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Le pays a besoin d’une vraie loi cadre de santé publique, entretien avec Jean-Luc Gibelin

Le grand entretien

 

Entretien réalisé par Léo Purguette

 

Alors que la loi santé agite le débat public, Jean-Luc Gibelin, animateur du secteur Santé du Conseil national du PCF, fait le point sur ses différentes dimensions. Soixante-dix ans après la création de la Sécurité sociale par Ambroise Croizat, il trace les grandes lignes de ce que pourrait être aujourd’hui une grande loi santé d’inspiration communiste et replace les différentes propositions portées par le secteur qu’il anime dans la perspective du projet communiste de nouvelle génération.

 

Le PCF est favorable à la généralisation du tiers payant. N’estimez-vous pas fondées les critiques des médecins libéraux ?

Le PCF est pour une sécurité sociale qui rembourse à 100 % les soins prescrits afin d’agir concrètement contre le renoncement aux soins qui touche actuellement près d’un tiers de la population et plus de la moitié des jeunes étudiantes et étudiants. Ce n’est pas possible de laisser faire cela.

Notre proposition concrétise notre volonté de reconquête de la Sécurité sociale dans cette année de ces soixante-dix ans. C’est toujours une idée d’avenir.

Concernant les mouvements de grève d’une partie des médecins d’exercice dit libéral, depuis des lustres nous savons que ce ne sont pas sans tentative de récupération politique par la droite, sans discours lénifiant sur la liberté d’entreprendre… Ce fut aussi le cas de la part de quelques dirigeants d’organisations professionnelles allant jusqu’à théoriser sur le « pseudo-bien-fondé » du fait de payer… Être pris en charge par la protection sociale serait, selon ces doctes penseurs, déresponsabilisant…

Mais au-delà de ces quelques exceptions, qu’en est-il ? Il est réel que la mise en œuvre du tiers payant, c’est-à-dire de la possibilité de ne pas faire l’avance des frais, est génératrice, d’une part, d’une surcharge de travail administratif. Il y a environ 600 structures dites complémentaires dans le pays. Vérifier que les « droits du patient sont ouverts », solliciter les complémentaires pour le remboursement des frais est une tâche administrative réelle.

La généralisation est aussi génératrice de frais de fonctionnement qui sont évalués à environ 3,50 € par consultation. C’est pour cela que le mouvement des centres de santé demande une prise en charge de ces frais. Pourquoi le gouvernement renonce-t-il à répondre à cette demande ? Il y va de la survie de nombreux centres de santé. Le tiers payant est une mesure très utile pour favoriser l’accès aux soins. L’expérience des centres de santé le démontre ainsi que celle des hôpitaux publics. Nous la défendons pourvu qu’elle soit organisée de façon efficace, universelle, avec les moyens nécessaires et qu’elle se situe dans une politique générale.

D’abord, pour que ce soit plus que le remboursement par la Sécurité sociale, il faut qu’il y ait une assurance complémentaire. Or, depuis deux ans, il y a un phénomène très sensible de désaffiliation des « complémentaires santé » pour cause financière. Pour ces patients là, le tiers payant n’a qu’un effet limité. Pour les autres, le tiers payant c’est une invitation à prendre une complémentaire, c’est une aide indirecte aux complémentaires plutôt que de promouvoir la Sécurité sociale.

 

Vous opposez néanmoins un « non de gauche » à la loi santé notamment au regard de la situation de l’hôpital public. Qu’entendez-vous par là ?

Il n’est pas question pour nous, d’exonérer la droite de ses lourdes responsabilités dans la « casse » de la santé publique. Nos critiques contre la loi « Hôpital, patients, santé, territoires » sont plus que jamais légitimes et fondées surtout au regard de la poursuite de sa mise en œuvre. Notre opposition au projet actuel s’appuie sur la volonté d’une nouvelle loi qui remplace la loi « Bachelot ». Il n’est donc pas question de laisser penser que notre opposition au projet actuel aurait des points communs avec la volonté de la droite de remettre en cause encore plus le service public.

 

Quelle est votre position sur la série de mesures anti-tabac ? L’imposition du paquet neutre n’est-elle pas une hypocrisie ?

Nous sommes pour de vraies et grandes mesures de prévention et de santé publique. Il ne s’agit pas de communication mais bien d’éducation à la santé, de mesures permettant l’appropriation par le plus grand nombre pour garantir la mise en œuvre de moyens humains et financiers afin d’être au plus près de la population.

Le paquet de cigarette « neutre » est mis en œuvre dans plusieurs pays d’Europe assez récemment. Il n’y a pas le recul suffisant pour en mesurer l’intérêt.

L’accès à la santé ne se résume pas à l’accès à la seule médecine curative. Les dimensions préventive et éducative de la santé ont été depuis trop longtemps mésestimées en France. Il n’est qu’à voir le peu de temps qui leur est consacré dans la formation médicale initiale des professionnels de santé. La politique de santé publique est ainsi réduite depuis des années à sa plus simple expression, portée à bout de bras par des acteurs courageux mais abandonnés et épuisés : la médecine scolaire et la protection maternelle et infantile sont vidées de leurs forces vives et doivent faire face à des problématiques toujours plus lourdes avec toujours moins de moyens…

Et comment ne pas constater les résultats insuffisants des campagnes de prévention et de dépistage ? L’une des observations récurrentes rapportées est l’absence d’adhésion à ces campagnes des usagers socialement les plus vulnérables auprès desquels les méthodes d’information classiques ne sont pas efficaces.

Seule une politique de santé publique ambitieuse qui associe éducation à la santé, prévention et promotion de la santé pourra répondre aux enjeux de santé publique d’aujourd’hui et de demain. Elle devra pour toucher efficacement toutes les populations : être financée à la hauteur des besoins, par l’État et la Sécurité Sociale ; s’appuyer sur les compétences des acteurs médico-sociaux de terrains : associations de quartiers, d’usagers, structures et services médicaux de prévention, associations de dépistage des cancers et réseaux de prise en charge des maladies chroniques, services de PMI, médecine scolaire, centres de lutte antituberculeuse, centres de santé, services de santé des collectivités mais aussi médecins libéraux.

Il est important de développer l’enseignement de la santé publique et de la prévention dans le programme de la formation initiale des médecins, chirur­giens-dentistes, infirmiers, sages-femmes et des paramédicaux. Il est utile d’inscrire l’éducation à la santé au programme scolaire des enfants dès leur plus jeune âge, puis au programme des collégiens et des lycéens. De même, accorder les moyens nécessaires à la médecine scolaire, universitaire et de PMI, à la médecine du travail pour qu’elles puissent remplir leurs missions respectives nous paraît indispensable.

 

Êtes-vous favorable à la suppression du délai de sept jours de réflexion avant une IVG ?

La suppression du délai de sept jours est une mesure positive. Depuis le vote de la loi légalisant l’IVG, le Parti communiste n’a eu de cesse de porter l’exigence de la liberté du choix de l’IVG et de la défense des centres IVG. Le gouvernement ne propose rien concernant la répartition des centres IVG sur le territoire national ni sur la réouverture des centres qui ont été fermés. Ce serait pourtant une mesure concrète pour les droits des femmes.

 

Quels seraient les jalons d’une grande loi de santé d’inspiration communiste ? Comment la réflexion sur le projet communiste intègre-t-elle la dimension santé ?

Nous proposons de reconquérir le remboursement par la Sécurité sociale des soins prescrits, avec le retour au 80 % tout de suite, viser le 100 % pour les jeunes de moins de 25 ans et les étudiantes et étudiants dans la perspective d’aller rapidement au remboursement à 100 % des soins prescrits par la Sécurité sociale et pour tout le monde. Bien entendu, dans les soins prescrits nous englobons la consultation du médecin généraliste et l’ensemble des prescriptions comme la lunetterie, le dentaire, etc.

Plutôt que des effets d’annonces ou des polémiques, il y a des mesures urgentes à prendre dans l’immédiat :

- Suppression des franchises et forfaits notamment imposés par la loi « Bachelot ». Ce sont des prélèvements supportés par toute la population de manière injuste.

- Réelle suppression des dépassements d’honoraires avec une revalorisation de la rémunération des médecins.

L’encadrement décidé par la ministre n’a eu comme conséquence que d’inciter plus de médecins à pratiquer les dépassements d’honoraires.

- Attribution des moyens pour soutenir les centres de santé qui appliquent le tiers payant sans aide de la Sécurité sociale ni de l’État. Si le tiers payant est vraiment une proposition à généraliser, il doit être d’abord financé pour les structures qui l’appliquent depuis des années mais aussi être généralisé.

- Pôle public du médicament qui permette de gagner une maîtrise publique du médicament, de la recherche à la distribution. Il faut en finir avec les profits des multinationales du médicament ; il n’est plus supportable d’avoir des remboursements partiels de médicament : soit le produit est efficace et il est remboursé à 100 % soit ce n’est pas un médicament et il ne doit plus être dans le circuit des médicaments.

- Véritables remboursements pour la lunetterie, les soins dentaires, l’audition. Il faut en finir avec l’hypocrisie du montant scandaleusement bas du remboursement de ces soins.

- Arrêt immédiat des suppressions d’activité et des fermetures de services de santé…

Les questions de santé et de protection sociale sont régulièrement présentes dans les pages de cette Revue du projet concrétisant leur présence dans le projet communiste. Le caractère solidaire de la Sécurité sociale inventée par Ambroise Croizat est une des valeurs identifiant le Parti communiste. Les thématiques de la santé et de la protection sociale participent aux fondements d’un type de société correspondant bien à celle que les communistes veulent construire. Nous considérons indispensable de répondre aux besoins de la population plutôt qu’aux injonctions du patronat de l’industrie pharmaceutique ou du monde assurantiel.

 

Le développement des services publics, la démocratie dans le fonctionnement de ces services, leur répartition sur l’ensemble du territoire pour répondre aux besoins de la population sont des marqueurs concrets des choix de gauche que nous portons. Le projet voté par une majorité des députés socialistes n’est qu’un texte de type « diverses mesures d’ordre social », ce n’est pas la loi-cadre de santé publique dont le pays a besoin. 

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