La revue du projet

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Résolument féministes ! Nadhia Kacel et Igor Martinache*

 

L’émancipation humaine ne se fera pas sans lutter contre le patriarcat, contre la dimension sexuée de l’exploitation et toutes les autres formes d’aliénation. Une nouvelle rubrique « féminisme » s’ajoutera dès le mois d’avril aux rubriques habituelles de La Revue du projet.

Malgré des siècles de luttes et de conquêtes, nous  sommes encore loin de la pleine émancipation des femmes. Aujourd’hui, les femmes sont  toujours massivement en proie à la surexploitation économique, à la relégation sociale et politique, à la pauvreté, à la violence masculine et à l’esclavage sexuel, comme le reconnaît l’ONU elle-même : « Bien qu’ils partagent le même espace femmes et hommes vivent dans des mondes différents » (Rapport sur l’état de la population mondiale, 2000). Bien sûr, le propos est provoquant : les ouvrières de Lejaby ont bien un monde en commun avec les autres ouvriers de leur région et Liliane Bettencourt vit plus sûrement sur un autre monde que ces hommes et ces femmes… Mais la si forte communauté de classe ne saurait masquer la question du genre, ses spécificités et ses enjeux propres.

Différents courants féministes en lien avec les mouvements sociaux et partis politiques ont posé les bases d’une réflexion fructueuse : comment se battre pour  les droits collectifs et individuels tout en remettant en cause la structure idéologique d’exploitation et de domination dont celle s’exerçant sur les femmes constitue le socle ? Pour avancer collectivement sur ces bases et actualiser notre réflexion sur l’articulation entre pensées marxistes et féministes, La Revue du projet proposera à partir du mois d’avril, une rubrique mensuelle « Féminisme » ouverte à toutes et tous dans l’esprit de la revue. L’objectif de ce dossier est ainsi de rouvrir la réflexion en partant des multiples dimensions des luttes féministes et de leur rapport historique avec les mouvements sociaux.

« Luttes féministes », « féminismes », nous assumons ces mots, tant ils semblent dévoyés aujourd’hui, quand nombre de femmes croient devoir s’excuser, en public comme en privé, après avoir dénoncé un aspect ou l’autre du sexisme ambiant, en marmonnant « mais je ne suis pas féministe… ». Les mots sont importants dans la lutte, et il n’est jamais inutile de rappeler que la domination masculine est d’autant plus efficace qu’elle apparaît comme une évidence, un fait « naturel », et non une construction sociale qui, comme tout ce que le social a fait, peut être défait par lui. 

 

Le PCF fait sienne cette lutte résolue contre la domination masculine. Se résume-t-elle à une lutte uniquement anti-capitalisme ? Loin de devoir segmenter les dominations et sérier les combats, il importe au contraire de comprendre qu’elles sont entremêlées. En d’autres termes, les rapports de classe, de genre ou de « race » font système, ce que Marx et Engels avaient déjà bien compris en leur temps – quoique leurs positions en la matière continuent de susciter de vifs débats. « Ouvrière n’est pas le féminin d’ouvrier », écrit ainsi justement Danièle Kergoat, sociologue qui a longuement étudié les luttes de travailleuses.

 

Envisager simultanément les différentes formes de domination impli­que ainsi de partir de la division du travail, tant productif que reproductif. Les féministes matérialistes ont ainsi proposé une analyse systémique de l’exploitation des femmes via la répartition inégalitaire des activités professionnelles et domestiques entre « M. Gagnepain » et « Mme Aufoyer » sur laquelle repose : les inéga­lités 

fortes de rémunération et de carrière, la ségrégation professionnelle (selon l’idée qu’existeraient des « métiers d’hommes » et d’autres « de fem­mes »), mais aussi la répartition inégalitaire persistante des tâches domestiques.

 

Certes, la condition des femmes a connu d’indéniables progrès au cours des dernières décennies sur le plan sociologique ou politique, mais le chemin reste long et le patriarcat bien ancré dans les têtes.

On voit ainsi que se perpétue toute une (di)vision du monde bien mise en évidence par les anthropologues, comme Françoise Héritier ou Maurice Godelier, autour de la division entre masculin et féminin, où tout ce qui est associé au deuxième sexe est systématiquement dévalorisé, et réciproquement. Si la sphère productive demeure le nerf de la lutte, les représentations jouent cependant un rôle crucial dans la légitimation et l’entretien de ces dominations, d’où l’importance des luttes culturelles pour la visibilité des femmes dans le langage, ou de celles sur l’accès des femmes aux postes de décision politiques, porté par la loi sur la parité malgré ses contradictions inhérentes...

 

Mais, en nous rappelant la maxime du Guépard de Lampedusa « il faut que tout change pour que rien ne change » il importe de se souvenir que les rapports de domination ne cessent de se transformer pour mieux se maintenir. Révéler les chaînes toujours plus longues de l’exploitation sexuée constitue ainsi un enjeu politique de taille en ces temps de crise, où il apparaît que pour sauver l’économie capitaliste, il faille repousser les frontières de l’exploitation, qu’il s’agisse du travail du dimanche ou de nuit, ou de la remise en cause actuelle des prud’hommes pour ne citer que ces exemples… où encore une fois les femmes majoritairement présentes dans les emplois les plus précaires seront les premières victimes. Il importe aussi de saisir la manière dont la phase actuelle de mondialisation recompose les rapports productifs et reproductifs, alors que les femmes prennent une place de plus en plus importante dans les migrations internationales. Entre autres exemples, la nouvelle division du care, ce travail de soin de plus en plus marchandisé, qui aboutit à des situations absurdes où des femmes venues des pays pauvres doivent quitter leurs propres enfants et parents pour venir au Nord s’occuper de ceux des cadres supérieurs esseulés.

On voit en fin de compte que loin d’être une question particulière, les rapports sociaux de sexe engagent bel et bien l’ensemble de l’organisation sociale. Et surtout que le communisme a besoin des féminismes et, selon nous, réciproquement…

 

*Nadhia Kacel est responsable de la rubrique Féminisme. Igor Martinache est rédacteur en chef adjoint.

Ils ont coordonné ce dossier.

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