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Mal nommer les hommes : le cas de l’Algérie coloniale, Alain Ruscio

Un retour sur les différentes appellations des habitants de l’Algérie de la conquête à l’indépendance en dit long sur le mépris colonial.

 

Par Alain Ruscio*

Le retour en grâce d’Albert Camus auprès d’une certaine intelligentsia a amené un grand nombre d’auteurs à citer la phrase : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » – une variante est : « à la misère du monde », la référence précise à cette citation est d’ailleurs particulièrement difficile à trouver. Quel que soit le respect que l’on doit au prix Nobel de littérature 1957, force est de constater qu’il n’a pas souvent, lui, nommé les hommes de la terre d’Algérie. Dans son œuvre majeure, L’Étranger, les Arabes apparaissent comme des ombres menaçantes mises hors d’état de nuire : couteau contre revolver, encore et toujours la supériorité technique de l’Occident, ce qui finalement est un bon raccourci de la situation coloniale. Dans cette œuvre majeure, des phrases telles que « L’Arabe n’a pas bougé […]. L’Arabe le regarda, bouche ouverte » pullulent. Quant à la seule femme indigène du roman, pourtant la voisine de palier de Meursault, elle ne bénéficie pas non plus d’une identité : « Quand il m’a dit le nom de la femme, j’ai vu que c’était une Mauresque ». Le seul personnage non Européen d’Algérie qui ait eu, sous sa plume, quelque épaisseur humaine, quelque existence, ou même qui ait eu, au moins, un prénom (Saïd) semble bien être un personnage de la nouvelle Les Muets, dans L’Exil et le Royaume (1957).

 

Il ne s’agit pas là d’un procès d’intention. Car Camus ne fit que reproduire, certes inconsciemment, bien des schémas de pensée de ceux qui seront nommés plus tard les Pieds-Noirs – l’appellation Pieds-Noirs pour désigner les Européens du Maghreb n’est apparue qu’en 1955 et s’est ensuite rapidement imposée.

 

Nous autres Algériens

Comment nommer les habitants de l’Algérie, au moment de la conquête et dans les décennies qui ont suivi ? Le bon sens aurait été de répondre : Algériens. Oui, mais pour parler simplement, la place fut vite prise. Dès les premiers temps, les colons, commerçants et militaires qui s’installent en Algérie eurent la sensation – la prétention ? – de constituer un nouveau peuple, différent de celui de la métropole. Ils s’autoproclamèrent… Algériens. En 1840, on trouve dans une revue une lettre ouverte d’un colon qui commence par la formule : « Nous autres Algériens… » (Revue de Paris, T. XXI, août 1840). Cette utilisation va de fait chasser les autochtones de l’appellation. Durant plus d’un siècle, lorsqu’on lira dans les discours ou dans la presse française le mot Algérien, il s’agira presque toujours des Européens. Il va sans dire que les nationalistes algériens, eux, veillaient jalousement à garder leur nom. Ferhat Abbas intitule un de ses premiers livres Le Jeune Algérien, le militant Messali Hadj fonde en 1937 le Parti du Peuple algérien, etc.

 

Dès lors se posa une question : comment nommer les habitants originels du pays ? Il y avait, bien sûr, les appellations dites ethniques : Arabes, Kabyles, Juifs… Mais, le plus souvent, les solutions (de facilité) adoptées furent l’utilisation des mots Indigènes ou Musulmans, ce qui était une façon de nier l’identité du peuple colonisé : des indigènes, des musulmans, peuvent à la rigueur constituer une foule, un regroupement, pas un peuple habitant une nation.

 

Le vocabulaire accompagnant le déroulement des faits, les autochtones ne furent massivement (re) nommés Algériens qu’à partir du déclenchement des hostilités, en novembre 1954, au moment même où les Européens étaient moins attachés à la formule. Comme s’il y avait eu des vases communicants, comme si la fierté de se parer de ce nom avait alors changé de camp… Un fonctionnaire sans aucun doute génial trouva la parade : l’appellation, qui figura alors par exemple sur les papiers d’identité, devint Français de souche nord-africaine (FSNA).

 

Les appellations officielles et les autres !

Encore n’évoque-t-on ici que les appellations officielles. Au quotidien, ce furent bien d’autres mots qui s’imposèrent dans le langage des Européens d’Algérie. On ne dira jamais assez combien le mépris colonial, exprimé en particulier par les expressions racistes, a pu empoisonner toutes les relations humaines, à cette époque. Pour mémoire, et avec les pincettes indispensables, citons les mots Bicot (déclinaison de Arabico), Sidi, Melon, Arbi… Ces mots étaient prononcés chaque jour, ils figuraient même dans la presse des Européens d’Algérie sans gêne apparente. En revanche, c’est une chose peu connue, l’atroce appellation Bougnoule ne s’appliqua longtemps qu’aux Noirs d’Afrique avant de désigner, avec un égal mépris, les Maghrébins, mais seulement à partir de la guerre d’Algérie.

 

À partir de la Première Guerre mondiale – marquée entre autres par la présence en métropole de dizaines de milliers de travailleurs et de soldats maghrébins – ces insultes franchissent allègrement la Méditerranée. Une scène de Marius, du gentil Marcel Pagnol, met en scène un marchand de tapis algérien. Il insiste pour vendre sa marchandise. La réponse fuse : « On t’a dit non, sale bicot ! » (pièce présentée pour la première fois au Théâtre de Paris en 1929). Le mot, aujourd’hui moins utilisé, eut cependant un long destin. Plus de vingt ans après la fin de la guerre d’Algérie, le romancier Léo Malet, surréaliste dans sa jeunesse, réac’ dans son âge mûr, affirmait : « Le peuple français a voté l’indépendance pour être débarrassé des Bicots ! Moralité, y’en a encore plus » (Libération, 11/06/1985).

 

Le système de défense de ceux qui employaient ces termes était simpliste : « Ce n’est pas bien méchant, on dit ça par dérision quasi affectueuse… et puis, ils ne comprennent même pas ces mots ». Nous n’inventons rien : ce raisonnement était (et souvent est encore) omniprésent chez les Européens d’Algérie. « Ils ne comprennent même pas ces mots » ? Voire. Si la grande masse était analphabète, certaines insultes, prononcées avec une certaine intonation, étaient parfaitement comprises. Et que dire des quelques évolués, (c’était une formule de l’époque) comprenant et parlant le français qui, eux, prenaient ces mots en plein visage ?

 

Aujourd’hui, si la plupart de ces mots ont fort heureusement disparu, quelques-uns résistent dans le langage populaire… sans parler de l’extrême droite.

 

La décolonisation des esprits n’est pas achevée. 

 

*Alain Ruscio est historien.

Il est docteur d’État en histoire contemporaine de l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne.

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