La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La production des Grands Hommes

 

 

Les Baruya sont une tribu de Papouasie-Nouvelle-Guinée, fondée sur le principe de la domination masculine sur les femmes. Toute l’organisation sociale de la tribu, ses institutions et ses mythes sont articulés autour de ce principe. Une très forte inégalité symbolique et pratique entre les sexes en découle.

 

Par Maurice Godelier*

Mais revenons sur la manière dont les Baruya conçoivent l’origine et l’essence de la domination masculine. Ils affirment que cette domination a son origine dans le fait que les hommes, autrefois, avaient su s’emparer de pouvoirs qui appartenaient aux femmes et les avaient ajoutés aux leurs propres après les avoir débarrassés de tout ce qu’ils contenaient de néfaste pour les hommes. Aux yeux d’un observateur étranger à la culture baruya, il semble que ces pouvoirs créateurs dont les femmes auraient été dépossédées n’existent pas en dehors des discours et des pratiques symboliques qui en affirment l’existence, à la différence de la terre ou des armes dont chaque jour les femmes sont visiblement séparées et qui existent en dehors de la pensée. Cela ne signifie pas que ces deux types de séparation s’opposent comme s’opposent le réel et l’imaginaire, puisque l’imaginaire fait partie du réel et qu’il est socialement tout aussi réel que les autres éléments de la vie sociale.

Pourquoi les Baruya en viennent-ils à attribuer aux femmes par la pensée, des pouvoirs que la pensée s’emploie immédiatement à leur ôter pour les ajouter à ceux des hommes ? Il me semble que tout cet effort est destiné à diminuer l’importance sociale de ce fait incontournable : c’est dans le ventre des femmes que les enfants sont conçus, c’est de leur ventre qu’ils naissent, et c’est de leur  lait ensuite qu’ils survivent. Tout se passe comme si les hommes, qui dominent concrètement le procès de production des conditions matérielles d’existence, s’étaient efforcés de grandir par la pensée leur rôle  dans le procès de reproduction de la vie et de dévaloriser la place de premier plan qu’à l’évidence les femmes y occupent. Tout se passe comme si les hommes voulaient effacer ou réduire leur dépendance vis-à-vis des femmes dans le procès de reproduction de la vie, et séparer les femmes des pouvoirs que leur donne leur place particulière à l’intérieur de ce procès. Mais en affirmant que les violences imaginaires faites aux femmes pour grandir les hommes avaient été légitimes, parce qu’elles avaient produit des résultats avantageux pour tous, les mythes légitiment en même temps les violences faites aux femmes dans tous les domaines de l’existence et d’abord dans le mécanisme social de la reproduction de la vie, dans le fonctionnement des rapports de parenté, qui repose sur le principe de l’échange des femmes entre les groupes par les hommes qui les représentent.

On en revient à deux problèmes théoriques généraux. Pourquoi y a-t-il  intérêt pour des groupes humains à échanger des femmes ? Pour quelles raisons les hommes représentent-ils plus que les femmes leurs groupes et ont-ils à charge d’en défendre les intérêts ? Ici, nous quittons le plan des explications fournies par les Baruya eux-mêmes, pour chercher des raisons objectives, des causes non intentionnelles de ces faits sociaux. […]

Les Baruya, quand on leur pose la question (pourquoi les hommes sont-ils ce qu’ils sont, font-ils ce qu’ils font ? Pourquoi leur monopole de la guerre, de la chasse, pourquoi leur première place dans le procès de production, dans le défrichement de la forêt, etc. ?) répondent en indiquant deux ordres de raisons : les hommes sont plus forts, et ils sont plus mobiles que les femmes. Mais l’erreur serait de prendre la division du travail telle qu’elle existe chez eux pour une réalité qui explique la société, comme un point de départ, alors que c’est un point d’arrivée. Car, si l’on ne peut nier qu’il faut dépenser et combiner beaucoup de force physique pour défricher la forêt vierge avec des outils de pierre, cela n’explique pas pour autant pourquoi les femmes, qui pourraient fabriquer leurs bâtons à fouir, ne le font pas : ce sont les hommes qui les fabriquent et les leur donnent, réaffirment par là que les femmes doivent dépendre des hommes dans le procès de production de leurs conditions matérielles d’existence. La division du travail n’est pas le point de départ des rapports sociaux qui organisent la production. Elle est elle-même un point d’arrivée, résultat à la fois d’un certain état des forces productives, matérielles et intellectuelles, grâce auxquelles une société agit sur son environnement pour en extraire les moyens d’exister, et de la place des sexes face aux ressources, bref de leurs rapports respectifs aux conditions de la production.

Il est ainsi très difficile de distinguer, dans le contenu des rapports sociaux, les éléments non intentionnels des éléments intentionnels, et donc d’apercevoir leurs rapports, de construire une théorie des causes, des mécanismes qui les engendrent. Il me semble que la place des femmes dans le procès de reproduction de la vie peut, jusqu’à un certain point, les exclure d’activités qui exigent une très grande mobilité, la guerre par exemple ou la chasse au gros gibier, et, à cause de la menace potentielle de la violence armée, des échanges avec l’extérieur. Il est possible aussi que des différences de force physique aient pu jouer pour réserver aux hommes des activités matérielles qui en exigeaient une grande dépense en un court laps de temps.

Il n’existe pas de cause unique, ni même de cause dernière, aux diverses formes de domination masculine rencontrées dans l’histoire. Je vois plutôt une série de causes qui, dans leur fond, ne sont pas intentionnelles et s’ordonnent en une sorte de hiérarchie du fait que certaines pèsent plus que d’autres dans le mécanisme qui combine leurs effets en un résultat qui ne peut être le même d’une société à l’autre, d’une époque à l’autre. S’il existe des raisons non intentionnelles à l’existence de la domination masculine, cela suffit à écarter l’hypothèse selon laquelle cette domination serait le fruit d’un complot, mais cela ne signifie en rien que les hommes installés par ces raisons (qui ont du sens mais ne répondent à aucune fin) dans une situation sociale avantageuse, n’aient pas œuvré intentionnellement et collectivement pour reproduire et élargir cet avantage. C’est bien là le cas lorsque les hommes baruya fabriquent les bâtons à fouir des femmes. Mais c’est le cas aussi lorsque, au cours des initiations, les hommes révèlent aux jeunes initiés que ce sont eux qui fabriquent et font tournoyer au-dessus de leur tête les rhombes qui produisent les mugissements terrifiants que les femmes et les petits garçons entendent de loin lors des cérémonies des hommes, et dont on leur dit que ce sont les voix des esprits venus se mêler à leurs frères et à leurs pères. Dans le pouvoir masculin à côté de la violence, il y a aussi la ruse, la fraude, le secret utilisés consciemment pour maintenir et creuser davantage encore la distance qui sépare et protège les hommes des femmes, et assure leur supériorité. Mais n’oublions pas que les femmes baruya ont aussi leurs secrets qui les protègent des hommes et portent à ceux-ci en permanence témoignage de l’existence des pouvoirs féminins. 

 

 

*Maurice Godelier est anthropologue. Il est directeur d’études honoraire à l’EHESS.

 

Extrait de La production des Grands Hommes, Paris, Champs-Flammarion, 2007 [1ère édition 1982] publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

La Revue du projet, n°45, mars 2015

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.