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Les mots piégés du journalisme, Mathias Reymond*

Par temps de mobilisation sociale, durant une campagne électorale, au cours d’un conflit armé ou pendant les Jeux Olympiques, les journalistes utilisent souvent un vocabulaire simplificateur et abusent parfois de mots inopportuns. Et quand ces tics de langage récidivent, sans être corrigés, ils travestissent la lecture des événements.

Ce n’est pas une découverte : les grands média restreignent le champ des possibles. Les débats sont encadrés et, hors d’un périmètre bien clôturé, la discussion n’est plus possible. Si le choix des sujets d’actualité (ce dont on doit parler) est clairement orienté en fonction d’intérêts mercantiles, politiques, idéologiques ou simplement culturels, la manière d’en parler (ce qu’il faut penser) relève d’une forme de propagande. Les média de parti pris (dans la presse écrite), les chroniqueurs et les éditorialistes n’hésitent pas à jouer ce rôle de prescripteur – sans forcément s’en cacher. Par contre, les média de masse (les chaînes de télévision et les grandes radios) présentent l’information, en sélectionnant les sujets, mais en les traitant avec une neutralité apparente. Toutefois, le choix des mots concourt à faire passer un message et à raconter une histoire selon un point de vue… qui n’est pas neutre.

Un langage simplificateur
Comme l’expliquent Henri Maler et Philippe Monti, Lexique pour temps d’Europe et de Référendum, (site Internet d’Acrimed,13 juin 2005), dès lors qu’il s’agit d’économie et de social, les éditorialistes vedettes vont faire preuve de « pédagogie », afin d’enseigner aux ignorants, non ce qu’ils ne savent pas, mais ce qu’ils doivent savoir : toute la vérité sur les bienfaits de la dernière « réforme » libérale du gouvernement, par exemple. En effet, il n’est de bonnes « réformes » que libérales, les autres – celles qui demandent plus d’État, plus de fonctionnaires, moins de marché – ne sont que des projets « archaïques ». Quand une réforme proposée est imposée, cela s’appelle « LA réforme » (voir Henri Maler et Mathias Reymond, Médias et mobilisations sociales, Syllepse, 2007). Et s’opposer à cette réforme devient : le « refus de la réforme ». Ainsi, il ne faut plus dire : « les travailleurs combattent les politiques libérales qui favorisent chaque jour davantage les revenus du capital et dissolvent l’État social ». Mais écrire, comme l’a fait Le Monde : « Une autre chose dont on peut être sûr – et qui nourrit l’antienne d’un pays impossible à réformer, c’est la nature difficile des rapports sociaux en France. La conflictualité l’emporte sur le consensus. Vieil héritage de la culture ouvrière revendicative du XIXe siècle du côté des organisations syndicales, crispées sur la défense des droits acquis. » (7 juin 2005) Il y a quelques années, l’émission Mots croisés sur France 2 s’interrogeait benoîtement : « Pourquoi est-il impossible de réformer la France ? ». Et si la « réforme » passe, c’est que la « pédagogie » (et non la force) a triomphé, comme s’en félicitait par avance Challenges (13 septembre 2007) à propos de la « réforme des régimes spéciaux » : « Si [...] cette réforme passait sans coup férir, ce serait le signal que la pédagogie finit toujours par triompher ».
On retrouve ce langage réducteur et caricatural dès que les grèves bloquent les usagers souvent « pris en otage ». Ce terme – « otage » – est particulièrement approprié pour attribuer les désagréments (la « galère ») que subissent les usagers, non à l’intransigeance du gouvernement, mais à l’obstination des grévistes. « Victimes » des grèves, les « otages » sont d’excellents « clients » pour les micros-trottoirs : tout reportage se doit de les présenter comme excédés ou résignés.  
Lors des interventions militaires occidentales, le vocabulaire choisi est également révélateur. Ainsi, durant
le récent conflit en Libye, il fut question par exemple des « frappes » (voir Julien Salingue, Lexique médiatique
de la guerre de Libye, (site Internet d’Acrimed, 28 mars 2011). Ce terme désigne en réalité les bombardements effectués par « les alliés » : cela ne fait aucun doute, les « alliés » ne bombardent pas, ils « frappent ». Ils « frappent » la Libye, comme d’autres « frappent » à la porte, « frappent » un ballon de football ou se « frappent » dans les mains. On parle pourtant bien de centaines de missiles. Mais chacun avouera que le terme « frappes » n’est pas aussi négativement connoté que le mot « bombardements » : « Libye. Les frappes militaires devraient baisser d’intensité, selon les USA » (site Internet de Ouest France, 22 mars 2011) ; « Libye : frappes françaises en suspens » (dépêche AFP, 21 mars 2011) ; « Le pétrole recule légèrement, malgré la poursuite des frappes en Libye » (site Internet du Parisien, 22 mars 2011) ; etc.
Quant à Kadhafi et ses forces armées, ils ne « frappent » pas, ils « pilonnent » : « Kadhafi pilonne la population civile » (site Internet de France info, 16 mars 2011) ; « Libye : les pro-Kadhafi pilonnent Zenten » (dépêche AFP, 19 mars 2011) ; « Les forces pro-Kadhafi […] ont notamment pilonné la ville pétrolière de Ras Lanouf » (Libération, 11 mars 2011) ; etc. Ce Kadhafi ne respecte décidément rien. Il aurait pu se contenter d’opérer, comme les « alliés », des « frappes ». Des « frappes », dont on nous assure qu’elles sont « ciblées ».

Un outil de propagande
Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini également sur d’autres thèmes, mais force est de constater qu’en triant ainsi les mots, les journalistes contribuent à écrire une version biaisée de l’actualité et des événements qu’ils commentent. Ainsi le langage journalistique est un outil – parmi d’autres – de propagande. En s’intéressant aux analyses prodiguées par les éditorialistes et chroniqueurs vedettes, Thierry Guilbert – spécialiste des sciences du langage – montre (dans L’évidence du discours néolibéral. Analyse dans la presse écrite, Éditions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2011) le processus de construction du discours néolibéral dans la presse écrite. Il insiste particulièrement sur l’usage et le sens des mots utilisés car, explique-t-il en s’inspirant de Michel Foucault, « ce sont les acteurs et les journalistes qui font exister un “fait brut” en tant qu’événement. L’évé­nement n’est donc pas un fait, mais la mise en mot de ce fait ».
Pourtant cette « mise en mot » des faits n’est pas le produit des seuls prescripteurs d’opinion et concerne l’ensemble de la profession. Elle apparaît dès la formation des journalistes auxquels on enseigne comment faire court et vite en utilisant des termes simples. Puis elle se poursuit dans les rédactions dont le modèle d’écriture de l’information est trop souvent calqué sur celui de BFMTV. Enfin, conditionnés par la concurrence, les média produisent des reportages comme d’autres « tweetent », en 140 signes… (voir L’Humanité, 20 avril 2015). Ces journalistes inconnus, ces reporters inconnus, ont toutes les excuses du monde, à faire mal leur travail. Mais la pression subie, la précarité réelle, ne doivent pas faire oublier que les journalistes ont une part de responsabilité dans le choix des mots comme dans la formation des esprits, dans la diffusion de la culture et du savoir. Et cette responsabilité mérite une exigence sans faille. n

*Mathias Reymond est co-animateur d’Acrimed (Action-Critique-Médias).

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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