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Islam : sortir des assignations identitaires pour faire cause commune, Mickaël Bouali et Clément Garcia

Par Mickaël Bouali et Clément Garcia*

 

Lorsqu’en 1095 au concile de Clermont, le pape Urbain II lance le fameux appel qui débouchera sur la Première croisade, il est frappant de constater que celui-ci vitupère l’entreprise d’un peuple – « un peuple venu de Perse, les Turcs » – et non une religion dans son ensemble, en l’occurrence l’islam. Quelle régression donc lorsque près de dix siècles plus tard, Samuel Huntington fait de l’Islam le « problème central de l’Occident » à l’issue d’un processus d’essentialisation qui en fait un bloc homogène et intemporel, s’étendant du Sénégal à l’Indonésie – « Le problème central pour l’Occident n’est pas le fondamentalisme islamique. C’est l’Islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l’infériorité de leur puissance ». Que s’est-il donc passé pour qu’un ecclésiastique du Moyen Âge dresse, en prélude à la « guerre sainte » par excellence, une analyse plus fine que celle développée par un politiste américain au crépuscule du XXe siècle ?

Cet islam qui cristallise désormais l’Altérité dans notre société représente cependant un Autre par bien des aspects étrangement proche, un Autre qui n’a cessé d’influencer notre région géographique. Entendons par là les différents apports arabo-musulmans au savoir universel, notamment son rôle de passeur historique des écrits de l’Antiquité grecque et latine. Mais encore, qui pourrait aujourd’hui se représenter l’usage de notre langue sans l’emploi des mots empruntés à cet ensemble civilisationnel, à l’instar d’abricot, alcool, assassin, amiral, arsenal, zéro, artichaut, aubergine, limonade, sucre, orange, sirop, magasin, massage, mesquin, douane, échec, girafe, jarre, jupe, luth, bougie, café, caramel, carafe, coton…

Des liens historiques forts, car la Méditerranée a été davantage une interface facilitant les échanges entre ses différents rivages qu’un rempart inexpugnable protégeant la forteresse Europe. Et des liens historiques qui se sont, de surcroît, renforcés au cours des deux siècles précédents avec l’épisode colonial et les vagues migratoires.

Au-delà, ces ensembles civilisationnels de part et d’autre de la Méditerranée, bien loin d’être monolithiques, relèvent de constructions mouvantes et perméables au changement historique. De fait, le couscous fait partie de la cuisine française et l’islam est une religion majeure de France depuis des décennies. À rebours du fantasme de « Grand remplacement », opposant un passé pur et culturellement homogène à un présent fait « d’insécurité culturelle », notre société est simplement vivante et, pour croître, elle fait sienne nombre d’apports extérieurs – allogènes disent les savants – comme elle l’a toujours fait. Et, on l’aura compris, cet aspect allogène est d’ailleurs discutable puisque nous sommes nous aussi héritiers de l’ensemble civilisationnel arabo-musulman – pour parler encore couscous, on rappellera que le cùscusu est aussi un plat traditionnel de la Sicile occidentale…

Mais avant d’aller plus avant, il convient de faire un sort à deux simplifications qui sont à l’origine de biais idéologiques majeurs. Tout d’abord, rappelons inlassablement que l’amalgame immigré/Arabe (ou Noir selon les variantes)/musulman/étranger est infondé et a pour seul but de constituer une Altérité au sein même de la société française en vue d’une récupération électorale. Ensuite, l’islam comme bloc homogène n’existe pas et n’a jamais existé. Comme bien des religions, celle-ci est composée de multiples variantes, du sunnisme au chiisme en passant par l’ibadisme, elles-mêmes à l’origine d’une myriade d’écoles juridiques tels les malékites en Afrique du Nord ou les hanafites en Asie centrale. Au sein du chiisme, une multitude de subdivisions a vu le jour, siècle après siècle, à l’instar des duodécimains, des ismaéliens, des zaydites ou de courants plus hétérodoxes comme les druzes, les nizarites, les alaouites ou encore les alévis. Il s’agit donc bien d’une mosaïque religieuse qui compose en réalité l’islam – caractère renforcé par l’absence d’autorité centralisatrice commune.

 

La responsabilité des occidentaux

Ces divergences sont sources de tensions lorsqu’elles sont instrumentalisées à dessein géopolitique à l’image du conflit séculaire entre chiites et sunnites à l’œuvre en Irak, en Syrie ou encore au Yémen, qui recouvre surtout la rivalité entre deux puissances régionales, l’Iran chiite contre l’Arabie saoudite sunnite – wahhabite précisément. Mais d’évidence, les acteurs régionaux ne sont pas les seuls à instrumentaliser ces divergences et les pouvoirs occidentaux ont, dans ce domaine, joué les pompiers pyromanes. Des moudjahidines afghans armés par les États-Unis contre l’Union soviétique au Hamas, choyé par Israël à ses débuts pour contrer l’influence de l’OLP, les dirigeants occidentaux sont pour beaucoup dans l’émergence de l’islamisme radical à la fin des années 1970. Trente ans après, en détruisant méthodiquement toute forme d’État en Irak, tout en livrant des armes à des groupes djihadistes en Syrie et en Libye, directement ou par le biais d’alliés à l’idéologie affreusement réactionnaire, les chefs de l’OTAN portent une responsabilité fondamentale dans l’émergence d’une organisation comme Daesh. Cet islamisme radical, malgré le vernis anti-impérialiste dont il peut se revêtir est bien évidemment l’ennemi de tous les progressistes et ce n’est pas un hasard si, à chaque attentat, de l’assassinat de Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi en Tunisie aux attentats de Paris contre Charlie Hebdo, les nôtres sont ciblés.

En France, l’écho des tensions internationales se transforme en une funeste cacophonie. Sur la table à secousse de la crise multiforme qui sévit dans notre pays, chacune, chacun est sommé de donner sa position sur l’islam, les musulmans, leur compatibilité avec la République, si ce n’est avec « notre » civilisation, entendue comme millénaire et endogène. Les esprits s’échauffent, rejouant l’air bien connu de la guerre des religions, reliftée en choc des civilisations, et les fractures de la société française se font béantes.

 

Une question de classe ?

Les élections départementales du mois dernier nous auront servi jusqu’à la nausée cette construction du clivage identitaire. Loin de l’enjeu véritable du scrutin et des préoccupations profondes du pays, voile à l’université et menus de substitution dans les cantines ont été joyeusement mêlés aux conflits du Moyen-Orient et au terrorisme islamiste. Que le président d’un parti de droite dite républicaine centre sa campagne et ses propos contre l’Islam et les musulmans en usant des pires amalgames, en dit long sur le degré d’affaissement du débat public et sur le malaise qui secoue le pays. Il est d’ailleurs à noter que le Front national et l’UMP sauce Sarkozy progressent de pair et confondent leur électorat en usant des mêmes leviers diviseurs. 

N’y a-t-il pas anguille sous roche ? Facile pour un Nicolas Sarkozy d’encenser ses amis qataris, leurs riches épouses adeptes du shopping en niqab sur les Champs Élysées tout en stigmatisant l’étudiante voilée ou l’élève refusant de manger du porc par tradition familiale. Mépris de classe, te voilà ! Car au fond, la construction de cet imaginaire antimusulman, s’il peut se draper chez les idéologues de la droite identitaire d’une prétendue lutte séculaire entre Occident et Orient, ne renvoie-t-il pas « simplement » à une question de classe ?

Nous assistons ainsi à une déclinaison nouvelle du long conflit entre la question sociale et la question identitaire, qui vient d’évidence de gagner la dernière manche. Comme communistes, notre place n’est pas dans le débat interne, vif et passionnant, qui agite l’islam. Non qu’il ne nous intéresse pas, mais il convient de laisser aux musulmans le soin de définir quelle doit être leur religion. Aux assignations identitaires, bienveillantes ou malveillantes, nous opposons le principe de laïcité. Celui, simple et puissant qui garantit la possibilité pour chacun d’exercer librement son culte et la nécessaire critique des religions, quelles qu’elles soient. Principe auquel nous ajoutons l’universalisme des droits fondamentaux attachés à la personne. Car pour nous, en toutes circonstances, un citoyen musulman, un salarié musulman, un retraité musulman est un égal. Ses droits et ses aspirations à la liberté, à l’égalité, à la fraternité sont contredits par le règne du capitalisme et bafoués dans sa version néolibérale et conservatrice. Il importe alors de souligner le caractère émancipateur du cheminement de l’homme qui, se détachant de sa stricte condition de naissance et par là des assignations qui lui sont faites à rester dans des cases définies, s’engage dans la figure de l’universel pour faire de chaque exploité, son frère, sa sœur.

Il y a urgence à faire monter les causes communes contre toutes les divisons inoculées par les esprits chagrins et nostalgiques, pour certains rabâchant à longueur d’ondes et d’antennes leur peur du « suicide civilisationnel », pour d’autres cherchant à réduire sous la bannière étroite et exclusive d’une religion la diversité des hommes et des femmes qui la pratiquent. 

 

*Mickaël Bouali est collaborateur de l’équipe de La Revue du projet.

Clément Garcia est vice-rédacteur en chef. Ils ont coordonné ce dossier.

 

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