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Retour sur les rapports PCF/ PCI, Gérard Streiff

Un colloque international s’est tenu dernièrement à Rome sur la personnalité et les idées d’Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien de 1972 à 1984.(1) L’occasion de remarquer qu’entre l’eurocommunisme des années soixante-dix et la recherche d’une nouvelle gauche, aujourd’hui, en Europe, il existe un certain cousinage.

Le colloque Berlinguer et l’Europe. Les racines d’un nouveau socialisme, le 6 mars dernier à Rome, était coorganisé par « Futura Umanita », l’association pour l’histoire et la mémoire du PCI, le bureau de Bruxelles de l’Institut Rosa Luxembourg, l’Institut Nicos Poulantzas (Grèce) et le groupe GUE/NGL du Parlement européen. Il s’est ouvert, le matin, sur quatre rapports, celui de Paolo Ciofi (Futura Umanita) qui rappelait les grands moments de l’itinéraire de Berlinguer, de Heinz Bierbaum (Die Linke) sur « l’eurocommunisme de Berlinguer, les rapports entre les partis communistes et avec la social-démocratie », de Guido Liguori (« Le nouveau socialisme et l’idée d’Europe chez Berlinguer », voir encadré) et d’Alexander Höbel (« Berlinguer parlementaire européen. Le dialogue avec Altiero Spinelli »). Le thème en débat l’après-midi s’intitulait « Berlinguer et la construction d’une nouvelle gauche en Europe », présenté par Haris Golemis (Syriza, Institut Poulantzas) et Eleonora Forenza, parlementaire européenne (Refondation communiste). Pour l’anecdote, signalons qu’Alexis Tsipras, en décembre 2014, avait prévu de participer au colloque « mais par chance, pour lui et pour nous, il a à présent autre chose à faire », dira un organisateur. Deux contributions écrites ont été également fournies aux intervenants, celle de Dino Greco et celle de Fiamma Lussana sur « Le rapport Nord/Sud dans le monde et la perspective du socialisme chez le “dernier” Berlinguer ».

Les interrogations productives des années soixante-dix
L’ordre du jour remettait donc les projecteurs sur le communisme occidental après 1968. Les PC étaient alors travaillés par des interrogations productives. Le PCI de Berlinguer se prononçait pour une « troisième voie », entre le modèle autoritaire des pays de l’Est et la ligne sociale-démocrate ; il optait pour la construction d’un socialisme de la liberté et portait une attention renouvelée à la Communauté européenne, au sein laquelle il se proposait d’agir en faveur de la paix, d’un nouvel ordre mondial, bref, d’une Europe des travailleurs et des peuples. Au même moment, en France, le PCF de Georges Marchais (et de Jean Kanapa, notamment) retravaillait sa doctrine (Le défi démocratique de 1973, la condamnation du stalinisme en 1975, le 22e congrès et le socialisme démocratique en 1976) alors même qu’il militait pour une nouvelle coopération entre communistes ouest-européens (Confé­rence de Bruxelles de 1974). Les deux partis étaient donc appelés à entamer un dialogue fécond. La rencontre Marchais/Berlinguer de novembre 1975 se traduira par une analyse commune (de la crise, du socialisme, de l’indépendance des PC, du rassemblement) et se poursuivra par des initiatives de masse tout à fait spectaculaires, comme le meeting commun Marchais/Berlinguer de Paris/La Villette du 3 juin 1976. La rencontre tripartite de Madrid en mars 1977 (PCF, PCI, PCE) donnera un bel éclat médiatique à cette démarche. Une commission mixte PCF/PCI sera même mise en place à l’été 1977 pour approfondir la concertation politique, idéologique et militante.
Cette convergence, qui se manifeste avec d’autres PC (Espagne, Belgique, Japon, Mexique…) va être qualifiée d’eurocommunisme, un concept qui va connaître une popularité foudroyante au premier semestre 1977. Foudroyante et éphémère pour ce qui concerne la France. Les réticences à Paris sont réelles ; la direction communiste est divisée ; le terme d’eurocommunisme ne trouve pas sa place dans le journal L’Humanité (seule la revue France Nouvelle traitera du sujet, à deux reprises.) Ce même été 1977, donc, la dynamique à peine lancée est cassée. Il en sera un peu de même à Rome et à Madrid, pour des raisons spécifiques. Progressivement, chaque parti va accorder à sa réalité nationale l’essentiel de son énergie (législatives de 1978 en France et gestion de l’après programme commun ; compromis historique en Italie mais aussi pressions de l’ultra-gauche et assassinat d’Aldo Moro au printemps 1978 ; division des communistes espagnols et transition démocratique cahotique à Madrid). 

La proposition eurocommuniste

Berlinguer voyait dans le capitalisme une menace pour la paix, pour la survie du genre humain et de son environnement ; une source permanente de crise économique, de phénomène de chômage de masse et d’appauvrissement, d’exploitation et d’aliénation des travailleurs. Il considérait que les risques d’autoritarisme et de fascisme étaient endémiques à ce système au point d’écrire que « pour sauver la démocratie, pour la rendre plus ample, plus forte, plus organisée, il y a besoin de dépasser le capitalisme ». En même temps, au centre de l’action de Berlinguer, il y avait, surtout depuis l’invasion de Prague en 1968, la conviction que le modèle de socialisme pour lequel on appelait les classes populaires des pays du capitalisme avancé à lutter devait être différent du socialisme autoritaire issu de l’expérience soviétique.
Quels contours devaient avoir cette société socialiste pour laquelle se battait Berlinguer ? Tout en reconnaissant les mérites historiques de la Révolution russe de 1917 et de l’URSS, il affirmait que les communistes italiens avaient « conscience des limites » de cette expérience, avant tout par absence de liberté politique. Non seulement Berlinguer, dans sa polémique avec les Soviétiques, insistait sur le fait que le PCI entendait avancer vers le socialisme « par une voie démocratique » mais il a soutenu, y compris à Moscou, en 1977, lors de l’anniversaire de la Révolution d’Octobre, que la démocratie était « une valeur universelle » et qu’une société ne pouvait se dire socialiste si elle n’était pas démocratique. Certes, précisait Berlinguer, il n’existait pas « un unique modèle de démocratie valable pour tous ». Le parlement était ainsi un instrument utile pour exercer la volonté populaire mais d’autres instruments démocratiques pouvaient s’avérer plus efficaces, plus proches pour favoriser la participation. Il ne s’agissait pas seulement pour Berlinguer de définir des formes de représentation démocratique, parce que ces formes pouvaient varier selon les traditions, les coutumes, les expériences historiques. Ce qui semblait indispensable pour Berlinguer, c’était « la reconnaissance de la valeur des libertés individuelles et de leur garantie ; les principes de la laïcité de l’État, de son articulation démocratique, de la pluralité des partis, de l’autonomie des syndicats, de la liberté religieuse, la liberté de la culture, de l’art, de la science, une planification qui ferait coexister les différentes formes d’initiative et de gestion publique et privée ».
Cette construction d’un socialisme de liberté était au cœur de la proposition politique dite de l’eurocommunisme, de la « troisième voie » entendue comme une voie différente du socialisme autoritaire soviétique et de la social-démocratie qui avait renoncé à changer le système capitaliste. Il s’agissait en somme d’ouvrir une « troisième phase » dans la lutte pour le socialisme, après les phases de la Seconde puis de la Troisième Internationale, qui avaientt épuisé leur « force propulsive ».
Guido Liguori (traduction G.S.)

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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