La revue du projet

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Médecin du travail, médecin du patron ?, Pascal Marichalar

Presses de Sciences-po, 2014

Pascal Marichalar

Par Igor Martinache

Parmi toutes les spécialités vers lesquelles les étudiantes et étudiants en médecine peuvent s’orienter à l’issue des épreuves classantes nationales (qui ont remplacé en 2004 le concours de l’internat), la médecine du travail est parmi les moins attractives. Sans doute le fait que les médecins du travail ne prescrivent pas – acte central dans la définition de la profession – constitue un facteur non négligeable dans cette désaffection, mais il n’en épuise pas les ressorts. Car comparés à leurs collègues qui exercent à l’hôpital ou en cabinet, les quelque 6 000 médecins du travail qui exercent dans l’hexagone occupent une position assez singulière. Et particulièrement ambivalente, comme le montre l’auteur dans cet ouvrage tiré de sa propre thèse de sociologie. Salariés des entreprises qui les emploient, directement ou par le biais d’une association, ils sont de fait subordonnés à leurs employeurs, mais bénéficient en même temps d’une relativement forte autonomie garantie par la loi pour assurer leur mission de prévention, leur permettant théoriquement d’organiser eux-mêmes leur travail. C’est dans la pratique que les choses se compliquent, car si la loi prévoit qu’un tiers de leur temps doit être consacré à l’étude des postes de travail et des risques afférents au sein des entreprises de leur « portefeuille », dans la pratique, leurs employeurs les pressent pour qu’ils effectuent le plus de visites réglementaires possibles, les visites de contrôle programmées par avance, visites d’embauche, qui à côté de celles de pré-reprise ou de reprise après un arrêt de travail, ainsi que les consultations à la demande des salariés, constituent le gros de leur travail. Des employeurs confondent ainsi la subordination administrative (qui oblige les médecins, comme tous salariés, à rendre un certain nombre de comptes sur leur activité à leurs employeurs), et la subordination fonctionnelle (qui permet aux employeurs de s’immiscer dans les tâches concrètes effectuées par les salariés), qui ne les concerne pas. À cette première tension sur la répartition de leur temps de travail s’ajoutent celles qui concernent leur rôle lui-même : alors que les textes prévoient que le médecin du travail doit vérifier l’aptitude des salariés à occuper leur poste, sur un plan purement sanitaire, nombre d’employeurs attendent d’eux qu’ils s’assurent surtout de la compétence de ces derniers. Se posent ainsi plusieurs dilemmes délicats pour ces praticiens : entre leur mission de prévention des risques et de déclaration des maladies professionnelles, et le souci d’éviter de freiner la production ou d’amener des coûts supplémentaires pour les entreprises dont ils font partie, mais aussi entre la préservation de la santé des travailleurs ou celle de leur emploi, qu’ils risquent de perdre s’ils sont déclarés malades ou inaptes. Quoi qu’il en soit, face à ces multiples injonctions contradictoires, les médecins du travail se doivent d’inventer leurs propres solutions et construire ce faisant leur propre « empreinte de poste », à l’image de ces vieux fauteuils qui ont fini par prendre la forme de la physionomie de leur occupant régulier. Dans cette tâche, ils se retrouvent fréquemment seuls, faute de confrères exerçant dans la même structure, mais peuvent néanmoins pallier cet isolement par la construction de réseaux au sein comme en dehors de leur « portefeuille » d’entreprise. La tâche est d’autant plus cruciale qu’elle est délicate, tant les employeurs comme les salariés de la base, et notamment les représentants syndicaux, sont prompts, en cas de conflits, à voir dans les médecins du travail les agents du camp d’en face. Reste que ce travail invisible de tissage d’un réseau apparaît à l’auteur comme la stratégie la plus pertinente pour remplir sa mission, et ne pas être soi-même en souffrance, par rapport à celle qui consiste à prendre la parole ou au contraire à cultiver une « neutralité » de façade les condamnant à l’isolement. La désaffection de la part des futurs médecins vient ainsi amplifier les effets du numerus clausus dont les effets sur la démographie du corps se font largement sentir (vieillissement et surtout raréfaction). Et pourtant, la mission de ces professionnels est véritablement cruciale dans la prévention des risques et maladies professionnelles, comme l’a entre autres bien mis en évidence l’épidémie d’asbestose due à l’amiante, mais aussi la progression des troubles musculosquelettiques ou psychosociaux. Profitant de ce sous-effectif, certains « entrepreneurs de morale » s’efforcent aujourd’hui d’imposer une approche purement quantitative de la santé au travail, pouvant s’objectiver à travers un ensemble d’indicateurs que pourraient vérifier des intervenants dépourvus de formation médicale. Une manière de réduire les coûts, et surtout les tensions afférentes à la santé des travailleurs. Mais comme dit l’adage, il ne suffit pas de casser le thermomètre pour faire cesser la fièvre…  

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