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Jean Jaurès – « Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire » – Anthologie d’un inconnu célèbre Jean-Numa Ducange

Le livre de poche, 2014

Par Julie-Jeanne Chevalier

Ce petit livre, d’un maniement bien pratique, a le mérite majeur de mettre à notre disposition un certain nombre de textes de Jaurès. Jaurès, à qui tout le monde se réfère et que personne n’a lu. Or Jean-Numa Ducange a fait un très beau et méritoire travail d’édition, qui nous permet de reconnaître en Jaurès un homme d’action, un grand pédagogue du socialisme, mais aussi moins le produit du mouvement ouvrier que son talentueux porte-parole.

Très affaibli par la répression sanglante de la Commune de Paris, émietté en factions rivales, travaillé par les tendances contradictoires du guesdisme et de l’anarcho-syndicalisme dans une France encore profondément rurale et où la République elle-même n’était pas assurée, le mouvement ouvrier a pu au moins, grâce à Jaurès, se doter d’une voix. Ses magnifiques discours sur Dreyfus, sur la laïcité, sur le budget de la guerre, se veulent et sont avant tout rassembleurs. Jaurès comprend la nécessité pour la gauche d’aller de l’avant en faisant progresser tout ce qui peut aller dans le sens de l’égalité entre les citoyens. Il comprend, avant tous les autres, le caractère central de ce qui touche à la jeunesse. Il sait articuler en permanence l’attachement aux valeurs républicaines et l’internationalisme.

Pour autant, nous sommes davantage en présence d’un vulgarisateur que d’un véritable théoricien. « Jaurès était peu marxiste », disait cruellement Louis Althusser : il l’était cependant, et cela se voit dans ce choix de textes. Et ce qu’il a compris des idées marxistes, il l’explicite admirablement. Il n’en reste pas moins que son attachement humaniste à l’unité de la culture le conduit souvent à privilégier la synthèse par rapport au conflit, la complémentarité par rapport à la contradiction, la conciliation par rapport à la confrontation. Un seul exemple : dans le panthéon philosophique qu’il constitue, Spinoza, Rousseau et Hegel constituent autant de précurseurs à un marxisme conçu comme un principe d’unification pratique : « Marx lui-même déclare avoir embrassé la dialectique hégelienne pour la convertir en matérialisme et transformer ses vaines futilités en un métal terrestre, fer ou or ». Lecture pour le moins audacieuse, qui présente le rapport de Marx à Hegel comme quasi prométhéen, alors que le travail de Marx sur les catégories hégeliennes (voir le livre de Lucien Sève « La Philosophie » ?) est autrement détaillé, minutieux et surtout lié à l’analyse du mouvement du capital.

La note de la p. 94 me paraît significative à cet égard d’une certaine méconnaissance de la dialectique cautionnée par Jaurès : non, la dialectique n’est pas « une méthode de raisonnement […] qui aboutit à une synthèse en dépassant les contradictions », comme croit pouvoir le préciser l’éditeur. Mais la grandeur de Jaurès est d’avoir reconnu, sur le point essentiel de la guerre et de la paix, le caractère inconciliable de la contradiction

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