La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Le capital fictif, Cédric Durand

Cédric Durand, auteur du livre Le Capital fictif  (Les prairies ordinaires, 2014) répond aux questions de Florian Gulli.

 

Entretien avec Cédric Durand*

 

D’abord, l’objet de votre livre : la finance. De quoi s’agit-il concrètement ?

Très simplement, la finance c’est l’ensemble des opérations qui consistent à échanger de l’argent contre des promesses de paiements futurs. En dépit de toutes les sophistications contemporaines, les activités financières se ramènent toujours à ce type d’anticipation. Le secteur financier permet que les fonds disponibles ne demeurent pas oisifs et, grâce à la création de monnaie de crédit par le système bancaire, il favorise l’expansion du capital en permettant le financement préalable de nouvelles activités productives (l’investissement des entreprises) ou en développant la consommation des ménages (crédit immobilier, crédit à la consommation). Les institutions financières et les marchés d’actifs jouent également un rôle cognitif essentiel : en sélectionnant les secteurs dont la profitabilité est la plus prometteuse et en identifiant ceux où elle décline, ils aiguillent les capitaux et constituent de cette manière le véritable centre de pilotage du développement économique. Comme le souligne Costas Lapavitsas, la finance, « c’est le système nerveux de l’économie capitaliste, c’est l’entité sociale qui rassemble les ressources dispersées dans toute la société en un tout ».

Le capital financier est la forme la plus fétichisée du capital, celle qui incarne la faculté magique que semble avoir l’argent de grossir sans se risquer dans les hasards de la production. Pour reprendre l’image de Marx, il semble capable de fructifier à la manière dont un poirier donne des poires. Il n’en reste pas moins que la finance n’est jamais en tant que telle créatrice de valeur. Les profits financiers doivent donc être pensés comme des transferts depuis les revenus des activités productrices de valeur, c’est-à-dire des revenus du travail et/ou des profits tirés de la production de biens et services.

Trois principaux types de revenus peuvent être caractérisés comme des revenus financiers : les intérêts versés par les agents endettés, les dividendes perçus par les actionnaires et les plus-values réalisées lors de la cession d’actifs. Ces profits peuvent enrichir des ménages – ce qui nourrit la hausse des inégalités – mais aussi des firmes non financières et des institutions financières. Un type additionnel de profit financier correspond aux bénéfices que dégagent les firmes financières de leurs activités de gestion des flux financiers.

 

Le livre essaie d’expliquer le développement et l’instabilité de la finance. Cette instabilité est selon vous structurelle et ne s’explique pas en premier lieu par la cupidité des agents de la finance ?

Les grandes banques sont des délinquantes multirécidivistes. Des deux côtés de l’Atlantique elles ont été condamnées à payer des dizaines de milliards de dollars d’amendes ces trois dernières années en raison des multiples fraudes dans lesquelles elles sont impliquées : manipulation des taux d’intérêt mondiaux (scandale du LIBOR), manipulation des taux de change, blanchiment d’argent… Le développement du trading à haute fréquence est une autre illustration de cette propension à la triche : ce qui se joue à la milliseconde, c’est tout simplement la possibilité de bénéficier de l’information révélée lorsqu’un ordre de marché est passé par un acteur donné en prenant – grâce à des circuits plus rapides – des positions contre celui-ci avant même que l’ordre ne soit arrivé à destination. Les opérations autour des subprimes – des prêts immobiliers à des ménages modestes étasuniens largement insolvables – ont joué un rôle déclencheur dans la tempête de 2007-2008. Les enquêtes qui ont suivi la débâcle ont révélé au grand jour l’absence totale de scrupule des acteurs du secteur. J’évoque dans le livre les éléments apparus lors d’un procès intenté à la banque Morgan Stanley. Dès 2005, les cadres de cette banque avaient pris conscience que quelque chose ne tournait pas rond : citant le cas d’un emprunteur qui prétendait gagner 12 000 dollars par mois en tant que superviseur dans une maison de tarots, l’employée de Morgan Stanley en concluait que les prêts qui leurs étaient fournis afin qu’ils les transforment en titres n’étaient pas solides. L’opinion de la banque sur le marché immobilier était faite dès début 2006, lorsqu’elle s’engage sur des spéculations à la baisse sur des titres dont elle se défausse auprès de ses clients. Et au printemps 2007 l’atmosphère est à la franche rigolade. À la recherche d’un nom pour un produit dérivé basé sur les subprimes et vendu comme « plus sûr que triple A », les idées fusent : « coup de poing de Tyson », « holocauste nucléaire », « tueur à gages », « la débâcle subprime » ou, plus sobrement, « sac de merde ».

Pour autant, cette cupidité ne suffit pas à expliquer l’instabilité financière. Les individus qui travaillent au cœur de Wall-Stret ne sont pas plus que les autres des Homines oeconomici rationnels et omniscients ; ils sont comme les autres sujets à des biais cognitifs (sur-optimisme, aveuglement au désastre, conformisme) qui informent leurs décisions tant personnelles que professionnelles. La preuve en est qu’un certain nombre d’institutions ont été englouties lors de cette crise, leurs dirigeants n’avaient donc pas anticipé l’ampleur de la bulle et les risques qu’elle leur faisait courir. Le problème de l’instabilité financière n’est donc pas principalement un problème moral qui pourrait être réglé en changeant les incitations individuelles des personnes travaillant dans ce secteur, par exemple en imposant que les pertes des opérations des traders se traduisent négativement dans leurs rémunérations. Ce qui est en cause, c’est plutôt le cadre de la finance libéralisée qui permet ces comportements et les encourage. C’est le grand mérite de l’économiste post-keynésien Hyman Minsky d’avoir souligné que l’instabilité de la finance libéralisée est systémique. Plus la période de stabilité est longue, plus les interventions publiques visant à contenir l’instabilité financière sont efficaces et plus les risques s’accumulent. En effet, dans un tel contexte, les agents financiers en compétition les uns avec les autres sont incités à faire preuve de toujours plus d’intrépidité dans leur recherche de nouvelles combinaisons pour accroître leurs profits. L’accumulation de ces stratégies individuelles périlleuses se traduit par une montée du risque à l’échelle du système et débouche inéluctablement sur une grande crise.

 

Votre livre s’inspire largement du concept marxien de « capital fictif ». Pouvez vous le définir et indiquer sa pertinence actuelle ?

Le capital fictif est une forme de capital (des titres de la dette publique, des actions, des créances) qui circule alors que les revenus de la production auxquels il donne droit ne sont que des promesses, dont le dénouement est par définition incertain. En ce sens, il s’agit d’une forme de prévalidation sociale du processus d’accumulation qui est ambivalente. D’un côté, pour Marx, le capital fictif favorise le développement capitaliste dans la mesure où cette opération d’anticipation permet d’accélérer le rythme de l’accumulation du capital. D’un autre côté, cependant, l’anticipation sur l’accumulation à venir implique que le capital fictif correspond à une forme radicale de fétichisme, susceptible de se muer en fantasmagories insoutenables. La somme de capital fictif accumulé peut alors prendre des proportions incompatibles avec le potentiel productif effectif des économies. On retrouve ici un raisonnement plus proche des premiers théoriciens libéraux du capital fictif et de Hayek. La surraccumulation du capital fictif conduit en ce cas inexorablement à la crise. Pour Marx, cette ambivalence du capital fictif donne à ses zélateurs « ce caractère plaisamment hybride d’escrocs et de prophètes ».

Le capital fictif accumulé a explosé au cours des dernières décennies. Dans les principales économies riches, les formes élémentaires de capital fictif (dette publique, dette du secteur privé non-financier, capitalisation boursière) représentaient environ 150 % du PIB en 1980 contre 350 % aujourd’hui ! Et le phénomène est encore plus important si l’on prend en compte les formes sophistiquées du capital fictif associées aux produits dérivés et au développement du shadow banking (banque de l’ombre). Pour reprendre le titre d’un ouvrage récemment publié par le sociologue Wolfgang Streeck, nous avons beaucoup acheté de temps. Les promesses de remboursements se sont multipliées jusqu’à atteindre un niveau insoutenable. C’est une des dimensions centrales de la crise financière de 2008, mais c’est aussi ce qui explique les réformes structurelles et les politiques d’austérité mises en œuvre avec tant de hargne par les gouvernements. Il faut tenir les promesses, continuer à tout prix à valider le capital fictif accumulé !

 

Que pensez-vous du slogan de certains républicains américains au début de la crise en 2007-2008 : « Sauvons Main Street, pas Wall Street ! », c’est-à-dire, sauvons l’économie réelle et laissons tomber l’économie fictive.

C’est un bon slogan. Il n’y a aucune raison que la puissance publique soutienne à bout de bras les institutions financières et leur permette de générer des profits.

Regardons ce qui se passe en Europe, une région ravagée par le chômage, le déclin industriel, la dégradation des services publics. La seule industrie qui bénéficie de la part des institutions européennes d’une politique volontariste à grande échelle, du type d’action vigoureuse et résolue qui fait cruellement défaut dans tant d’autres domaines, c’est l’industrie financière. Les grandes banques ne font des profits que parce qu’elles bénéficient de garanties publiques. Le FMI a calculé que les subventions implicites auxquelles correspondent ces garanties se sont élevées à 300 milliards de dollars en 2012 dans la zone euro. Dans son ensemble, le système financier ne survit que grâce à une politique monétaire titanesque. En décembre 2011 et février 2012, ce sont quelque 1 000 milliards d’euros (près de 8 % du PIB de la zone euro !) qui furent injectés par la Banque centrale européenne dans un système bancaire au bord de la banqueroute. Cet automne l’institution de Francfort a remis le couvert avec une opération de refinancement à long terme et, magnanime, double la mise maintenant avec un programme de rachat de titres sur les marchés, pouvant aller jusqu’à 700 milliards d’euros. Conjugués à des taux d’intérêt extrêmement faibles, l’effet de ces politiques est de soutenir artificiellement la valeur accumulée sur les marchés et de valider des stratégies financières déconnectées de la dynamique réelle de nos économies.

Pourquoi une telle débauche d’énergie au service d’un secteur dont l’utilité sociale est inversement proportionnelle aux revenus mirifiques qu’elle offre à quelques happy few ? Avec 47,7 millions de personnes au chômage ou en situation de sous-emploi en Europe, n’y aurait-il d’autre politique que la défense de la stabilité financière ?

L’alternative, c’est la désaccumulation financière. Il faut restructurer une dette publique largement illégitime et soulager les ménages surendettés, socialiser un secteur financier qui de toute façon ne peut se passer de la béquille de l’État et contrôler la circulation des capitaux. Sortir du chantage à la stabilité financière, c’est aussi se donner la possibilité de mobiliser la politique monétaire au service du bien commun. Pour mémoire, 1 000 milliards d’euros, c’est le coût de 17 millions d’emplois au SMIC pendant 3 ans. Répondre à l’urgence sociale, satisfaire la demande de services publics, entreprendre la transition écologique. C’est à ces tâches que devrait s’atteler le volontarisme politique, pas à stabiliser la finance.  

 

*Cédric Durand est économiste.

Il est maître de conférences à l’université Paris-13.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.