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Connaissez-vous Stuart Hall ?, Gérard Streiff

Par Gérard Streiff

 

Stuart Hall (1932-2014) fut une figure du marxisme anglophone. Il a théorisé la droitisation thatcherienne, et l’affaissement lié de la social-démocratie. Son nom revient volontiers dans des débats politiques en Europe, ces temps-ci.

 

La « TINA », there is no alternative (il n’y a pas d’autre choix), est plus que jamais le bréviaire dominant. Les gens de pouvoir et des média s’en gargarisent. Le slogan date des années Thatcher, premier ministre britannique de 1979 à 1990. Hors du marché, point de salut, disait-elle ! Cette propagande libérale a rapidement marqué toute

la droite occidentale et fait plier la gau­che sociale-démocrate (notamment François Mitterrand, dès son virage de 1983). Stuart Hall fut le contemporain de cet aggiornamento mercantile. Il créa le concept de « thatchérisme » et théorisa le système de la « Dame de fer ». En même temps, il pensait que cette droitisation n’était pas inéluctable. Dénonçant l’alignement social-démocrate, il voulait croire à la possibilité d’une alternative à gauche. Il n’est pas sans intérêt, aujourd’hui, ici, de découvrir les travaux de ce sociologue, d’autant qu’il se dit qu’on le lirait volontiers à Athènes ou à Madrid.

 

Stuart Hall est un intellectuel jamaïcain qui arrive en Grande-Bretagne l’année de ses vingt ans. Il y passe sa vie mais sans jamais se sentir britannique. Dans son dernier entretien, au « Guardian » (11/02/2012), il dit : « Ma venue en Angleterre était pour moi un moyen de m’échapper ; mais ce fut une erreur. » Universitaire, ses relations avec l’institution sont mauvaises : « L’Académie était juste pour moi une façon de gagner de l’argent. » Ce marxiste tendance Gramcsi pour dire vite devient, dès les années cinquante, une des figures marquantes de la New Left Review, revue de la nouvelle gauche marxiste britanique puis un des pères de ce qu’on appellera les cultural studies, soit « un courant de recherche à la croisée de la sociologie, l’anthropologie culturelle, la philosophie, l’ethnologie, la littérature, la mediologie, les arts, etc. » (dixit Wikipédia).

En 1968, Stuart Hall prend la direction du « Center for Contemporary Cultural Studies » de Birmingham. Il travaille, avec de jeunes marxistes, sur la sociologie des média et de la culture, « l’analyse politique néo-gramscienne et une méthodologie inspirée des meilleures productions de l’althussérisme français, Louis Althusser et Nicos Poulantzas en particulier » note la revue Contretemps, laquelle ajoute : « Hall propose une théorisation inédite de l’idéologie, saisie à la fois comme expérience pratique, modalité à travers laquelle la classe est habitée, co-construite, investie par les agents sociaux, mais aussi comme ciment des rapports sociaux, reflétant ces derniers tout en les légitimant, leur donnant une apparence d’éternité. »

 

L’analyse du bloc historique

Au fil des ans, Stuart Hall s’impose comme un penseur du multiculturalisme, du racisme et de la montée des droites radicales, des mouvements anti-immigration, du féminisme également. Il reste peu connu en France. Il n’a pas laissé d’ouvrages mais une pléthore d’articles et autres contributions ; ses travaux ont été en partie publiés aux éditions Amsterdam, sous le titre Identités et culture, sous la direction de Maxime Cervulle, maître de conférences en Sciences de la communication à Paris 8. La revue Contretemps est attentive à ses recherches. Le politologue Gaël Brustier invoque volontiers le travail de Stuart Hall, revenant par exemple sur son analyse du thatchérisme : « Au-delà des questions économiques, la victoire d’un camp politique est d’abord la conséquence d’une réforme intellectuelle et morale. Hall fut l’un des plus minutieux analystes du « bloc historique » qui porta Thatcher au pouvoir et qui, unifiant à la fois la superstructure (tout le champ des représentations), les structures de l’économie (la globalisation, pour faire simple) et une alliance de forces sociales, aux conditions matérielles différentes mais adhérant au projet du thatchérisme, favorisa la mise en place des politiques voulues et pensées par Thatcher, les siens et leurs partenaires des autres pays ».

Dans un autre article de Brustier, on peut lire : « L’analyse méticuleuse du thatchérisme de Stuart Hall emprunte beaucoup au concept d’hégémonie, forgé par Gramcsi. Il analyse l’émergence du pouvoir thatchérien comme une conséquence des mutations socio-économiques mais également comme un moment de synthèse de différents aspects. À la fois économique, sociale, morale, intellectuelle, la révolution thatchérienne ne relève pas du simple exercice du pouvoir d’État. Des individus aux conditions matérielles radicalement différentes adhèrent à une vision du monde commune et s’inscrivent dans ce vaste mouvement qu’est alors le thatchérisme. Hall interprète le « moment Thatcher » comme une tentative de restructuration de la société articulant la nostalgie de la grandeur britannique et des éléments nouveaux portés par le courant de la Dame de fer au sein du Parti conservateur. C’est un projet global mêlant toutes les dimensions de la vie sociale ».

Dans l’entretien au Guardian déjà cité, Hall dit : « Les trois décades du néolibéralisme ont installé [leurs thématiques] dans la conscience du peuple et ont infecté la façon de voir des jeunes gens ; sur la pauvreté, par exemple, ceux-ci parlent comme s’ils s’étaient castrés, exactement de la même façon que les politiciens. »

Le thatchérisme, dit Hall, est une forme de « modernisation régressive » qui mêle éléments idéologiques liés au passé et conception nouvelle des rapports sociaux.

Cette émergence libérale, prenant bille en tête le consensus keynésien, percute la social-démocratie, son goût du compromis et d’arrangement avec l’État-providence ; elle vise une autre hégémonie que celle des Trente Glorieuses. Hall pensait sans doute que la social-démocratie tirerait profit de ses travaux sur la droite ; il n’en fut rien. Tout au contraire, Blair droitisa (encore) le travaillisme. Au lieu d’une radicalisation de gauche, « on assista à l’affirmation d’une droite particulièrement offensive dont la domination se renforça presque constamment » dit encore Brustier.

« Je me suis impliqué dans les cultural studies, précise Hall au Guardian, parce que je ne pensais pas que la vie était purement déterminée par l’économie. J’ai beaucoup polémiqué avec ce déterminisme économique. J’ai passé ma vie à argumenter avec le marxisme, avec le néolibéralisme. Leur idée, c’est qu’en dernière instance, l’économie serait déterminante. Mais c’est quoi cette dernière instance ? Si vous regardez la situation actuelle, vous ne pouvez pas commencer et finir avec l’économie. C’est nécessaire mais c’est insuffisant. » 

EXTRAITS

Héritage néo-gramcsien

« Fidèle à un héritage néo-gramscien, Hall a toujours été travaillé par la question politique et stratégique. Au début des années 1980, armé des concepts et des outils théoriques qu’il a lui-même forgés dans la décennie précédente, il produit une intervention décisive dans les colonnes de Marxism Today, à l’époque revue du Parti communiste de Grande-Bretagne, dans laquelle ont écrit d’autres figures comme Eric Hobsbawm. Dans des textes qui feront date, il élabore la notion de thatchérisme, enjoignant la gauche radicale à comprendre la nouveauté du phénomène Thatcher, son originalité par-delà les stratégies classiques du parti conservateur et des classes dominantes. Par là, il assumait une rupture avec la gauche du parti travailliste, à laquelle il reprochait de demeurer impuissante face à l’ampleur du thatchérisme et à l’incapacité du mouvement ouvrier à apporter une réponse syndicale classique aux offensives néolibérales. Cette prise de distance polémique lui a été beaucoup reprochée, parfois pour le meilleur quand elle a suscité des débats stratégiques sur les perspectives du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne, et pour le pire quand les commentateurs ont voulu faire injustement de Hall un précurseur du New Labour et du blairisme. Si Stuart Hall a pu développer un cadre d’analyse théorique en dissonance avec le marxisme, introduisant une méthodologie pluraliste que d’aucuns qualifieront de postmarxiste, son travail laissera surtout la trace d’une recherche menée sur le long terme autour d’objets délaissés par le marxisme classique : la communication médiatique dans sa matérialité et son économie, la culture populaire comme terrain de la lutte d’hégémonie, la race et l’ethnicité en tant que formations sociales semi-autonomes et historiquement spécifiées. »

Revue Contretemps, 02/2014

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