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Des conflits entre et dans les cités, Blaise Pichon*

Les rivalités entre cités et dans les cités des Gaules au Haut Empire : sur deux épisodes de « l’année des quatre empereurs »

Si les sources sont assez prolixes quant aux querelles entre cités qui agitent les provinces orientales de l’Empire romain, il n’en est pas de même pour les provinces d’Occident, et les provinces des Gaules ne font pas exception à cette règle. Sans doute cela tient-il pour partie à une vie civique moins développée, mais aussi au nombre moindre de sources littéraires concernant les cités d’Occident. La guerre civile qui débute à la fin du Principat de Néron, et qui dure jusqu’en 70, est un moment privilégié pour analyser ces rivalités entre cités, mais aussi, exceptionnellement, des rivalités intra-civiques, connues en particulier à travers le soulèvement de Mariccus, dans la cité des Éduens, qui paraît contester les élites qui dirigeaient alors la cité. Le récit de cette guerre par Tacite, dans les Histoires, subsiste largement.

L’opposition des Lyonnais et des Viennois
Si Tacite évoque brièvement les luttes entre les cités des Séquanes, des Lingons et des Éduens lors de la guerre civile, c’est l’opposition entre Lyon et Vienne qui permet le mieux d’étudier les rivalités entre cités des Gaules.
Distantes de 38 kilomètres, les colonies de Vienne et de Lyon ont été créées à la fin de la République. Lyon est fondée en 43 av. J.-C. par Munatius Plancus pour accueillir les Romains expulsés de Vienne et son importance s’accroît lorsqu’elle devient capitale fédérale des Trois Gaules, au moment de la fondation de l’Autel fédéral du culte impérial des Trois Gaules par Drusus, en 12 av. J.-C. L’attachement que marque l’empereur Claude pour la colonie de Lyon, où il naquit, est connu par le texte du discours gravé sur les Tables claudiennes.
La colonie latine de Vienne est très certainement fondée par Octave entre 40 et 27 av. J.-C., et non par César ou plus tôt encore, comme cela a été parfois proposé. Vienne est promue colonie romaine par Caligula, peut-être grâce au patronage de Valerius Asiaticus, Viennois et consul en 35. Elle est qualifiée par Claude, dans son discours de 48 au Sénat de « colonie à la belle parure et très puissante ».
La rivalité entre Lyon et Vienne remonte probablement à l’époque de la fondation de la première et est sans doute liée au souvenir de l’expulsion de Vienne de ceux qui devinrent les premiers colons de Lyon. Elle transparaît dans un passage de l’Apocoloquintose de Sénèque (VI, 1), qui écrit à propos de Claude : « Je te l’affirme, moi qui ai passé de si nombreuses années en sa compagnie : il est né à Lyon. Tu as devant toi un concitoyen de Munatius. C’est comme je te le dis : il est né à seize milles de Vienne, c’est un franc Gaulois ». Certes, Vienne se situe en Narbonnaise et Lyon en Lyonnaise, mais il est fort probable que Sénèque reprenne ici une affirmation des Viennois, qui se prétendent tout à fait Romains contrairement aux Lyonnais. Cependant, si l’on s’en tient au statut juridique des deux cités, c’est bien Lyon qui est plus anciennement romaine, la romanité étant d’abord, aux yeux des Romains, juridique.

Lors du soulèvement de Vindex, au printemps 68, la colonie de Lyon refuse de soutenir Vindex, sans doute à cause de relations privilégiées avec Néron, dont nous avons trace lors des incendies successifs de Rome et de Lyon. En 64, les Lyonnais avaient offert quatre millions de sesterces à Rome ; Néron décide d’octroyer la même somme aux Lyonnais victimes d’un incendie très important l’année suivante. C’est en réaction à cette position des Lyonnais que les Viennois choisissent de soutenir Vindex.
Ils entreprennent alors une expédition militaire contre Lyon, mais elle échoue et les Viennois se retirent après la mort de Vindex, en mai 68. Galba favorise ensuite les Viennois et opère des confiscations à l’encontre de Lyon. Tacite écrit, à propos de la situation sous Galba que Lyonnais et Viennois « s’étaient infligé mutuellement de nombreuses pertes et avec trop d’acharnement pour que l’unique raison du conflit fût la lutte pour Néron ou Galba. Galba d’ailleurs, mettant à profit son ressentiment, avait confisqué les revenus des Lyonnais, tandis qu’il prodiguait aux Viennois les marques de sa considération ; d’où la rivalité, la jalousie et, entre les deux cités séparées seulement par un fleuve, un seul lien, la haine » (Histoires, I, LXV, 1). On constate que, dès le début de la guerre civile, la forte implication de Lyon et de Vienne dans des camps opposés sert de justification à la réactivation d’un conflit local.

En janvier 69, le soulèvement de Vitellius en Germanie change la donne, et offre à Lyon l’occasion d’une revanche. Une partie des troupes de Vitellius, sous le commandement de Fabius Valens, séjourne plusieurs semaines à Lyon au début de l’année 69. Les Lyonnais réclament alors le châtiment des Viennois : « Aussi les Lyonnais excitaient-ils individuellement les soldats et les poussaient-ils à exterminer les Viennois, en leur rappelant que ces gens-là avaient assiégé leur colonie, secondé la tentative de Vindex, levé naguère des légions pour soutenir Galba ». L’argumentaire développé par les Lyonnais auprès des soldats de Vitellius, tel que nous le rapporte Tacite, est riche d’enseignements sur la manière dont les Lyonnais considèrent les Viennois en 69. Outre le rappel des événements du printemps 68, les Lyonnais insistent sur le prétendu rôle des Viennois dans la poursuite de la guerre civile : « ils les conjuraient publiquement de marcher à la vengeance, d’anéantir le quartier général de la guerre dans les Gaules : là-bas, tout était étranger et ennemi, mais eux, ils étaient une colonie romaine, une partie de l’armée, les alliés des bons et des mauvais jours » (Histoires, I, LXV, 2). Le discours rapporté par Tacite réactive une opposition de statut juridique entre Lyon et Vienne qui n’existe plus depuis plus de deux décennies. Il donne l’impression que l’époque où les Allobroges se soulevaient contre la République, ici assimilée aux Romains lyonnais, est toute proche ; les Lyonnais ne se privent d’ailleurs pas de rappeler que leur cité accueille un des rares contingents militaires stationnés en Gaule intérieure (dont l’une des missions est de protéger l’atelier monétaire de Lyon). Ils laissent aussi entendre que les Viennois seraient à la tête des ennemis de Vitellius dans les Gaules, ce qui est loin d’être exact. Le procédé qui consiste à dénier la qualité de Romains aux ennemis du pouvoir est classique depuis l’époque des guerres civiles du dernier siècle de la République.
Les Viennois sont alors contraints de faire acte de deditio à l’égard des légionnaires de Vitellius qui, selon Tacite, s’apprêtaient à piller Vienne contre l’avis des légats qui commandaient les légions, à une période où les légionnaires ont vu leur influence et leur indépendance s’accroître, dans le contexte de la compétition armée entre Vitellius et Othon pour la succession de Néron. Lors de la campagne menée officieusement par les Lyonnais pour exciter les légionnaires contre les Viennois, Tacite note également que les légionnaires sont approchés individuellement par les Lyonnais, dans une atmosphère de coniuratio, révélatrice d’une volonté du commandement militaire d’éviter les exactions. La crise s’achève lorsque les Viennois versent une forte somme et livrent leurs armes, évitant ainsi le pillage de la cité.

Mariccus, ou la division dans la cité des Éduens
Le soulèvement de Mariccus en Gaule occupe un court paragraphe des Histoires, intercalé dans le récit des suites de la victoire des armées vitelliennes sur les troupes d’Othon, à Bédriac, le 14 avril 69, qui occupent les paragraphes 51 à 69 du livre II. Le récit de Tacite incite à y voir un épisode assez bref, situé au printemps 69, alors que Vitellius est à Lyon.
Mariccus est inconnu par ailleurs, et Tacite insiste, un peu trop peut-être, sur sa modeste extraction (« un certain Mariccus, appartenant à la plèbe des Boïens »), qui permet au sénateur historien de discréditer le personnage en tant que prétendant crédible à un pouvoir. Mariccus intervient dans un conflit qui est, à l’origine, intra-civique, puisque les Boïens font partie de la cité des Éduens, à laquelle ils ont été soumis par César. Par la suite, le conflit reste localisé. Les magistrats de la cité des Éduens font intervenir, aux côtés de troupes de Vitellius, les iuuenes de la cité contre Mariccus et ses partisans, assez nombreux (Tacite indique que Mariccus a rassemblé 8 000 hommes, ce qui, au-delà d’un nombre sans doute approximatif, montre que le Boïen est capable de mobiliser une troupe assez nombreuse de partisans). Le récit de Tacite laisse penser que les combats n’ont pas duré longtemps. L’épisode s’achève par l’exécution de Mariccus devant Vitellius.
Depuis Camille Jullian et son Histoire de la Gaule, de nombreuses hypothèses ont été émises pour essayer d’expliquer le cas de Mariccus. Les causes du soulèvement peuvent être sociales, comme le sous-entend Tacite : il oppose la modeste extraction de Mariccus, « appartenant à la plèbe des Boïens », et la position sociale éminente des Éduens envoyés contre lui. Mais, comme nous l’avons dit, il ne faut pas surestimer la basse extraction de Mariccus. Les partisans de Mariccus, sans doute mobilisés assez rapidement, pourraient être ses clients. Dans ce cas, le soulèvement serait plutôt lié à des dissensions entre élites boïenne et éduenne au sein de la cité des Éduens.
Le soulèvement pourrait aussi être en relation directe avec l’action des compétiteurs en lice pour le pouvoir impérial. Cette hypothèse paraît moins probable, car Mariccus n’inscrit pas son combat dans le cadre de la romanité. Juste après avoir affirmé que Mariccus prétendait être « inspiré par les dieux », Tacite indique qu’il se qualifiait d’adsertor Galliarum et de deus. Le terme adsertor peut aussi bien signifier « libérateur » que « défenseur ». En choisissant cette traduction on peut envisager que Mariccus défend les Gaules, sans doute contre les troupes de Vitellius. En tout cas, l’affirmation que Mariccus se prétend un dieu en fait clairement un étranger à la romanité. Faut-il forcément pour autant, du fait de son nom unique, le considérer comme un pérégrin ?
Ces caractéristiques non romaines de Mariccus peuvent également renvoyer aux religions gauloises. Cependant, nous n’avons pas de témoignage de Gaulois qui se serait prétendu dieu. Quant à rattacher Mariccus aux druides, c’est un pas qu’il est prudent de ne pas franchir. Certes, Tacite rapporte des prophéties druidiques au cours des troubles des années 69-70, mais celles-ci interviennent bien plus tard dans son récit, au moment du soulèvement de Civilis. Par ailleurs, si Mariccus s’était prétendu druide, nul doute que Tacite en eût fait mention pour souligner combien le personnage était étranger à la conception romaine du monde. Cette affirmation qu’il est un dieu n’est-elle pas plutôt un écho déformé du culte impérial, afin de rendre plus légitime – pas aux yeux des Romains toutefois – un pouvoir usurpé ? En tout cas, cette prétention divine paraît aussi étrangère à la romanité qu’à la tradition gauloise.
Les partisans de Mariccus sont une « multitude exaltée » selon Tacite, qui emploie l’adjectif fanaticus dans un contexte de manifestation druidique anti-romaine lors de la conquête de l’île de Mona (Anglesey) en 60. Pour autant, l’absence de mention explicite de druides invite à ne pas en imaginer derrière Mariccus.
La répression est d’abord le fait des autorités de la cité, qui reçoivent le renfort de cohortes de l’armée de Vitellius. Mariccus est ensuite remis à la justice impériale. Le sort qui lui est réservé par Vitellius est conforme au traitement infligé aux insurgés défaits : il est livré aux bêtes sous les yeux de nombreux spectateurs. Tacite souligne la nécessité de tuer Mariccus pour prouver sa vulnérabilité à la « foule stupide » (Tacite souligne là encore sa basse extraction), qui semble accorder du crédit à la divinité de Mariccus.

Sans nul doute, des conflits locaux ont opposé certaines communautés civiques des Gaules et en ont déchiré d’autres, comme en témoignent les épisodes violents qui ont marqué les années 68-70. L’imbrication de quelques-uns de ces conflits dans la trame de la « grande histoire » de la guerre civile qui secoua l’Empire a seule permis la transmission de leur souvenir jusqu’à nous. Les circonstances dans lesquelles ces conflits sont évoqués nous renseignent moins sur leurs répercussions locales que sur leur rôle dans l’affrontement général, plus ou moins déformé par l’historiographie antique, reflet d’une vision sénatoriale du destin de Rome.  

*Blaise Pichon est historien. Il est maître de conférences en histoire romaine à l’université Blaise Pascal Clermont-Ferrand.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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