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Les « musulmans de France » : un profil social et politique spécifique ?, Vincent Tiberj

Le prisme de la religion crée un clivage entre les Français musulmans et le reste de la société mais ne se retrouve pas déterminant dans la motivation du vote.

 

Entretien avec Vincent Tiberj*

Sommés de se démarquer des exactions de l’État islamique, attentivement observés au moment du 11 janvier, les adresses à l’endroit des « musulmans de France » se multiplient, mais existent-ils comme groupe en tant que tel, doté d’une solidarité qui transcenderait les clivages de classes ou des trajectoires sociales divergentes ?

À force d’être montrés du doigt, oui. Il faudrait parler de musulmans au pluriel et non au singulier, tant les pratiques divergent, en raison même de la nature de l’islam. C’est une religion qui comprend de nombreux courants et qui n’est pas véritablement structurée, avec une hiérarchie. Et la principale erreur des commentateurs, c’est qu’ils plaquent le modèle catholique la plupart du temps pour comprendre l’Islam. Il y a un vrai débat au sein de l’islam et des discussions entre imams pour décider de la conformité ou non de telle pratique, à l’instar du port du voile par exemple. Avec le Conseil français du culte musulman, Sarkozy a tenté de créer une sorte d’unanimisme et de hiérarchie mais l’Islam ne fonctionne pas ainsi et cela explique l’échec de cette démarche. 

Ensuite quand on pense Islam, on a tout de suite l’image de la mosquée à l’esprit mais la réalité est plus complexe. Plus d’une majorité de musulmans le sont de pratique privée, c’est-à-dire qu’ils ne vont jamais à la mosquée mais tâchent d’appliquer leurs préceptes religieux dans le privé ou dans le cadre de la famille. Seulement 20 % des musulmans vont régulièrement à la mosquée.

Face à ce groupe foncièrement hétérogène, on constate des logiques d’amalgame et de dénonciation dont la principale conséquence pourrait être de créer une communauté par la discrimination. À force de stigmatiser l’islam, celui-ci est devenu la manière de penser la diversité à la place de l’origine géographique ou sociale. La France refuse de prendre en compte le critère ethnique, à l’instar ce que qui se fait chez les Anglo-Saxons mais du coup, c’est le critère de la religion qui est mis en avant, ce qui nous conduit aux spéculations sur le vote musulman ou la nomination d’un préfet dit musulman. À force de procéder ainsi, on va finir par créer un clivage entre les Français musulmans et le reste de la société. Qui parle aujourd’hui au nom de la diversité ? C’était SOS Racisme dans les années 1980-1990, puis ACLEFEU et d’autres associations « de banlieues  » après les émeutes de 2005 alors qu’aujourd’hui, on voit émer­ger des associations de défense des musulmans dont le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France) qu’on entend le plus.

 

Dans votre enquête, « Des Français comme les autres ? » sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque publiée en 2006, vous écriviez que « le contraste entre “anciens Français” et “nouveaux Français” n’est pas si important que l’on retienne la dimension religieuse, la question des identités ou celle de la volonté de réussite ». Dix ans après, pourriez-vous établir un semblable constat malgré l’assignation identitaire, provoquée par la quotidienne confusion entre immigré et musulman, et ce parfois, jusqu’au sommet de l’État (cf. La manière dont le ministère de l’Intérieur a effectué le calcul de la population musulmane en France en 2010) ?

On a refait une étude similaire à « Des Français comme les autres » en 2008, avec une qualité d’information moins importante et déjà la similitude entre « anciens Français » et « nouveaux Français » n’était pas parfaite. Mais le problème est que l’on a souvent une perception biaisée de l’intégration trop souvent tournée sur l’échec plutôt que les réussites. On va s’intéresser sur ce qui ne va pas ou ce qui diverge alors que nombre de travaux montrent que les jeunes d’origine maghrébine ou turque passent le bac et réussissent mieux que les élèves de même origine sociale. On a un regard sur l’intégration qui est un regard faussé par le négatif. Lorsqu’on prend de la hauteur et qu’on analyse les résultats dans leur ensemble, on se rend même compte que ces jeunes sont mieux « intégrés  » que le reste de la population sur certains critères comme l’intérêt porté à la politique.

Il ne faut pas considérer l’identité comme un stock délimité fonctionnant en vase communiquant si on est plus de là-bas, on n’est pas moins d’ici. Il y a une vraie recomposition identitaire chez ces jeunes, des identités en traits d’union qui expliquent qu’ils se sentent à la fois français et maghrébins/turque.

Enfin, pour ce qui est de l’avenir, il y a différents scénarii possibles et on peut très bien imaginer que l’assignation identitaire à l’Islam crée chez ces gens une réaction d’enfermement. Il était plus de 80 % à voter pour la gauche en 2005 ou en 2012 et on ne sait pas encore s’il peut y avoir un changement majeur. Les enquêtes existantes mises bout à bout n’indiquent pas de variations importantes mais cet électorat n’est pas vraiment pris en compte par les responsables politiques. On peut prétendre lutter contre le racisme mais si l’on ne relève jamais ce que ces populations apportent de positif, il n’est pas étonnant que celles-ci ne se sentent pas écoutées. Et la conséquence de tout ceci n’est pas que cet électorat va voter pour la droite mais tout simplement, qu’il ne se déplace plus pour voter. 

 

Qu’en est-il « des partis musulmans »? Aux élections départementales de mars 2015 s’est présenté un nouveau parti, l’Union des démocrates musulmans de France, arborant la solidarité religieuse comme réponse à la perte de confiance du politique. De telles formations peuvent-elles trouver un écho parmi les citoyens français se revendiquant comme musulman ? Peut-on parler de vote musulman ?

Les partis musulmans, ça n’est pas nouveau. Un parti des musulmans de France avait émergé en 2004 déjà mais il a disparu et l’Union des démocrates musulmans de France s’est avérée être un feu de paille. Le système politique français est fait de telle manière qu’ils favorisent les grands partis et laisse peu de place pour les petits partis (à l’exception de ceux qui font alliance avec les grands partis).

Quant aux partis religieux, ils existent mais ont bien souvent perdu leur couleur religieuse ou font des scores anecdotiques. Il suffit de voir la dernière tentative des catholiques de s’organiser, en l’espèce le parti chrétien-démocrate de Christine Boutin qui reste cantonné à des scores dérisoires. Ce constat vaut également pour les musulmans. Il n’y a pas de lien direct entre l’Islam et le fait de voter à gauche. C’est bien souvent le fait d’appartenir à un groupe discriminé qui motive le vote à gauche de ces « nouveaux Français ». Le prisme de la religion n’est donc pas déterminant dans la motivation du vote mais au contraire, celle-ci est souvent déterminée par des critères proches de ceux mis en avant par les autres français. 

Contrairement à ce qu’affirment l’IFOP et ses études sur le vote musulman donc, ce n’est pas le critère religieux qui fait le vote mais l’appartenance à un groupe de minorité visible. Et l’on oublie que parmi les Français d’origine maghrébine et turque, seuls 59 % se déclarent musulmans. Or, depuis 1970, les sondeurs et les sociologues ont pris l’habitude d’introduire le critère religieux dans les analyses électorales (cf. Guy Michelet et Michel Simon, Classe, religion et politique, une enquête de 1969 financée par le PCF). Cela permet de ne pas trop s’interroger sur l’influence de l’origine géographique ou la couleur de peau dans la prise de décision électorale.

 

Est-ce que l’apparition de tels partis peut être comparée à l’émergence de la démocratie chrétienne à la fin du XIXe siècle, ainsi que l’avancent certains observateurs à propos de l’AKP en Turquie ou Ennadha en Tunisie. 

Non, c’est tout le problème car ces analyses aboutissent à une sorte d’essentialisation de l’islam. Mais cette religion n’est pas la même partout, elle n’est pas issue des mêmes traditions et elle n’évolue pas dans le même cadre politique. Ainsi, en caricaturant, on pourrait dire que l’AKP s’emploie à remettre en cause la laïcité turque alors que dans le même temps, Ennahda est peut-être en train d’accepter la sécularisation tunisienne. L’islam est très divers en France, on l’a dit, il l’est donc a fortiori dans le monde.

 

D’Égalité et Réconciliation aux affidés de Dieudonné, à côté d’une extrême droite stigmatisant traditionnellement l’Islam, certaines tendances affichent, à l’inverse, une relative bienveillance vis-à-vis des citoyens pouvant se définir comme musulmans, ces tentatives rencontrent-elles un certain succès ?

Dans « Des Français comme les autres », on avait repéré que l’antisémitisme était globalement plus répandu chez les « nouveaux Français », de l’ordre de 33 % contre 18 % dans le reste de la population. À ce constat, il faut apporter deux nuances. Tout d’abord, cela signifie que l’écrasante majorité de ces « nouveaux Français » n’est pas concernée. Ensuite, cette proportion ramenée à l’ensemble de la population française ne représente que 4 % au total, ce qui implique que la majorité des antisémites en France sont « bien de chez nous » et font appel à une conception traditionnelle de l’antisémitisme.

Cependant, en ce qui concerne les 33 % mentionnés, il importe de préciser que leur antisémitisme ne mène pas au vote. Ils restent à gauche, pour l’heure, car d’autres facteurs président à leur décision. Au moment de voter, les gens ne sont pas exempts de contra­dictions et bien souvent, des motivations sociales peuvent s’opposer à des motivations culturelles. Une minorité de ces « nouveaux Français » peut donc être considérée mais ce trait n’est pas suffisamment important pour entamer un transfert à vaste échelle entre la gauche et la droite radicale, notamment du fait des discours anti-immigrés qui sont toujours largement majoritaires à l’extrême droite. 

 

*Vincent Tiberj est polististe. Il est chargé de recherche à l’Institut d’études politiques de Paris.

 

Propos recueillis par Mickaël Bouali.

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