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Antjie Krog, Katherine L. Battaiellie

Antjie Krog

Née en 1952 au cœur de l’Afrique du Sud (comme son grand aîné André Brink disparu récemment), Antjie Krog est fille de fermiers afrikaners et conservateurs. Elle est déjà une rebelle lorsque, encore lycéenne, elle publie dans le journal de son établissement un poème où elle espère l’amitié entre Blancs et Noirs. Ces vers irritent le pouvoir en place, mais, lorsqu’ils lui parviennent, réconfortent Nelson Mandela, alors incarcéré sur l’île de Robben Island.
Vingt-quatre ans plus tard, un de ses poèmes, hommage à Nelson Mandela, sera lu lors de l’intronisation de ce dernier comme président de la République.

Antjie Krog a déjà publié plusieurs recueils de poésie, en afrikaans ou en anglais, lorsqu’elle prend en 1993 la direction d’une revue afrikaans anti-apartheid au Cap. En 1994 elle couvre pour la radio publique les travaux de la commission Vérité et réconciliation, où 22. 000 victimes viendront témoigner (« Les artères de notre pays saignent à leur rythme »), et elle écrira un essai sur ces témoignages et les débats de la commission.
Elle enseigne la littérature à l’université du Cap-Occidental depuis 2004, année où grâce aux éditions du Temps qu’il fait nous découvrons son œuvre en France.

Sa révolte ne vise pas seulement l’apartheid et sa terrifiante violence, mais aussi le machisme ambiant et les « vieilles résignations » (« je suis/je suis/le seigneur m’entende/une putain de femme libre »), ou le mépris dans lequel sont tenues en dehors de l’afrikaans les langues d’Afrique du Sud (elle traduira de nombreuses œuvres écrites dans ces langues), ou encore les mensonges de la poésie traditionnelle.

Elle qui se sait « de l’autre côté de l’injustice » croit au pouvoir des mots pour « distiller la révolution ».
Quittant « la rengaine des voix préfabriquées », elle décrit les marches de protestation où des bergers allemands hurlent sur les manifestants, « les chiens puceux des townships », les hommes qui « boivent comme des trous à leur mini-bar/et parlent désespérément de baise ». Dans une langue très vivante, créative, au rythme entrecoupé, elle évoque aussi le désir féminin (de manière parfois très audacieuse), ou l’amour inspiré par son mari, ses enfants, la beauté radieuse de sa terre natale. Les formes et le ton de cette poésie sont très variés, mais leur force, leur intensité, est constante.

                                                                                                                Katherine L. Battaiellie

transparence de la sole

mes quatre enfants
dorsales et caudales les tiennent en bel équilibre
les petites nageoires près du cou vibrent sans cesse
les yeux si doux

dans la mare d’eau saumâtre Maman
pétrit l’argile des métaphores

ni pillards ni fuyards
je presse ma bouche contre chaque visage
      chiffonné Maman sait

vous survivrez à la marée

des choses dont jamais bien sûr  on oserait faire un poème

des choses dont bien sûr jamais personne n’oserait faire un poème
envahissent le nouveau territoire de la poésie :

changer de tampon de serviette pour faire pipi dans les
         toilettes des townships où je me rends maintenant

sol couvert de déchets jusqu’aux chevilles
sur mes semelles adidas je progresse comme un chat

aucun objet à disposition
ni siège ni poubelle ni crochet ni verrou ni porte

16 décembre

pourtant nous sommes façonnés par des saisons
          de prospérité et de douleur
par la simplicité de quatre murs
par la poussée de la terre
la duplicité de la lumière et de l’été
c’est pourquoi nulle part ailleurs nous ne pouvons aller
car nulle part la terre n’est tendue de tant d’émotion
       l’air n’est si clair
      le jour ne se lève avec autant de violence
nulle part ne pouvons dormir aussi doucement
      que dans la paume ouverte de ce pays

Extraits de Ni pillard, ni fuyard,
éditions Le temps qu’il fait, 2004
Traduction de l’afrikaans par Georges- Marie Lory
 

La Revue du projet, n°48, juin 2015

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