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Artémisia, la place des femmes dans le 9e art, Chantal Montellier

 

Au début était la colère. Il y a trente ans, le 27 janvier 1985, plusieurs femmes dessinatrices remettent en question, dans un texte-manifeste,  les contenus de la presse bande dessinée de l’époque et ses dévoiements ; elles créent en 2007 le prix Artémisia.

 

Courant 1984, avec Nicole Claveloux (illustratrice, peintre et dessinatrice française) nous avions réagi de la même manière au virage brutal et aux orientations souvent dégradantes des « politiques » d’édition de journaux comme L’Écho des Savanes, Charlie Mensuel ou même Pilote. Choquées par ces dérives nous avons fait ensemble une sorte d’état des lieux des revues de BD présentes en librairie ou dans les kiosques et avons dû constater, non sans amertume, que le nouveau mot d’ordre général était désormais: «Porno, rétro, facho». Quel que soit le contenu des histoires, les femmes y étaient, à longueur de pages, dénudées, exhibées et leur image prostituée. Les belles idées généreuses des années 1970 s’étant fracassées contre le mur de l’argent ou noyées dans « les eaux glacées du calcul égoïste », restait le cynisme et le cul qui fait toujours vendre. On voit le joli résultat quand on regarde la société d’aujourd’hui. Obscénité et irrespect d’un côté, retour au puritanisme et à l’obscurantisme de l’autre, surenchère de violence symbolique ou réelle partout. Et après ?

Publié dans Le Monde dont Bruno Frappat assurait alors la direction, notre texte-manifeste reçut le soutien de Florence Cestac, Jeanne Puchol, Arnaud de la Croix, Franck, Thierry Groensteen, Bruno Lecigne, et Pierre Sterck. Ce petit brûlot était intitulé « Navrant »:

 

« Navrante cette soi-disant nouvelle presse percluse des plus vieux et des plus crasseux fantasmes machos. Navrant de voir la plupart des journaux de bandes dessinées prendre le chemin réducteur de l’accroche-cul et de l’attrape-con. De la “porno à quatre mains”, au “strip-tease des copines”, en passant par “l’étude comparative des lolitas”, “le roi de la tripe”, “les nouveaux esclaves”, les “mange-merde”, j’en passe, les talents se déploient, virils. Ils nous proposent d’accompagner “le grand capitaine Rommel” dans le souffle nouveau de l’aventure.

Rétro, humour fin de race, potins mondains-branchés, nostalgie coloniale, violence gratuite, poujadisme, sexe-con, fétichisme, sexisme et infantilisme sont à l’ordre du jour.

Parce que nous aimons certaines bandes dessinées, parce que nous souhaitons que les journaux soient au service des créateurs et pas des seuls marchands, parce que ces derniers réduisent chaque jour davantage la place accordée à la création véritable au profit de l’uniformisation, nous avons voulu réagir, en souhaitant que cette lettre trouve un écho auprès des auteurs comme des lecteurs.»

 

La gifle était violente, les coups (bas) en retour le furent davantage. Étant considérée – à juste titre – comme l’inspiratrice de ces lignes, j’ai été particulièrement visée et frappée. J’avais touché au veau d’or, ça ne se pardonne pas ! Selon l’un de mes éditeurs, je m’étais de moi-même,  « mise en dehors de la horde ». La sanction fut mon « black listage » et mon éviction des festivals et autres manifestations publiques. Je restais encore bonne à exploiter, à très bas prix,  mais fus privée de sortie et de reconnaissance. J’y survécus, non sans mal.

 

Une dérive cyniquement mercantile

Le temps passa mais les raisons de la colère étaient toujours là. Suivant le mouvement impulsé par le pouvoir « socialiste » des années 1980, la dérive cyniquement mercantile – qui favorise puissamment le sexisme – se poursuivit dans les années suivantes et même, s’amplifia. Alors que le festival d’Angou­lême fêtait en janvier dernier ses 42 ans, il ressort qu’une seule femme y a reçu le fameux Grand Prix, la très consensuelle et commerciale Florence Cestac. Claire Brétécher, elle, a reçu en 1982 le Grand Prix spécial de la ville d’Angoulême.  C’est peu. Une tous les 21 ans…

Les femmes sont, à une exception près, Florence Cestac, (ancienne éditrice de Futuropolis avec Étienne Robial devenu « habilleur » de Canal +)  totalement absente des jurys et pré jurys du festival. Elles ne sont pas beaucoup plus nombreuses dans la liste des albums sélectionnés.

Pour ma part, je n’ai jamais eu, en plus de 40 ans de production et bien que pionnière du dessin de presse politique et de la bande dessinée féminine pour adultes, ne serait-ce qu’une seule exposition de mes dessins dans le cadre du festival charentais ! Cette énorme injustice ne semble d’ailleurs émouvoir personne, ni à la gauche de la gauche ni dans les rangs des féministes, ni nulle part… On peut d’ailleurs s’interroger à ce sujet mais la question semble taboue.

 

Création du prix Artémisia

Contre cette situation scandaleuse qui se pérennise, avec la dessinatrice Jeanne Puchol qui subit le même ostracisme (elle aussi pense mal), nous  avons décidé de réagir en créant une structure de reconnaissance destinée aux femmes bédéastes, partant du principe que l’on n’est jamais mieux reconnue que par soi-même. Ce fut le prix Artémisia.

Crée en 2007 et proclamé le 9 janvier, date anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir, le Prix Artémisia est ainsi nommé en référence à la grande artiste italienne de la Renaissance, Artémisia Gentileschi, la première femme répertoriée en tant que plasticienne dans l’histoire de l’art. Ce prix, notamment soutenu par les sénatrices Brigitte Gonthier-Morin puis Laurence Cohen, entend contribuer à défendre l’imaginaire et le talent féminin en distinguant les œuvres qui mobilisent les ressources de l’écrit et de l’image pour parler haut et juste.

Le constat que, dans tous les domaines de l’art, la place des femmes a été minorée, infériorisée et leur accès à l’expression, comme à l’excellence, rendu infiniment plus difficile qu’aux hommes quand ce n’est pas impossible, appelait une action.

Longtemps, les pionnières comme Claire Bretécher, Nicole Claveloux, Florence Cestac ou moi-même avons été bien seules. Mais c’est tout de même par nous que la voix des femmes est parvenue, dans le 9e art, à prendre une force nouvelle et à s’approprier des thématiques comme : l’Autre, l’Histoire, le social, le récit personnel puis enfin à couvrir la totalité du champ des idées.

Aujourd’hui les femmes de la bande dessinée comptent pour plus de 10 % de la profession et se distinguent dans les registres les plus variés : le voyage initiatique avec Johanna Schipper (Nos âmes sauvages, prix Artémisia 2008), le sexe et l’humour noir avec Tanxxx et Lisa Mandel (Esthétique et filatures, prix Artémisia 2009), l’aventure avec Laureline Mattiussi, (L’île au poulailler t.1, prix Artémisia 2010), l’autobiographie tendance road movie avec Ulli Lust (Trop n’est pas assez, prix Artémisia 2011), la fantaisie surréaliste avec Claire Braud (Mambo, prix Artémisia 2012),  la bd politico-historique avec Jeanne Puchol (Charonne-Bou Kadir, prix Artémisia 2013), la biographie féministe avec Catel Muller (  Ainsi soit Benoîte Groult, prix Artémisia 2014), la biographie familiale avec Barbara Yelin ( Irmina, prix Artémisia 2015)...

En contraste avec leurs œuvres fortes et originales, le phénomène de mode de la BD dite girly tend encore à cantonner l’image de la femme dans la sphère du domestique, de la mode et du futile, renforçant les stéréotypes les plus éculés. Ce qui démontre, si c’était encore à prouver, que tous les combats sont loin d’être remportés.

 

Renforcer la visibilité de la création au féminin n’est pas seulement un enjeu pour les  femmes ; il y va de la pertinence de la bande dessinée dans le monde contemporain, de son aptitude à refléter la société réelle. Puissantes, décoiffantes, impertinentes, imaginatives, les œuvres primées depuis 2008 affirment et démontrent que, dorénavant, la bande dessinée d’auteurs s’écrit aussi au féminin.

 

Persistances des stéréotypes dans la culture

Un rapport d'information de la sénatrice communiste Brigitte Gonthier-Maurin, au nom de la délégation aux droits des femmes, remis au ministre de la Culture, dénonce les inégalités persistantes dont sont victimes les femmes dans la culture et préconise des pistes alternatives. La place des femmes dans l'art et la culture : le temps est venu de passer aux actes, rapport n°704, réunit des recommandations politiques, le compte-rendu des auditions de personnalités (plus d'une centaine pages) et une série d'annexes, avec chiffres et graphiques, sur « l’égalité hommes-femmes dans la culture et la communication ». Un article de Gérard Streiff est consacré à ce rapport, sous le titre « La place des femmes dans l'art. La force des stéréotypes » dans La Revue du projet, n° 36, avril 2014.

 

*Chantal Montellier est auteure de bandes dessinées. Elle est responsable de l’association Artémisia.

 

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