territoires qui n’ont rien de commun. Ils contribuent à mythifier des banlieues chômeuses et assistées grâce aux contributions des salariés des périphéries périurbaines, au point de faire de ces dernières des lieux de déclassement social.

Une occultation
de la réalité des banlieues

À quoi servent donc ces fractures, sinon à effacer la réalité des rapports de domination inhérents au système néolibéral ? Que trouve-t-on donc derrière l’alimentation d’une angoisse liée à une insécurité culturelle pour partie fantasmée ?
Cette rhétorique occulte consciemment que ces territoires de marges métropolitaines que peuvent être les banlieues sont face à des problèmes multifactoriels, regroupant des populations ethnicisées et/ou racialisées – c’est-à-dire discriminées sur des critères présumant des référents ethniques et culturels communs et/ou faisant intervenir des marqueurs raciaux –, moins qualifiées et le plus souvent employées à temps partiel, en particulier chez les femmes. Ce discours évacue deux éléments constitutifs : d’une part, l’éloignement des villes associé à l’accession à la propriété et à un endettement par le crédit, d’autre part, la dépendance fréquente à la mono-activité de production, rendant le chômage plus déstabilisant et le retour à l’emploi plus compliqué qu’en ville.
Dans ce contexte, la lecture ethnico-géographique développée par Christophe Guilluy, binaire, qui fait appel à un « capital d’autochtonie » et au retour au « récit national », participe de la destruction d’une société vécue en conscience, en solidarité.  

*Corinne Luxembourg est géographe. Elle est maître de conférences à l’université d’Artois.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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