La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Sur l’antisémitisme dans le monde musulman, Sylvie-Anne Goldberg

L’antisémitisme, vieux démon européen, retrouve une vigueur largement imputée à l’islam et aux musulmans. Qu’en est-il réellement des liens entre islam et antisémitisme?

 

Entretien avec

Sylvie-Anne Goldberg*

Le contexte actuel et le traitement médiatique qui en est fait peuvent donner l’impression d’un fort antagonisme entre musulmans et juifs, cependant d’un point de vue historique, ne peut-on pas penser que douze siècles de cohabitation autour de la Méditerranée ont nécessairement dû entraîner des relations beaucoup plus complexes ?

Ces relations sont effectivement très complexes, et pas seulement dans une perspective historique. Encore actuellement, dans les lieux où cohabitent des juifs et des musulmans issus des mêmes origines, on peut voir qu’il existe tout un éventail de relations fondées sur la proximité et l’échange, et qui ne relèvent pas du seul antagonisme, mais aussi de la familiarité et de la complicité. Au cours de ces longs siècles de coexistence, un agencement culturel identique s’est développé qui a donné naissance à un système très particulier de relations sociales et qui souvent, même de nos jours, échappent aux conflits politiques et aux antagonismes religieux. Ce voisinage séculaire a conduit à des similarités et des proximités que l’on retrouve dans la langue, les coutumes, les modèles et les formes de religiosités ; mais également dans ses formes culturelles, dans la musique, la cuisine, ou les structures familiales. C’est cet ensemble que l’on résume sous le terme de culture judéo-arabe ou judéo-musulmane. Cette culture s’est ancrée parmi les juifs en dépit des variations des politiques instituées par l’Islam à l’égard des autres minorités monothéistes. La dhima (terme qui qualifie le traitement des non-musulmans monothéistes : juifs, chrétiens et zoroastriens) que l’on entend souvent également mentionnée comme le Pacte d’Omar, a ainsi favorisé l’émergence d’une ambiguïté fondamentale dans les relations à l’égard des non-musulmans. D’un côté, sous réserve qu’elles paient une forme d’impôt spécial, la jizia, ces minorités étaient libres d’exercer leurs cultes sans entrave, de l’autre, elle les plaçait en position d’abaissement social. Le degré de cet « abaissement » étant variable selon les lieux et les époques, et nombre de juifs occupèrent néanmoins de hautes fonctions administratives au cours de certains règnes. Si cela n’est évidemment en rien comparable avec les politiques de ségrégation, discrimination, et persécution voire aux expulsions mises en place dans la plupart des pays chrétiens européens au cours du Moyen Âge, il y eut cependant des périodes sombres au cours desquelles les juifs durent se convertir pour échapper à la mort.

Pour saisir cependant la familiarité qui s’est développée entre juifs orientaux et musulmans il faut garder à l’esprit quelques éléments historiques essentiels. La conquête musulmane survient au VIIe siècle alors que la majeure partie des juifs se répartit entre les empires perse et byzantin en Orient et au Moyen-Orient. En dehors de la petite diaspora qui avait migré, volontairement ou non vers les côtes de l’Europe chrétienne, du Nord et de l’Est, les populations juives connaissent deux foyers. L’un était traditionnellement la Palestine, où leur situation sous le régime de Byzance était misérable, et l’autre, plus prospère, en Orient, dans l’ancienne Babylonie biblique, couverte ensuite par l’Empire perse et où s’était maintenue une présence juive régulièrement alimentée par des migrations de Palestine suivant les tribulations liées d’abord aux guerres avec Rome, puis aux contraintes imposées après le passage au christianisme. Ces deux populations, séparées par les frontières d’empires, l’étaient également par de nombreuses différences culturelles et rituelles, fortement enracinées. La victoire foudroyante de l’Islam va permettre de réunir sous la même bannière politique ces deux entités en leur permettant de renouer avec des traditions prohibées par Byzance, et notamment de se réinstaller à Jérusalem. Elle leur permettra, dans un tout autre ordre d’idées, de normaliser en les unifiant, leurs traditions via le Talmud dit de Babylone, ainsi que de se lancer sur les voies commerciales nouvellement ouvertes, allant de Bagdad à la Chine, en passant par l’Espagne. L’un des phénomènes les plus remarquables est probablement l’influence de la culture musulmane sur des domaines tels que la philosophie, les sciences, la poésie, la mystique ou le droit qui ont ensuite migré avec les populations juives de l’espace islamique vers les contrées chrétiennes où ils se sont perpétués.

 

Malgré cette longue cohabitation, retrouve-t-on les traces d’un antagonisme religieux fondamental dans les textes sacrés de l’islam ?

Au cours des siècles de la formation de l’Islam, celui-ci avait à faire avec nombre de minorités, ethniques et religieuses, dont les juifs faisaient partie, mais ils n’étaient pas les seuls. Il a eu ensuite à s’arranger, plus ou moins pacifiquement, avec ses propres diversités, il n’y a donc jamais eu de face-à-face juifs/musulmans comme cela a été le cas en Europe entre chrétiens et juifs, où l’altérité était nettement plus radicale.

En Europe, les racines de l’antisémitisme sont pourtant beaucoup plus vieilles ? D’où vient-il ?

Il ne faut pas se voiler la face, l’antijudaïsme, la haine des juifs, sont partie intégrante de l’évangélisation chrétienne, comme l’avait remarquablement pointé Jules Isaac sous le terme « d’enseignement du mépris ». Cette haine tient à l’ambivalence due au fait que le christianisme s’est fondé par l’appropriation des sources et des textes des juifs (la Bible hébraïque appelée Ancien Testa­ment) tout en leur déniant la possibilité d’évoluer au-delà de la religion biblique, dont lui-même s’était détaché. Au cours des siècles d’évangélisation de l’Europe, il a également fallu convaincre les chrétiens que les juifs n’étaient pas les représentants de la « juste » religion qui était prêchée, et les sources laissent penser que ce n’était pas toujours facile. De là les mesures de ségrégation et la création du « bouc émissaire », cible de toutes les avanies et responsable de tous les maux, réels et imaginaires, qui servait incidemment à renforcer l’identité chrétienne.

 

Ce vieil et composite antisémitisme européen a-t-il influencé des penseurs musulmans ?

La colonisation a importé son système de valeurs et d’éducation, parmi lesquels l’antisémitisme traditionnel chrétien. En outre, en renforçant, comme avec le décret Crémieux, les différences de traitement entre juifs et musulmans, elle a fait jouer les divisions au sein des populations locales. Les voisins séculaires ont commencé à se différencier les uns des autres, notamment par l’effet des privilèges et des bénéfices que pouvaient faire obtenir l’accession à la culture et aux mœurs occidentales.

Dans ce contexte, la création de l’État d’Israël en 1948 fait-elle figure de tournant ?

Il est indéniable que la création de l’État d’Israël marque un tournant important, mais qu’il faut considérer dans ses deux dimensions. D’un côté, certains juifs migrèrent dès 1948 vers Israël certes, mais de l’autre, un grand nombre d’entre eux vécut leur expulsion du Maghreb comme un véritable déracinement et un exil dont ils ont gardé une profonde nostalgie, comme le montrent leurs productions littéraires, la musique et les traditions spécifiques qu’ils maintiennent, notamment en Israël.

 

Des auteurs comme Sophie Bessis évoquent une politique d’homogénéisation ethnico-religieuse dans le monde arabe entre la fin des années 1940 et celle des années 1960, en parallèle de celle menée par l’État israélien, aboutissant au départ de près de 800 000 juifs. À l’issue de la Guerre des Six Jours, Israël se lance dans une colonisation qui ne cessera de gagner en importance dans les décennies suivantes. Ce double processus a-t-il eu une influence conséquente sur l’évolution de l’antisémitisme dans la seconde partie du XXe siècle ?

En ce qui me concerne, sauf à penser que l’État d’Israël représenterait « les juifs » où et quels qu’ils soient – ce qui est loin d’être le cas —, cela ne me semble qu’une justification fallacieuse à la réactivation d’un antisémitisme dormant qui n’attendait qu’une occasion pour se libérer de la chape de honte sous laquelle l’histoire l’avait placée. Mais il est vrai que l’implantation d’Israël, à un moment où l’on assistait à un processus de décolonisation généralisé, ne l’a guère servi, d’autant que les politiques qu’il mène en ce sens depuis 1967 ne sont pas aisément cautionnables dans ce contexte.

 

Actuellement, en Europe, le négationnisme et la question de la Shoah paraissent former un élément indispensable des discours antisémites, en va-t-il de même dans les pays dits musulmans ?

On peut relever, là encore, deux types de discours, qui finalement aboutissent au même résultat. Il y a effectivement, l’aspect négationniste, qui vise à priver les juifs des « bénéfices symboliques » qu’ils auraient pu retirer de leur massacre, notamment la création de l’État d’Israël : puisque le massacre n’aurait pas eu lieu, de quoi se targueraient-ils ? Mais on observe simultanément une forme d’inversion de la donne qui, associant l’État d’Israël au nazisme et les Palestiniens aux Juifs, revient à légitimer la réalité du génocide. L’utilisation politique de l’un ou/et l’autre de ces deux types de discours est un phénomène marquant dans certains pays musulmans, mais certainement pas dans tous, et elle fonctionne également ailleurs, servant d’autres objectifs moins avouables. Il me semble cependant que la haine des juifs que l’on peut relever ces dernières décennies dans certains de ces pays, est un phénomène inédit jusque-là. Mais il dépasse largement l’antagonisme religieux – construction artificielle — et ressortit bien plus à de grands conflits qui traversent malheureusement notre planète, entre les différents systèmes de valeurs, la répartition des biens et des matières premières, et les inégalités entre populations. Ce n’est pas la première fois que les juifs se voient jugés responsables de toutes les plaies, mais, auparavant, ils n’avaient pas d’État, et celui-ci remplit actuellement la fonction d’exutoire. 

 

*Sylvie-Anne Goldberg est historienne. Elle est directrice d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS).

 

Propos recueillis par Mickaël Bouali.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.