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L’appartenance religieuse : une conception réductrice de l’identité, Florian Gulli*

L’identité est une combinaison d’appartenances et ne peut être réduite à une appartenance unique. L’appartenance religieuse en particulier ne génère pas les conflits, mais leur donne un sens.

La lutte des classes aurait disparu, remplacée par le choc des civilisations, devenu peu à peu le choc des religions, de l’Occident (judéo-chrétien) et de l’Islam. Les identités individuelles seraient essentiellement religieuses et potentiellement meurtrières. Cette vision du monde repose sur une « conception univoque de l’identité » (pour reprendre l’expression de l’économiste indien Amartya Sen) qui oublie la multiplicité des appartenances qui la constitue.

Une combinaison d’appartenances qui efface la différence
de classe

D’abord, il n’est pas inutile de rappeler que l’appartenance religieuse ne définit pas tout individu. Ensuite, quand elle caractérise des individus, elle n’est jamais leur seule appartenance. Personne n’est jamais simplement musulman ou chrétien ; on est aussi et en même temps, ouvrier ou cadre, homme ou femme, homosexuel ou hétérosexuel, Français ou Marocain, etc. Sans oublier l’appartenance familiale, l’appartenance à une ville (« Fier d’être marseillais ») ou à un quartier, à un club sportif, et aussi bien entendu à un parti ou à un syndicat. L’identité est une combinaison d’appartenances et ne peut être réduite à une appartenance unique.

La proximité objective des individus ne se mesure pas à l’aune d’une appartenance, elle apparaît en comparant les combinaisons d’appartenances qui définissent les individus. Un ouvrier musulman travaillant chez Peugeot en France a la même appartenance religieuse qu’un prince saoudien. Mais combien d’autres appartenances partage-t-il avec un autre ouvrier, non musulman, de son usine ? Ils ont la même nationalité, ils parlent la même langue, ils sont de la même classe sociale, ils habitent la même ville, peut-être le même quartier. Ils militent dans le même syndicat. Dans ces conditions, qui est réellement plus proche de qui ?

La conception univoque de l’identité individuelle rassemble les individus de façon bien curieuse. Prince saoudien et ouvrier d’un côté, parce que musulmans l’un et l’autre. Champion du CAC40 et ouvrier de l’autre, parce que, tous deux, occidentaux. Des individus que tout sépare dans le quotidien seraient proches ; tandis que ceux qui partagent en réalité beaucoup, seraient étrangers ; différence de classe effacée, vécu similaire ignoré.

Alliances et conflits
se laissent-ils interpréter
en termes religieux ?

Bien sûr, on rétorquera qu’au sein des multiples appartenances, l’appartenance religieuse est plus structurante que les autres. Reste à confronter l’hypothèse aux faits : alliances et conflits se laissent-ils interpréter en termes religieux ? D’abord il existe d’innombrables contre-exemples de conflits entre coreligionnaires : les conflits entre nations européennes du siècle dernier, le génocide au Rwanda opposant catholiques et catholiques, la guerre Iran-Irak, etc. Sans oublier les alliances par-delà les différences de religion.

Ensuite il faut se garder de confondre les effets et les causes. Que des belligérants pensent sincèrement leur conflit en termes de guerre de religion est une chose, qu’il en soit réellement ainsi en est une autre. Marx et Engels en 1845 affirmaient : « On ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce que l’on dit, pense, s’imagine et se représente à leur sujet, pour arriver à l’homme en chair et en os ». Il faut partir, matérialisme oblige, de ce que les hommes font, c’est-à-dire, ici, du conflit lui-même, de ses racines objectives, et non de sa mise en mots. Les conflits ont des causes politiques et économiques, « profanes ». Viennent ensuite les justifications qui visent à mobiliser les combattants et les populations. C’est là qu’apparaissent les identités et l’appartenance religieuse en particulier. Cette dernière ne génère pas les conflits, mais leur donne un sens. En 1979, l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques est un épisode de la guerre froide ; mais peu à peu, il va revêtir une signification religieuse qu’on ne lui connaissait pas d’abord.

Une fois cette lecture de l’histoire – la guerre des religions — solidifiée, elle est prête pour l’exportation, pour s’appliquer à d’autres conflits, à d’autres tensions, même sans rapport. C’est ainsi que des émeutes en France en 2005 deviennent pour certains commentateurs des émeutes musulmanes contre l’Occident alors que leurs racines sont avant tout sociales, économiques et politiques.

Que faire face à des tensions ayant revêtu une signification identitaire ?
La solution la plus répandue consiste à donner une image positive des identités en conflit. On vantera par exemple l’islam modéré en refusant tout amalgame entre cette religion et ses trahisons terroristes. Cette voie, animée par des sentiments généreux, reste cependant prisonnière de la conception univoque de l’identité réduisant l’individu à son appartenance religieuse. Non seulement on peut douter de son efficacité, mais on peut regretter aussi qu’elle maintienne les individus de part et d’autre de cette ligne de démarcation sinon imaginaire du moins exacerbée. Une autre voie consisterait à réactiver les autres appartenances, partagées cette fois. Cette solution s’appuie sur la multiplicité des appartenances individuelles et pointe ce qui est commun, à côté des démarcations. En France, pour faire reculer le clivage qui s’installe entre musulmans et non-musulmans, on peut en appeler aux appartenances partagées : l’appartenance à une même nation, l’appartenance à une même classe sociale. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse suivante : c’est le recul de la solidarité nationale et des solidarités de classe (tout du moins au sein des classes dominées) qui a fait le lit, la nature ayant horreur du vide, de la solidarité des origines ethniques ou culturelles. En effet, ne serait-ce qu’en France, de très nombreux exemples empiriques montrent que les communautarismes progressent là où la République et l’identité de classe ne jouent plus leur rôle de cohésion sociale.

La solution aux prétendus conflits identitaires ne réside donc ni dans la domination d’une identité sur l’autre ni dans la seule coexistance de communautés religieuses. Elle réside dans la mise en évidence des appartenances partagées, du sort commun, au-delà des différences de croyance. 

*Florian Gulli est responsable des rubriques Mouvement Réel et Dans le texte.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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