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La place des femmes dans les média

 

De la speakerine d’antan à la miss météo d’aujourd’hui, les femmes – dans les média comme ailleurs – ont constamment été réduites à des stéréotypes peu reluisants. À ces éternels clichés, il faut ajouter les plafonds de verre et l’absence de femmes aux postes hiérarchiques les plus élevés.

 

Par Sarah Chakrida

 

Quid de la parité homme-femme dans les média ?

On observe une évolution progressive de la parité homme-femme dans la profession journalistique. Si au début des années 1980, il n’y avait seulement que 25 % de journalistes femmes, elles représentent aujourd’hui 49,30 % selon l’Observatoire des métiers de la presse (Source INSEE 2011). Mais si le nombre de femmes dans le secteur de la presse est toujours croissant, il existe de très fortes disparités selon les métiers de la presse : la parité n’est pas synonyme de l’égalité.

Selon le sociologue des média Jean-Marie Charon, les femmes journalistes sont seulement majoritaires dans les secrétariats de rédaction (65 %), et dans les équipes de rédaction de magazines de presse (58 %). En revanche, si on se penche sur le cas des journalistes reporters d’images (JRI), elles ne représentent plus que le tiers de la profession et ces proportions tombent à 25 % pour ce qui est des grands reporters. De plus, les femmes sont davantage frappées par la précarité : 54 % des pigistes sont des femmes et le salaire médian d’une femme journaliste est inférieur de 300 euros à celui de son homologue masculin (Le Secret des sources, France Culture, 18 octobre 2014).

Maintenant, si on analyse la visibilité des femmes parmi les invités à la radio ou sur les plateaux télévisés, on s’éloigne encore un peu plus de la parité. Les experts et les commentateurs sont essentiellement masculins comme l’avait déjà mis en avant le rapport de la Commission sur l’image des femmes dans les média de 2011, intitulé Les expertes : bilan d’une année d’autorégulation. Selon la dernière étude internationale du Global Media Monitoring Project portant sur le genre dans les média, les femmes ne sont présentes que dans 27 % des informations en France et lorsqu’elles sont mises en avant, c’est à 80 % en tant que témoin ou victime (Alternatives Économiques, septembre 2013). En réaction, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) appelle les chaînes de télévision françaises à remplir des objectifs quantifiés dont la présence de 30 % d’expertes sur les plateaux de télévision – contre 17 % actuellement – et 50 % de femmes à l’antenne.

 

Enfin, la place des femmes dans les différentes hiérarchies du champ médiatique est « très peu satisfaisante » selon les mots de la précédente ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, qui avait mis en place en mars 2013 un comité chargé d’évaluer la situation des femmes dans les média avec l’appui de l’Observatoire de l’égalité après avoir créé un Haut conseil pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Toutefois, la volonté ministérielle de « rendre visible l’invisible » est loin d’être réalisée. Les chiffres relatifs aux poids des femmes dans l’organisation hiérarchique des média sont accablants : 7 directeurs de rédaction sur 10 sont des hommes (Le Parisien, 3 mars 2014). On se souvient que des nominations essentiellement masculines à des postes de direction avaient eu comme conséquence une grève des signatures au sein du journal Les Échos courant juin 2014. La compétence semble relever d’un domaine essentiellement masculin si on s’attarde sur le ratio hommes-femmes dans les média. Comme le clame Françoise Laborde, membre du CSA, il est grand temps de rappeler l’importance de la présence des femmes aux postes de direction pour une meilleure efficacité et qualité des média. Les organismes de presse et de l’audiovisuel doivent sortir de la logique du name and shame  stigmatisant les mauvais élèves de la parité pour passer au show and shine afin de montrer l’exemple aux autres corps de métiers (France Culture, 18 octobre 2014).

 

Représentations des femmes dans le contenu médiatique

Que ce soit dans la place des femmes au sein du monde politique ou dans le traitement médiatique de certains faits divers, le journalisme a une marge de progrès considérable en ce qui concerne l’égalité de traitement entre les sexes.

De manière insidieuse et au-delà de l’éthique de respect de la vie privée, les média n’hésitent pas à valoriser une certaine imagerie archaïque et patriarcale des hommes politiques. Alors que le procès Carlton commence, le journal La Provence titre « DSK : l’homme qui aimait trop les femmes ». Quatre ans auparavant, lors de l’affaire du Sofitel en mai 2011, Sud-Ouest intitulait déjà un de ses articles : « DSK, l’homme qui aime les femmes sans modération ». Peut-être un petit peu trop, en effet… En avril 2014, le magazine L’Express titrait « Hollande et ses femmes : les coulisses d’un vaudeville à l’Élysée » avec un montage montrant des photos du président, de son ex-femme Ségolène Royal, de Julie Gayet et de son ex-compagne Valérie Trierweiller. Notons l’utilisation du pronom possessif « ses » pour suggérer le fait que les femmes appartiendraient de fait à François Hollande dans une relation de dépendance et de subordination. Ne parlons pas de la presse people qui foisonne d’exemples en la matière, comme un article de Gala daté du 26 janvier 2014 intitulé « Hollande : comment les séduit-il ? ». Des images tirées de l’inconscient collectif du prince grivois et séducteur ou du roi entouré de sa cour et de ses favorites.

Les exemples de sexisme dans les questions posées par les journalistes aux femmes politiques sont infinis. Les thèmes abordés sont récurrents, comme l’apparence vestimentaire. En 2012, lors du Conseil des ministres, la ministre de l’Égalité territoriale et du Logement, Cécile Duflot était venue habillée en jean, ce qui avait créé la polémique. Le magazine féminin Marie-Claire titrait alors : « Cécile Duflot porte un jean au conseil des ministres : cela vous choque-t-il ? ». Parmi les thèmes soulevés, les journalistes n’hésitent pas à poser des questions sur l’articulation entre la vie privée et la fonction politique, une question qui ne se pose en aucun cas pour un homme.

Les candidates à l’élection présidentielle sont présentées comme illégitimes ou peu crédibles pour accéder à la fonction politique suprême face à des hommes. Durant la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007, les média ont fait preuve d’une grande sévérité à son égard : les « bourdes » de Ségolène Royal étaient systématiquement relayées comme étant la preuve de son incompétence, tandis que Nicolas Sarkozy ne faisait que des erreurs qui étaient minorées, voire passées sous silence. Ségolène Royal est revenue sur ce terme de « bourde » en décodant ce qu’elle considère comme un élément de langage de la droite. Les pièges consciemment tendus à la candidate ont jalonné toute la campagne. Sur RMC, le 25 janvier 2007, le journaliste Jean-Jacques Bourdin, était parvenu à coincer la candidate, condamnée à trahir son ignorance du nombre de sous-marins nucléaires français. En se plaçant sur le terrain viril de l’armement, il la renvoyait à son statut de femme faible et illégitime. Le politiste Éric Fassin souligne que dans cet épisode, l’assignation au rôle féminin a marché. Pour lui, « la candidate aurait pu et même dû refuser de répondre ; mais si elle se laisse faire, ou plutôt se fait avoir, et commet l’erreur de hasarder un chiffre, c’est qu’elle est gagnée par le doute. Ce que montre la vidéo de l’entretien, c’est que la candidate se trouve atteinte par l’entreprise d’intimidation : au moins un instant, la voici entamée par le jugement du sexisme ordinaire. »

Autre exemple de sexisme dans les média, le collectif « Prenons la Une » composé de femmes journalistes a mis en lumière le traitement médiatique controversé du « crime passionnel ». Dans une tribune publiée sur le site Internet de Libération le 24 novembre 2014, elles rappellent que « le crime passionnel n’existe pas » et qu’il « n’a jamais fait partie du code pénal ». Les média utilisent ce concept et contribuent à atténuer la responsabilité du meurtrier présumé. Le Monde titrait « Crime passionnel en direct en Italie » dans un article daté du 1er décembre 2014. Cosimo Pagnani, un homme de 32 ans, avait tué son ex-compagne, Maria D’Antonio, 34 ans, de plusieurs coups de couteau, dimanche 30 novembre, dans l’après-midi au domicile de la victime dont il était séparé depuis une année.

Les journalistes retiennent souvent l’argumentaire du meurtrier pour occulter la version de la victime. Pour la rubrique fait-divers, ce genre journalistique qui emprunte au drame romanesque et fait la part belle aux archétypes, il n’y aurait que des amours tragiques et des meurtriers maladroits. Or, ces histoires participent au phénomène des violences faites aux femmes qui correspondent à une réalité chiffrée et macabre. En 2013, 159 personnes ont été tuées par leur partenaire, selon le ministère de l’Intérieur. 129 femmes et 30 hommes. (Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Année 2013, ministère de l’Intérieur, délégation aux victimes). Dans la plupart des cas, le meurtre est commis dans un contexte de séparation, et après une longue histoire de violences. Les expressions doivent être soigneusement choisies car elles ont un sens. Les termes « meurtre conjugal » ou « meurtre par partenaire intime » (qui incluent l’amant, ou le prétendant éconduit) reflètent mieux la réalité.

En Espagne, des média ont adopté dès 2001 une charte de bonnes pratiques journalistiques sur le traitement de la violence faite aux femmes. Le fait divers prend tout son sens lorsqu’il est contextualisé et gagne de la valeur pour le message qu’il révèle de notre société. 

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