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Pour une laïcité émancipée, Jean-Michel Galano*

Le mot « laïcité » peut fonctionner à contresens du mouvement initial qui l’a forgé et s’est exprimé en lui.

Essayez de traduire le mot « laïcité » dans une langue étrangère, en anglais par exemple : vous n’y arriverez pas. Pour vous faire comprendre, il faudra user de longues périphrases. Cela dit, à la fin on vous comprendra très bien. Que faut-il en conclure ? Ceci selon moi : ce qu’en français nous nommons « laïcité » n’est que la forme propre à notre tradition nationale d’un mouvement de distanciation entre l’Église et l’État qu’on peut observer aussi ailleurs. Si dans la plupart des autres États ces relations ont été réglées sous la forme du compromis, il n’en reste pas moins qu’un compromis suppose implicitement la reconnaissance de deux termes opposables en droit. En France, un contexte historique original a conduit à formuler explicitement la laïcité comme valeur. Valeur universelle ? Non : mais cristallisation, dans un certain contexte, d’un mouvement émancipateur qui a par la suite mené en son nom un certain nombre de ses combats.

La référence à la laïcité
Mais, c’est un enseignement banal de l’histoire, les mots peuvent être récupérés, et devenir des pavillons de complaisance sous lesquels on fait circuler les marchandises les plus hétéroclites. Il n’est que de voir les avatars de mots comme « gauche », pour s’en tenir à ce seul exemple. Les mots, avec leur charge affective, leur contenu conceptuel pas toujours très net, peuvent être pliés à des significations différentes voire opposées, et se faire manipuler dans tous les sens. Ils sont des enjeux de pouvoir, au même titre que toutes les autres institutions. Le mot « laïcité » peut fonctionner à contresens du mouvement initial qui l’a forgé et s’est exprimé en lui.
Il le peut d’autant plus que ce mouvement initial n’était pas lui-même strictement propre à la France, ni dépourvu d’ambiguïtés.
En France, la référence à la laïcité a permis la création d’espaces politiques et institutionnels originaux, fonctionnant sans référence à une transcendance et donc selon des normes strictement sociales et humaines, voire purement techniques : c’est vrai de l’école, avec la naissance d’idéaux pédagogiques ; c’est vrai aussi de l’hôpital, où l’antagonisme entre fonction thérapeutique et idéal d’accueil remonte au XVIIe siècle ; c’est vrai aussi de la justice. Mais si ces évolutions se sont faites en France largement au nom de la laïcité, elles ont eu lieu également, bon an mal an et sous des formes différentes, dans les autres pays.
Sur les ambiguïtés : d’abord, la promotion de la laïcité en France s’est réalisée sous un pouvoir politique dévoué aux intérêts économiques et moraux de la bourgeoisie. À l’école, s’il y a eu éviction de l’Église, ni l’armée ni le patronat n’ont été mis hors des murs. Les contenus d’enseignement en témoignent. Et ce qui était vrai il y a 160 ans le demeure à l’époque actuelle. Le souci de laïcisation s’est concentré sur les hiérarchies religieuses et sur les fidèles mais a épargné l’armée et le patronat (pourtant souvent très liés aux milieux cléricaux !) et a imposé la fiction d’un État neutre.
Il y a davantage : la formation des instituteurs, pièce maîtresse de la laïcité, incluait explicitement, avec un esprit de « mission » avoué et même revendiqué, une action résolue contre les identités culturelles régionales : « Messieurs, n’oubliez pas que vous êtes là pour tuer la langue bretonne » (Consigne donnée aux instituteurs débutants par le recteur de l’académie de Rennes, 1906). Réduction des cultures régionales à un insignifiant folklore, imposition du « français national », avec comme corollaire la déconsidération des régions excentrées et de leurs habitants, réduits (Bécassine) à de simples forces de travail ou éventuellement de la chair à canon : voilà une des faces sombres de la laïcité historiquement constituée.

Laïcité enrégimentée
par le colonialisme

Mais il y a davantage encore : la laïcité ainsi conçue a été le fer de lance du colonialisme. Jules Ferry a été le porte-parole doctrinaire de la « mission civilisatrice de la France. » De l’Afrique noire au Tonkin, le pillage des ressources, le démantèlement des structures économiques, politiques, institutionnelles, la mise en coupe réglée des cultures « indigènes » se sont autorisées d’une référence à la laïcité. Aux missionnaires chrétiens souvent illuminés mais proches des populations, la Troisième République a graduellement substitué la gestion administrative d’un « Empire » colonial. La laïcité a été associée dans les faits, et pour des millions d’êtres humains, à la violence du colonisateur.
On peut toujours dire que ce n’étaient que des dévoiements de la laïcité contradictoires avec son essence même. Comme si une essence (et cela vaut bien entendu aussi pour celle de la religion) ne se constituait pas historiquement ! Comme si la base nationale étroitement française de la laïcité n’avait pas fait de celle-ci un modèle empreint de particularités voire de particularisme, plutôt qu’une valeur miraculeusement universelle dès que posée !
Il faut garder présents à l’esprit ces éléments pour ne pas risquer de bégayer la laïcité. Telle que celle-ci nous est parvenue, elle a ses lumières et ses ombres. La pratiquer implique d’en dépasser les étroitesses.

Être laïc, c’est devenir plus laïc
Et pour cela, revenons une dernière fois sur son essence : celle-ci est certes historiquement constituée, mais aussi théoriquement constituante et c’est de là qu’elle peut tirer sa force : elle ne désigne pas un être (pas de statue de la laïcité !), mais un rapport. Rapport de désacralisation par la réinsertion dans son contexte de ce qui avait été posé comme intangible, éternel et absolu. Ce mouvement de mise en rapport est selon Marx la dialectique elle-même « critique et révolutionnaire »(Préface du Capital). Réfléchissons-y : le mouvement de désacralisation que la pensée laïque radicalise et généralise (les dieux sont une création des hommes, disent chacun à sa manière Lucrèce, Spinoza et Feuerbach) est en germe dans les religions elles-mêmes : les iconodules (du grec doulos, esclave) sacralisent des images, que les iconoclastes (clastein, casser) répudient et détruisent. Dans les religions constituées elles-mêmes, des voix s’élèvent contre l’idolâtrie. Rien de plus absurde donc que de faire de la laïcité une « nouvelle idole ». Être laïc, c’est devenir plus laïc. C’est être iconoclaste. C’est ne jamais faire un camp de ce qui est toujours un mouvement. Briser des murs et tisser des relations. Je dirai même que ce qui se fait « au nom de la laïcité » n’est jamais très laïc, dans la mesure où l’imposition d’une norme par un sujet extérieur supposé sachant et supposé sachant parce que puissant relève simplement du sinistre « droit du plus fort. »
Que ce « plus fort (institutionnellement, économiquement, culturellement) se drape dans oripeaux de la laïcité ne devrait pas faire illusion : qui sont en pratique ses victimes ? des adolescentes, à cause d’un détail vestimentaire ; des gosses privés de repas de substitution dans certaines cantines ; des malheureux obligés faute de lieux de culte à prier dans la rue ; et quand un patron refuse la pause prière à ses salariés, il faudrait que les syndicats prennent le parti du patron ! On voudrait jeter des personnes ainsi humiliées et offensées dans les bras des extrémistes intégristes qu’on ne s’y prendrait pas autrement. « Partout les dévots ont dégoûté de la dévotion », disait il y a un demi-siècle l’écrivain catholique Emmanuel Mounier. Il visait aussi les dévots de la laïcité. Il avait raison.
Les marxistes doivent avoir une tout autre ambition que de fournir à ces nouveaux dévots je ne sais quelle couverture idéologique. Voltaire l’a fait. S’il convient de rester extrêmement vigilants contre toutes les tentatives de re-confessionnalisation de l’école ou de tel autre secteur de la société, nous devons être attentifs à ce qui s’exprime dans le phénomène religieux. Or ce qui s’y exprime, c’est peut-être justement le refus par l’homme d’être réduit à l’état de simple moyen. Refus mystifié, tant qu’on voudra. Mais nous savons depuis Marx que la mystification est aussi la prise de conscience « à l’envers » d’une vérité.
Dans son essence multiséculaire, « la » religion (pour autant que ce vocable ait un sens) est liée à des conservatismes, à des abus de toute espèce, à des crimes, et on peut considérer que cela s’est incorporé à son essence. Pour autant, celle-ci n’est pas moins contradictoire que l’essence de la laïcité : dans les pratiques religieuses, il se dit aussi que la force n’est pas la justice, que le partage est une valeur… Et quand nous nous retrouvons sur le terrain, qui a intérêt à nous diviser ?
Statufier « la » religion c’est déjà faire du religieux. La réduire à une faiblesse ou à une « imposture », c’est s’ériger soi-même en pape ou en inquisiteur. Inquiétons-nous par contre de l’esprit religieux, et de la façon dont il se décline aujourd’hui, des « vaches sacrées » médiatiques aux dogmes patronaux. Impérieux programme de travail pour une laïcité vivante et émancipatrice.  

*Jean-Michel Galano est philosophe. Il est professeur au lycée Montaigne (Paris) et à l’École supérieure des arts appliqués. Il est membre du comité de la rubrique Mouvement réel.
 

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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