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Qu’est-ce qu’un informaticien ?, Behaa Krefa, Muriel Roger et Chemseddine Menakbi

Dans le n° 44 (février 2015), nous avions donné la parole à un travailleur indépendant, créateur de sites Internet. Cette fois-ci, nous avons interrogé trois informaticiens travaillant dans des centres de recherche.

 

Entretien avec Behaa Krefa, Muriel Roger et Chemseddine Menakbi*

 

Dites-moi, tous les trois, en quoi consistent vos métiers respectifs.

Behaa Krefa : Je suis data manager : en d’autres termes, je suis en charge de la gestion et du traitement des données (médicales) des études cliniques dans lesquelles le Centre d’investigation clinique (CIC) de Lyon est impliqué. Ces données sont recueillies par le personnel hospitalier (médecins, attachés de recherche clinique, secrétaires médicales…). Les missions de data manager sont diverses : mettre en place des outils de suivi des études coordonnées par le CIC, réaliser des analyses statistiques et automatiser des extractions sur des « données patients », rassembler entre eux les dossiers informatiques des malades (on dit des « fichiers »). Fusionner ces fichiers peut s’avérer complexe lorsqu’on est amené à en manipuler un certain nombre, car ils sont très souvent conçus de façons assez diverses et le data manager doit les rendre compatibles, afin de permettre leurs analyses. Un boulot de nettoyage des informations qui y sont présentes s’impose pour constituer des bases de données propres et homogènes. Ces fichiers peuvent contenir plusieurs types de variables (ou facteurs) qui caractérisent les patients : des variables numériques (par exemple, le poids, la pression artérielle, le nombre de cigarettes par jour, etc.), des variables qualitatives (par exemple, le sexe, le statut du patient fumeur ou non etc.). En moyenne, les fichiers comportent 200 lignes et 50 à 100 variables. Je peux parfois être amené à effectuer les analyses statistiques pour détecter d’éventuels facteurs qui pourraient expliquer telle ou telle maladie. Dans les cas d’analyses plus complexes, je transmets les fichiers traités à des biostatisticiens plus spécialisés.

 

Muriel Roger : Je m’occupe de « sûreté » informatique – à ne pas confondre avec la « sécurité » (qui vise à empêcher le piratage, les intrusions). Un logiciel, c’est souvent capricieux, il faut donc s’assurer qu’il fait bien ce qu’on attend de lui, qu’il n’a pas de « bogue » (c’est-à-dire de ratés, de blocages, d’erreurs). Ce n’est pas si simple. On part en général d’un modèle mathématique qui est une abstraction du système réel, on obtient ainsi un cadre pour démontrer mathématiquement des propriétés et garantir un certain nombre de bons fonctionnements. Mais un tel modèle mathématique ne permet de prouver des choses que dans un monde simplifié, car le réel est généralement trop complexe. Une autre façon de vérifier un bon comportement des logiciels est de les tester. Pour ce faire, il faut « deviner » des données qui permettront de tester le logiciel, et cela de la façon la plus automatique et la plus intelligente possible, afin d’explorer en profondeur un nombre maximal de ses comportements possibles, et de pouvoir les comparer aux résultats attendus. Mais ce nombre maximal pouvant être très grand, il faut trouver des stratégies qui génèrent moins de cas de tests, et qui s’exercent précisément sur les endroits sensibles du logiciel.

 

Chemseddine Menakbi : Au cours de mes études universitaires, je n’ai fait ni informatique, ni mathématiques, mais plutôt un cursus d’ingénieur en chimie industrielle ! Mais mon sujet de fin d’études portait sur de la chimie théorique ou « computationnelle », un sujet beaucoup plus proche des mathématiques, de la physique, de l’informatique. J’ai alors pu me lancer dans une thèse dont le titre, qui semble pompeux, peut être résumé par « Développement théorique pour l’étude des bio-polymères ». Il s’agit de résoudre des équations mathématiques pour (tenter de) prédire le « comportement » de molécules (leurs géométries, comment elles interagissent, comment elles se lient entre elles…). Je fais donc (entre autres) des calculs quantiques, qui se traitent en résolvant une équation mathématique fondamentale (dite de Schrödinger), qui est à la chimie quantique ce que les lois de Newton sont à la mécanique classique. Résoudre cette équation dans mes cas de bio-polymères consiste à y détecter des valeurs et directions privilégiées (dites « propres »). Mais, quand on a un bio-polymère de 250 atomes environ, cela nous conduit facilement à des tableaux de 2 800 lignes et 2 800 colonnes, chaque élément contenant lui-même un arsenal d’intégrales. Pour un tableau de simples nombres, de 3 lignes sur 3 colonnes, le calcul à la main est déjà laborieux. Alors ici, la force brute des machines devient non seulement intéressante, mais indispensable.

 

Les informaticiens parlent souvent de logiciels, de codes, ils disent « programmer », « développer », « implémenter », etc. Qu’est-ce que cela veut dire dans ton cas ?


Chemseddine Menakbi : Il faut d’abord chercher dans la littérature comment les théoriciens ont traduit mathématiquement les problèmes physiques qui nous intéressent, et en général adapter les équations au cas étudié. Cela débouche sur des calculs (extrêmement) longs et compliqués, dont les résultats peuvent être interprétés physiquement pour mieux comprendre les phénomènes chimiques en question. On va « ordonner » aux ordinateurs de réaliser ces calculs. Si l’on veut que le calcul ne se « plante » pas et qu’il aboutisse à un résultat dans un délai raisonnable, il ne faut pas lui livrer des instructions n’importe comment : il y a en effet des milliers ou des millions de données parfois enchevêtrées, ou en interaction. La suite de ces instructions est ce qu’on appelle un « code informatique » qui doit être mis en œuvre ou « implémenté » (d’après l’anglicisme du jargon en vigueur). D’un point de vue informatique, mon travail ne se limite pas à utiliser un code existant et à en analyser les résultats, il faut implémenter des modifications au code que j’utilise, c’est-à-dire l’enrichir de nouvelles fonctionnalités, en l’occurrence réaliser de nouveaux calculs mathématiques dont les résultats devraient permettre de déterminer d’autres propriétés des molécules. À titre personnel, ce qui me plaît (et m’intrigue énormément), c’est justement de comprendre le sens des différents langages en jeu (essentiellement mathématiques, informatiques) et surtout de pouvoir traduire/passer d’un langage à un autre afin d’en donner un sens réel (un procédé, je crois, on ne peut plus intuitif pour des langages pourtant rigoureux !). C’est intermédiaire entre de l’informatique appliquée et de l’analyse numérique.

 

On n’opère pas seul dans son coin…

Behaa Krefa : Je travaille au Centre d’investigation clinique, structure de recherche clinique rattachée aux Hospices civils de Lyon et à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), nous sommes une cinquantaine : quelques médecins de diverses spécialités, cinq chefs de projets, une trentaine d’attachées de recherche clinique (je mets au féminin car il n’y a qu’un homme parmi la trentaine !), cinq infirmières ou aides-soignantes, un informaticien, deux data managers et trois secrétaires. Je collabore surtout avec les chefs de projets et les attachées de recherche clinique sur les projets que nous avons, mais également avec l’informaticien du service, qui installe les postes informatiques, maintient le bon fonctionnement des serveurs, des machines, fait les mises à jour, met en place des sauvegardes automatiques, etc.

 

Que dire des conditions de travail ?

Behaa Krefa  : Je ne pense pas qu’elles soient très différentes de celles des autres services publics. Au sein de la structure, sur une cinquantaine de personnes, il y a environ 40 personnes en CDD. Nos contrats sont conditionnés par les financements accordés aux études et cela influence directement leur durée et nos salaires.

 

Chemseddine Menakbi  : En ce qui me concerne, elles sont bonnes. J’ignore à quoi ressemblera mon avenir, mais, en ce moment, les possibilités pour les métiers de l’informatique restent optimistes (sans même parler de certains ponts d’or en mathématiques et informatique financières !). Ce n’est souvent pas le cas pour les doctorants d’autres spécialités dans la précarité ambiante avec un financement sur trois ans, une vie acrobatique pour terminer la thèse s’il y a besoin d’une quatrième année, puis une vie d’errances en « post-doc », peu de postes ni dans la recherche publique et l’enseignement supérieur, ni en entreprise.

 

Muriel Roger : Je suis au CEA qui est un EPIC (Établissement public à caractère industriel et commercial), c’est-à-dire une entreprise à capitaux publics mais sous le coup du droit du travail privé. De nombreux collègues sont occupés au pilotage de centrales nucléaires, mais moi, je travaille plutôt sur les systèmes embarqués à bord de véhicules (voitures, trains, avions). La recherche technologique est une activité que le CEA a historiquement depuis sa création à la Libération. Globalement, on est plutôt plus libre et moins exploité que dans le privé. Je connais un informaticien de Valeo (équipementier automobile) qui m’a raconté ses conditions de travail, ça vaut le détour : immenses open spaces (bureaux ouverts) aucun espace personnalisé, tout le monde est interchangeable. Il y a alors une rotation assez importante des informaticiens, qui ne restent pas dans la boîte et vont voir ailleurs. Mais ce type de schéma se retrouve aussi pour une part au CEA, qui est assez en pointe, concernant la recherche… de financements : rédiger des rapports, tenter de séduire des agences qui dispensent des crédits sur projets jugés par elles, tout cela au détriment du travail scientifique et technique ! Plus ça va, plus ce qui est important est de ramener des sous, peu importe le contenu des projets, situation qui s’étend aussi dans les universités, au CNRS, à l’INSERM.

 

 

Au-delà de ces témoignages le lecteur intéressé par les aspects variés et politiques de l’informatique pourra se reporter au dossier de la revue Progressistes n° 5 (juillet-septembre 2014), ainsi qu’au dossier Fab-lab de La Revue du Projet n° 40 (octobre 2014). 

 

*Behaa Krefa est data-manager au Centre d’investigation clinique de Lyon.

Muriel Roger est ingénieure chercheuse en informatique au CEA à Saclay.

Chemseddine Menakbi est doctorant à l’École nationale supérieure de chimie de Montpellier.

 

Propos recueillis par Pierre Crépel.

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