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Le Sahara, un espace déstabilisé ?, André Bourgeot

La métaphore du « Sahara-carrefour » illustre ce qu’est devenu ce désert qui n’échappe pas à la mondialisation capitaliste en crise.

 

Par André Bourgeot*

 

Le Sahara (As -Sahara al -kobra), qui est le plus vaste désert du monde, est une région écologique anthropisée depuis des millénaires. Aujourd’hui partagé entre des États-Nations, ses évolutions géopolitiques contemporaines, entre dynamiques nationales, post-coloniales et mondiales, doivent être appréhendées dans le contexte des souverainetés nationales, tant il n’est pas une entité politique homogène.

 

 

Les enjeux géopolitiques sahariens : repères historiques

 

Cinq grands repères permettent de décrire les principaux enjeux géopolitiques sahariens au cours du dernier siècle (1912-2012).

 

1) La politique coloniale s’est édifiée sur le « Plan d’organisation du Sahara » rédigé en 1912 par le R.P. Charles de Foucauld, moine-ermite en Ahaggar (Algérie). Ce plan, qui repose sur une analyse de politique régionale (Sahara central et zone Sahara-Sahel), a contribué à la conception d’un territoire touareg et à l’organisation militaro-administrative du Sahara central qui fut porteuse de la création d’un Sahara français.

 

2) À la fin de la période coloniale, le Sahara devient l’objet d’intérêts économiques accrus qui résultent de la découverte, en 1956, en Algérie, de deux gisements d’hydrocarbures (Hassi Messaoud et Hassi R’Mel). Ces intérêts se manifestent par la création de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) promulguée par la loi du 10 janvier 1957 dont les objectifs étaient :

- d’unifier le Sahara afin de permettre aux capitaux français de prospérer

- de couper l’Algérie du Nord de l’Afrique subsaharienne afin de s’approprier les richesses du sous-sol (pétrole, gaz naturel) et de s’assurer une indépendance énergétique.

- de sauvegarder des zones d’expérimentation nucléaires

- de contrecarrer l’extension du panarabisme et du panislamisme vers l’Afrique noire et de lutter contre le trafic d’armes.

 

3) Les cycliques rébellions touarègues (1916, 1963-64, 1990-1995, 2006, 2012 [au Mali]), qui se sont toutes développées dans un contexte où le pouvoir étatique était affaibli ou en construction, ont également été au cœur des enjeux géopolitiques sahariens.

 

Plus à l’ouest, le conflit du Sahara occidental, impliquant le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario, mouvement qui lutte pour l’indépendance du Sahara occidental occupé par le Maroc, s’est imposé comme un enjeu de la politique régionale. Il constitue le talon d’Achille de l’Union du Maghreb arabe et contribue à miner son unité, à empêcher toute coopération régionale contre les menaces communes du terrorisme. Ce conflit s’est mué en une lutte d’influence maroco-algérienne.

 

4) La sanctuarisation de la nébuleuse Al Qaïda avec trois acteurs qui s’envisagent à des échelles différentes : Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) au caractère international ; le Mouvement pour l’Unité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) à la dimension sous régionale ; Ansar Eddin composé d’autochtones, notamment Touaregs, localement circonscrit.

 

5) Les interventions militaires franco-britanniques et « otanesques » en Libye en 2011 qui débouchèrent, d’une part, sur l’élimination programmée du Colonel M. Kadhafi et sur l’effondrement de la Jamahiriyya et, d’autre part, sur la montée en puissance des forces djihadistes et des milices tribales qui se disputent le pouvoir et le contrôle des ressources extractives.

Elles déstabilisèrent l’ensemble des États saharo-sahéliens, notamment le Mali et le Niger.

 

 

Les États saharo-sahéliens dans les enjeux géopolitiques contemporains

À la fin du XXe siècle, les États saharo-sahéliens ont subi les contrecoups de l’effondrement du système soviétique et de la montée en puissance des mouvements djihadistes et de l’adoption par les États-Unis, après les événements du 11 septembre 2001, de la « doctrine Bush », conception stratégique définie par la « guerre globale contre le terrorisme ». Dans le Sahara, elle s’est traduite, en novembre 2002, par la création du Pan Sahel Initiative (PSI) visant à protéger les frontières contre les trafics d’armes, de drogue et les mouvements terroristes internationaux. Les objectifs principaux ont été de former les militaires nationaux au Mali, au Niger, en Mauritanie et au Tchad à la lutte contre le terrorisme et de coordonner les coopérations régionales à l’aide de la technologie américaine. Le PSI céda ensuite la place au Trans Saharan Counter Terrorism Initiative (TSTCI), dont le siège se situe à Ouagadougou.

C’est dans le sillon de ces interventions que s’inscrit la politique africaine française néocolonialiste et notamment l’opération militaire Serval au Mali (janvier 2013-juillet 2014) légalisée par la demande du Président Dioncounda Traoré et destinée à stopper l’avancée des salafistes djihadistes vers le sud. Elle intégrera le dispositif régional intitulé Barkhane qui mobilise 3 000 soldats sur l’ensemble du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). Mais cette opération ne visait-elle pas aussi à protéger (par anticipation) les intérêts français dans les pays côtiers, notamment ceux de la multinationale Bolloré sur le port d’Abidjan ? Cette intervention fut accompagnée par l’interposition de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) légitimée par la résolution 2 100 (25 avril 2013) du Conseil de sécurité de l’ONU.

On assiste ainsi à une militarisation de l’espace saharien qui s’apparente à une forme adaptée d’une militarisation de l’économie. C’est là un tournant fondamental, inédit, qui inaugure l’entrée dans le XXIe siècle. À la « guerre politique » du découpage du monde en territoires, succède dès le début des années 2000, une « guerre économique » dont l’objectif principal est le contrôle des ressources énergétiques, notamment le pétrole et l’uranium.

 

La crise structurelle du capitalisme induit des formes nouvelles de déstabilisation des États-Nations dans la recherche nécessaire de nouveaux marchés, dans la reconfiguration des formes institutionnelles au profit d’une plus grande intégration économique pilotée par les grandes puissances. Ces processus de déstabilisation, voire de destruction, visent en outre les « États contre-hégémoniques » (Algérie, Libye). Il en va ainsi de l’affaiblissement du Mali, qui s’est accompagné de la récurrence et de l’intensification des contestations de l’État central de même que de l’approfondissement des clivages ethniques. La déstabilisation des centres (politiques, économiques, culturels) irait de pair avec la recomposition des territoires nationaux. En ligne de mire, la fin de la centralisation politique autour du modèle de l’État-Nation qui se traduirait par l’émergence de nouvelles formes de pouvoirs locaux et de réorganisation administrative et politique des États, notamment par la fédéralisation des États sahariens, l’ensemble visant à instaurer un nouvel ordre politique et économique dans cet espace saharo-sahélien susceptible d’enrayer et de redynamiser le capitalisme en crise.

 

*André Bourgeot est anthropologue. Il est directeur de recherche émérite au CNRS.

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