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La République s’oublie quand elle abandonne l’art et la culture aux marchands, Alain Hayot

Entretien réalisé par Léo Purguette

 

Alain Hayot, délégué national du PCF à la culture aborde  ici la dimension culturelle de la bataille qui s'engage pour les progressistes dans « l'après Charlie ». Auteur de  Face au FN, la contre-offensive, il développe une analyse des progrès idéologiques de l'extrême droite dans la société française et avance des moyens de la combattre.

 

Après la tuerie à Charlie Hebdo, Pierre Laurent a lancé lors de ses vœux : « Ils ont voulu tuer la culture, répondons par la culture ». Qu’entendent par là les communistes ?

Depuis les attentats et les marches citoyennes nous constatons tous qu’il y a un avant et un après janvier 2015. L’après, il nous appartient de le penser collectivement. Le temps de l’invention s’impose. La crise actuelle est d’abord une crise de sens. La France, l’Europe, le monde sont confrontés au devenir de l’humanité. Après la chute du mur de Berlin, la fin de l’histoire décrétée par les idéologues libéraux s’est avérée une cruelle illusion. La crise systémique du capitalisme mène à des catastrophes en faisant régner la domination absolue d’une financiarisation globalisée, productiviste, prédatrice pour les humains et la nature. Les démagogies et tous les intégrismes religieux, avec leur cortège d’obscurantismes, de replis sur soi et de haines de l’autre se posent désormais en alternative au libéralisme. Mais Gramsci nous rappelle – « La crise, c’est quand le vieux monde se meurt, que le nouveau tarde à naître et que, dans ce clair-obscur, surgissent des monstres » – qu’il devient urgent de sortir de la panne des grands récits émancipateurs et de réinventer les voies nouvelles d’une alternative aux sociétés de domination et d’aliénation.

Or qui dit crise de sens dit crise culturelle. À l’inverse de son histoire récente, notre pays connaît une disjonction majeure entre art et démocratie, culture et politique. On peut y voir le lien étroit et destructeur entre une vaste crise du travail, une immense entreprise de désocialisation, un essoufflement majeur de la démocratie délégataire, un processus de déculturation de nos territoires, une crise de l’école et de la transmission éducative. La question de l’éducation, fortement interpellée, aurait pu être le lieu d’émergence d’un débat nécessaire pour affronter la crise de sens que connaît notre société. Il a tourné court en se limitant à une dimension morale et quelques demi-mesures d’éducation civique, sans interroger la pertinence des pratiques de la République face à la crise actuelle des rapports sociaux, de la politique et de la démocratie.

La République s’oublie quand elle abandonne l’art et la culture aux marchands, fossoyeurs de la pensée libre, critique et émancipatrice. Elle se nie quand elle ne fait pas des droits culturels le socle de l’égalité dans l’appropriation des savoirs, des œuvres, des capacités critiques car c’est le fondement de l’exercice citoyen du pouvoir. Elle se bafoue quand elle refuse d’admettre sa propre diversité culturelle. Une culture commune ne peut pas se construire dans l’assimilation de tous à une source unique ni dans l’assignation à des identitarismes sectaires. Au contraire, nous ne reconstruirons le vivre ensemble, une culture commune et le pacte républicain que dans le partage des richesses singulières de chacune et chacun quelles que soient ses origines, ses appartenances ou ses convictions.

 

Comment analysez-vous les livres de Zemmour ou de Houellebecq ? Sont-ils l’expression d’une droitisation de la société ou des armes pour les réactionnaires dans la bataille culturelle ?

À l’échelle mondiale les aspirations des peuples à l’autodétermination, à la justice sociale et à la démocratie, celles de vivre en paix dans un monde plus égalitaire, solidaire et respectueux de la nature, celles enfin des individus en général et des femmes en particulier à l’autonomie et à l’émancipation, grandissent à un point tel qu’elles provoquent des réactions des forces sociales soucieuses de préserver leurs dominations. C’est ainsi que nous assistons non seulement aux agissements des tenants de l’ordre capitaliste, mondialisé et financiarisé, individualiste et libertaire sur le plan des valeurs, mais aussi à l’émergence partout dans le monde de forces obscurantistes et barbares qui se pensent plus efficace que les libéraux pour défendre l’ordre inégalitaire qu’ils estiment « naturel ». Ils cherchent plutôt à remettre au goût du jour des fondamentalismes religieux ossifiés et sectaires, des identités nationalistes et ethniques d’un autre âge, des démagogies xénophobes, haineuses et violentes. La peur qu’ils tentent de faire régner, exploitant celles générées par la crise du système, n’est que le reflet de leur propre peur face à l’écroulement de leur vieux monde. La France n’échappe pas à ce mouvement et le lepénisme, les Zemmour, Finkielkraut et autres participent de cet air du temps. Assistons-nous pour autant à une droitisation généralisée ? Je crois plutôt qu’il s’agit d’une radicalisation des discours et des comportements des forces de droite et d’extrême droite face au danger. Il s’agit effectivement pour eux de tenter de reconquérir une hégémonie culturelle réactionnaire, susceptible de permettre une contre-révolution politique. Ils avancent profitant de nos difficultés à nous mobiliser culturellement et politiquement pour leur opposer une autre ambition progressiste à vocation hégémonique et à construire un projet émancipateur novateur.

La crise des politiques culturelles publiques liée à l’austérité, ne se double-t-elle pas d’une crise de sens ?

« Le politique dénué de culture et d’imaginaire est condamné à l’ordre du conjoncturel » écrit le poète Mahmud Darwich. C’est pourquoi les artistes, les acteurs culturels sont sidérés par le sort que leur réservent les pouvoirs successifs depuis dix ans, qui font des budgets culturels les variables d’ajustement des politiques d’austérité. Il devient urgent de s’y opposer et de réinventer les voies d’une alternative à ces politiques libérales, comme il est impératif de faire face à l’essaimage d’un « populisme ordinaire » qui s’en prend prioritairement à l’art et à la culture. Il faut le faire dans la recherche de convergences avec un mouvement plus large qu’il faut convaincre que, face à la stratégie du choc, l’invention artistique, l’émergence d’un nouveau grand récit émancipateur peuvent ouvrir des possibles. « La culture c’est ce qui donne sa chance à l’invention, à la création et donc au changement » (Marie-José Mondzain).

Nous vivons un temps où jamais les idées, les créations, les œuvres, les expériences sociales, écologiques, culturelles et citoyennes innovantes n’ont été aussi nombreuses. L’irruption du numérique, véritable révolution anthropologique, illustre bien ce mouvement où la fabrique des possibles se voit brimée par d’implacables logiques partageant les eaux glacées du calcul égoïste et les eaux glauques de la barbarie. Jamais le besoin de culture n’est apparu avec autant d’acuité. Il est au cœur des réponses à cette crise car la culture n’est pas un secteur parmi d’autres de l’action publique. Elle est la condition du politique précisément parce qu’elle lui donne sens.

Repenser le rapport de la politique à la culture est une condition nodale de l’invention des nouveaux chemins de l’émancipation humaine. C’est décisif. La politique ne saurait se réduire à la gestion loyale du système. Elle doit porter une vision nourrie des savoirs et des imaginaires, des urgences et des rêves pour nous projeter vers un autre destin.

 

Pour quelle politique culturelle les communistes agissent-ils ?

Les communistes portent un projet culturel qui invite la gauche de transformation sociale à inventer un commun pétri des formes nouvelles de la solidarité, de la coopération et du partage sans nostalgie d’un passé révolu, sans se cantonner à une simple résistance au couple infernal « libéralisme/populisme » dans lequel s’opposeraient l’exigence artistique réservée à une « élite » et les armes de distraction massive aliénant le peuple. Notre ambition ne saurait se résumer à la défense désespérée de politiques publiques en crise profonde, dont le pouvoir actuel a programmé la disparition. Notre ambition doit grandir et envisager l’art, la culture et l’éducation comme un formidable moyen d’émancipation sociale et la refondation d’un grand service public avec les moyens adéquats comme un enjeu vital. Notre ambition doit grandir et doit nous amener à repenser ce service public de l’art, de la culture et de l’éducation populaire, afin de donner un nouveau souffle à la liberté de création artistique et de production du symbolique, dégagée des contraintes marchandes et d’une pensée unique et consensuelle, renouant ainsi un lien organique entre l’art, la culture, la démocratie et l’exercice citoyen de la politique. Pour cela il faut s’atteler à une formidable bataille des idées contre les libéraux et les démagogues, préalable à une reconquête d‘une hégémonie culturelle progressiste.

Contre le libéralisme et la marchandisation de ce qui fonde notre humanité, contre l’emprise étouffante de la finance sur la révolution numérique, contre les inégalités galopantes, contre l’asphyxie des collectivités et la menace sur les équipements publics, contre le « populisme culturel » parallèle à la lepénisation des esprits, contre toutes les formes de xénophobies, toutes les discriminations et les divisions, inventons et agissons :

• Pour une compétence partagée entre l’État et les collectivités locales pour garantir les droits culturels de tous à un haut niveau d’exigence artistique, « une culture élitaire pour tous » en quelque sorte.

• Pour un service public de l’Internet garantissant le libre partage des savoirs, des œuvres et des idées tout en préservant, face au copyright, les droits à la propriété intellectuelle des créateurs.

• Pour la promotion de formes nouvelles de production, de création et de diffusion de l’art dans la pluralité et la diversité des expressions. La réinvention des missions de tous les services publics à tous les niveaux, de la friche industrielle aux institutions nationales, régionales et locales ainsi que l’approfondissement de leur ancrage dans les territoires.

• Pour la socialisation de l’art, le développement de l’esprit critique, les liens étroits entre l’art et l’éducation populaire, les créateurs et les militants de l’action culturelle et artistique à l’école, dans la cité, dans l’espace du travail.

• Pour faire vivre l’immense potentiel émancipateur de la culture, reconstruire un vivre ensemble fondé sur un nouveau souffle de la démocratie, sur la reconnaissance et le partage des cultures diverses et leur mise en relation au sens qu’Édouard Glissant donne à ce terme.

Ensemble, osons la culture et rêvons avec Pasolini : « À dater de ce jour-là, leur folie n’a plus été la folie de la peur mais la folie de l’homme qui rêve ». 

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