La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Pour une lecture profane des conflits, entretien avec Georges Corm*

L’opinion avisée du politologue Georges Corm, spécialiste du monde arabe. Il propose de sortir de l’approche binaire entre « méchants » et « gentils » et de revenir aux critères classiques de l’analyse politologique des conflits.
 

Si l’idée d’un « choc des civilisations » est largement imaginaire, vous soulignez cependant, dans votre dernier livre Pensée et politique dans le monde arabe que les imaginaires sont des forces agissantes. Quels sont les effets politiques de cette façon de concevoir le monde ?
Ce qu’un philosophe français, Marc Crépon, a appelé « les géographies de l’esprit » constitue une formidable barrière à l’ouverture de l’esprit humain sur l’universel. Ces barrières peuvent être un obstacle bien plus grand que les barrières naturelles de la géographie. Les clichés et récits canoniques sur les autres peuples, civilisations, cultures et religions engendrent du racisme ordinaire. Ces clichés et récits peuvent devenir l’objet de manipulations à but d’amplification par les élites pour justifier des guerres contre les peuples méprisés ou des violences contre les membres de la société qui n’appartiennent pas à la religion ou au groupe ethnique ou national dominant. Une triste incarnation récente de cette géographie de l’esprit est la thèse du choc des civilisations.

Vous proposez une lecture alternative des conflits : une « lecture profane ». De quoi s’agit-il ?
De même que durant la guerre froide tous les conflits étaient expliqués à l’aide d’une clé unique (la subversion communiste contre les valeurs des démocraties libérales), aujourd’hui la clé unique est devenue celle des supposés antagonismes de nature religieuse ou civilisationnelle. Ainsi explique-t-on toutes les violences qui se déroulent dans le Levant arabe par une hostilité supposée entre sunnites et chiites, en faisant abstraction de tout autre facteur. L’analyse profane est celle qui revient aux critères classiques de l’analyse politologique des conflits. Par définition, il n’y a pas de causalité unique dans un conflit qui est un événement aux facettes et racines multiples. Il faut faire appel à la démographie, à la géographie, à l’économie, à l’histoire et aux évolutions socio-économiques pour comprendre ce qui provoque un conflit et quels sont les intérêts et les ambitions géostratégiques des grands acteurs impliqués. Il faut surtout sortir de l’analyse binaire des conflits où l’on désigne des « méchants » et des « gentils », ce qui revient évidemment à amplifier un conflit au lieu de participer à son apaisement.

Que pourrait être une lecture profane de l’État Islamique ?
Elle est relativement simple. Il s’agit d’une entreprise terroriste qui se pare d’un vernis de théologie musulmane partielle, restreinte et étriquée. C’est un groupe directement issu de la mouvance d’Al-Qaïda qui sème la terreur sur les territoires qu’il parvient à contrôler, s’en prend aux minorités et aux femmes et détruit le patrimoine archéologique, comme l’ont fait les Taliban autrefois en Afghanistan. Il est évident qu’il reçoit des armes, des financements ainsi que des soutiens logistiques pour pouvoir parvenir à conquérir des territoires dans des pays déstabilisés par différentes interventions externes, tels que l’Irak, la Syrie, la Libye ou le Yémen. Ainsi, la Turquie ou l’Arabie saoudite ont sûrement joué un rôle important, notamment en Syrie, pour aider cette organisation à se développer. En effet, la Turquie a dès le début des événements de Syrie apporté son soutien aux mouvances islamiques, elle a été le lieu de passage principal des « djihadistes » venant de très nombreux pays arabes, musulmans et européens. L’Arabie saoudite, ainsi que le Qatar ont apporté le financement. Le frère jumeau de cette organisation terroriste, l’organisation Al Nosrat, très active en Syrie, est elle aussi issue de la mouvance d’Al-Qaïda ; elle a été entraînée en Jordanie par des experts américains et reçoit dans le sud de la Syrie un soutien logistique d’Israël qui soigne ses blessés. Il n’y a donc pas de lecture religieuse à faire d’une organisation terroriste qui se pare de fausses « vertus » islamiques. C’est jouer dans le camp de la justification des actes terroristes que d’accepter de placer leurs actes criminels dans le champ religieux, et c’est aider ces mouvances à gagner encore plus facilement des adeptes et à faire même changer de religion les Européens de souche qui se convertissent à l’islam et partent en Syrie rejoindre les organisations terroristes.

Vous affirmez que le couple Orient/Occident est une « fracture imaginaire ». Que faut-il entendre par là ?
Elle est imaginaire parce qu’il n’y a pas qu’un « Occident » et qu’un « Orient ». Le Japon est-il occidental ? L’Amérique latine l’est-elle ? Par ailleurs, l’Occident est composé de nombreuses civilisations européennes (latine, germanique, scandinave, anglo-saxonne, slave). Quant à l’Orient, de quel Orient s’agit-il : Orient moyen, Orient extrême, Orient musulman, Orient bouddhique, shintoïste, hindouiste ? Orient arabe, perse, turc, chinois, japonais ? En réalité, la seule incarnation existante de l’Occident est militaire, il s’agit de l’OTAN. Quant aux valeurs qui caractériseraient l’Occident et ses racines, sont-elles judéo-chrétiennes, gréco-romaines, exclusivement chrétiennes, indo–aryennes ? Ce binôme ne fait pas sens. La fracture Orient-Occident a d’ailleurs eu lieu historiquement à l’intérieur de la civilisation gréco-romaine entre Empire romain d’Orient et d’Occident, puis entre l’Église de Rome et celle de Byzance. Elle avait aussi pris la forme de l’affrontement entre Romains et Carthaginois pour la domination de l’ensemble méditerranéen. Elle remonte donc plus loin dans le temps que l’apparition de la religion musulmane.
Je crains que ce couple au cœur de l’idéologie perverse du choc des civilisations ne soit qu’une reprise mise à jour de l’ancienne dichotomie tout aussi imaginaire et inventée entre Aryens raffinés et Sémites à la lourdeur d’esprit (dixit Ernest Renan). Rappelons que cette dichotomie à l’origine œuvre des linguistes est devenue une idéologie qui a provoqué l’antisémitisme raciste le plus virulent et mena au génocide des communautés européennes de confession juive durant la seconde guerre mondiale.

Vous affirmez que l’obsession pour les racines identitaires est née en Occident puis exportée ensuite au reste du monde. Pouvez-vous expliquer ce point ?
Il s’agit de la création d’une dichotomie de nature idéologique entre le concept de « modernité » et celui d’ « authenticité ». Elle s’est développée après la Révolution française et les conquêtes napoléoniennes entre partisans de la stabilité des institutions et des différences de statut social (ainsi que du maintien du rôle de la religion comme garant de l’ordre) d’un côté et « progressistes » et « modernistes » partisans d’un changement de société et d’institutions de l’autre. C’est en Allemagne que cette idéologie de l’authenticité s’est le mieux forgée, vantant les mérites d’une culture germanique authentique où la religion constitue un lien social puissant à l’opposé des courants démocratiques et socialistes d’Europe de l’Ouest. Cette querelle a envahi la culture russe d’abord coupant l’élite intellectuelle entre « slavophiles » et « occidentaux » et entraînant le basculement dans la guerre civile à partir de 1917. Puis elle s’est étendue aux autres régions du monde, chez les Turcs, les Arabes, les Perses, les Chinois. C’est une dynamique toujours très agissante en particuliers dans les sociétés musulmanes.

S’il faut faire une lecture profane des conflits, comment expliquer ce qu’on appelle le « retour du religieux » ?
D’abord, cette notion de retour du religieux est européo-centrée : la déchristianisation relative de ce petit continent à l’échelle de la planète ne permet pas d’affirmer que la religion dans les deux Amériques, en Inde ou dans les pays à dominante bouddhique par exemple a connu un recul similaire. Ensuite, cette notion doit être mise en rapport avec la dernière période de la Guerre froide où parmi les instruments choisis par les États-Unis pour amplifier la lutte contre l’URSS a figuré en très bonne place la mobilisation des trois religions monothéistes pour lutter contre l’extension de l’idéologie marxiste et antiaméricaine dans la plupart des pays du tiers-monde. C’est ce qu’a préconisé Zbidignew Brejenzki, conseiller du président Carter, d’où une formidable mobilisation du judaïsme, du christianisme et de l’islam qui s’est notamment traduite par la politique de « réislamisation » et de « rechristianisation » et de « rejudaïsation ». On a alors poussé l’Arabie saoudite et le Pakistan à entraîner militairement des dizaines de milliers de jeunes arabes ou de musulmans d’autres nationalités pour aller se battre contre l’armée soviétique ayant envahi l’Afghanistan et ce sans que les Américains traumatisés par la défaite du Vietnam aient à envoyer des troupes dans ce pays. C’est là que l’on trouve l’origine de la constitution de la mouvance d’Al-Qaïda qui, une fois la guerre terminée, s’est transformée en organisation terroriste aux ramifications de plus en plus nombreuses en Afrique et en Asie.

Vous voyez dans le système laïc un moyen d’enrayer la « communautarisation du monde ». Ce système a-t-il le même sens en Europe et au Proche-Orient ?
La laïcité n’a pas qu’une seule forme. Tout système qui permet la liberté d’exégèse des textes sacrés, qui est à l’origine des autres libertés, est un système laïc. En Islam, qui n’a pas connu dans les mêmes conditions qu’en Europe le phénomène de la toute-puissance d’une église contrôlant tous les pouvoirs civils, politiques et militaires, le problème est celui de la réhabilitation de la liberté d’exégèse du texte coranique. Celle-ci a existé durant les premiers trois siècles avant d’être figée sous la domination des Turcs Seldjoukides puis Ottomans qui ont dominé le monde arabe plusieurs siècles. C’est aussi bien sûr le fait de ne pas instrumentaliser la religion à des buts de pouvoir. Ce que les grands réformateurs musulmans depuis le milieu du XIXe siècle avaient très bien compris. Mais à la fin du XXe siècle nous avons assisté à une contre-réforme réactionnaire dans le cadre des politiques de mobilisation des monothéismes contre l’influence de l’URSS. La doctrine wahhabite du royaume saoudien, qui est une forme extrême de monothéisme, a pu ainsi être exportée ou imposée à la faveur de la fortune pétrolière et financière du royaume.

Comment désamorcer politiquement, en Europe et au Proche-Orient, l’idéologie du choc des civilisations ?
C’est par la dénonciation sans relâche des effets nocifs de cette idéologie qui sert d’alibi et de légitimation à l’extension de la politique impériale américaine et de ses guerres dites préventives qui n’ont fait qu’augmenter le terrorisme se réclamant faussement de la théologie musulmane. Cette politique est appuyée par les États européens, y compris militairement. Après un instant de révolte mené par la France, l’Allemagne et la Belgique à l’occasion de l’invasion de l’Irak en 2003, nous trouvons à nouveau les États membres de l’Union européenne alignés sur la politique américaine et y participant activement.  

*Georges Corm est économiste. Il est professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

Entretien réalisé par Florian Gulli.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.