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Journaliste après ça !

 

Après « Charlie », après le choc et la tristesse, il nous faut bien sûr résister, défendre sans concession la liberté d’informer, de caricaturer, de polémiquer mais aussi retrouver le goût d’un journalisme émancipé, sans lequel le terme même de démocratie n’a pas de sens.

 

Par Rosa Moussaoui*

Comment oublier ce 7 janvier 2015 ? Noire journée, qui avait banalement commencé, confé­rence de rédaction, échanges de vœux, assemblée de nouvelle année à l’Humanité. Comme l’année précédente, le discours du directeur portait sur les difficultés à maintenir à flot un journal d’opinion, dans une société où penser, proposer une lecture critique des événements, se confronter aux réalités du terrain sans les distordre, relève pour ainsi dire du blasphème politico-médiatique. Incrédulité, puis stupeur, lorsque l’alerte tombe. Le siège de Charlie Hebdo attaqué. Un, cinq, dix, onze morts ? Combien ? Comment oublier les visages des confrères qui se décomposent, alors que les informations nous parviennent au compte-gouttes ? Comment oublier les larmes de ce rédacteur en chef qui tente sans succès de joindre Charb ? Charb, notre dessinateur, celui qui croque chaque lundi l’actualité politique avec une délicieuse cruauté ? Charb qui, consciencieux, alors que les journalistes font encore attendre leurs « papiers » pour le numéro spécial consacré à la loi Macron, a déjà rendu tous ses dessins… Charb ne répond pas. Il ne répondra plus. Les noms tombent, ceux de copains, qui ont marqué la mémoire du journal, Tignous, Wolinski. Wolinski qui, à chaque Fête de l’Humanité, déclenchait les fureurs des féministes horrifiées par ses petites femmes dénudées. Wolinski, toujours accoudé aux comptoirs des stands de solidarité avec Cuba… Et puis Honoré, son élégance bichrome, encre de chine, exquise irrévérence. Et puis Oncle Bernard, nos premières lectures économiques au temps où Charlie Hebdo concoctait de méchantes affichettes, les veilles de manifestations lycéen­nes, pour étriller les Balladur, Chirac, Bayrou… Et puis Cabu, Cabu la gentillesse et la bienveillance incarnées. Goût de cendre d’une enfance volée, assassinée. Et puis tous les autres et l’horreur de la sanglante prise d’otage de Vincennes, visant des Français de confession juive… Ce jour-là, ce 7 janvier et ceux qui ont suivi, il fallait avoir le cœur bien accroché pour avoir encore envie de faire ce métier. Le soir même, sur la place de la République à Paris, entre larmes et affectueuses accolades, il y avait une immense tristesse et tant d’interrogations en suspens…

Ce jour-là, ce 7 janvier, ceux qui se souviennent ont repensé à Tahar Djaout. Poète, romancier, journaliste, il a été la cible d’un attentat le 26 mai 1993 devant son domicile de la banlieue d’Alger, alors qu’il venait de boucler le 20e numéro de son hebdomadaire Ruptures, fondé quelques mois plus tôt. Tahar Djaout a succombé à ses blessures quelques jours plus tard, le 2 juin. L’assassinat de ce journaliste communiste à la plume redoutable fut comme un signal inaugurant le déchaînement de barbarie qui devait endeuiller le pays une décennie durant. Au total, entre juin 1993 et décembre 1997, en Algérie, 123 journalistes et travailleurs de la presse ont été assassinés par balles ou décapités. Une tragédie à huis clos. « On n’a pas encore chassé de ce pays la douce tristesse léguée par chaque jour qui nous abandonne. Mais le cours du temps s’est comme affolé, et il est difficile de jurer du visage du lendemain. Le printemps reviendra-t-il ? » Ainsi s’interrogeait Tahar Djaout dans son ultime roman, Le Dernier été de la raison.

 

La liberté de la presse face à la course à la rentabilité

Dans la douleur, dans l’égarement, on a pris la rue, célébré la République, la liberté de la presse, la liberté d’expression, la police et l’armée, le droit au blasphème et la laïcité. On ne s’attardera pas sur l’extraordinaire ambiguïté de la marche du 11 janvier, porteuse tout à la fois d’appels à l’ordre et d’un sincère attachement aux valeurs trop souvent piétinées du triptyque républicain. Arrêtons-nous sur la liberté de la presse. Charlie Hebdo, avant la tuerie perpétrée par une fanatique fratrie, était au bord du gouffre financier. La souscription lancée par le journal avait permis de réunir… 16 000 malheureux euros. Des plaisantins, ravis de la déroute financière de l’hebdomadaire satirique, adressaient à la rédaction des chèques de zéro euro, agrémentés d’insultes. Charlie mourait à petit feu, tandis que la ministre de la Culture et de la Communication, Fleur Pellerin, assurait ne pas être « payée pour lire des livres ». Sinistre écho à l’exhortation de Christine Lagarde, quelques années plus tôt : « Il faut arrêter de penser ! ». Charlie agonisait, et son voisin, Libération, ne se portait guère mieux. Le soir même de la tuerie, le siège du quotidien devait abriter le pot d’adieu des salariés « candidats au départ volontaires ». Face à la chute des ventes, à la déroute financière et dans l’imbroglio d’une nouvelle recapitalisation, la direction avait annoncé en septembre la suppression de 93 postes sur les 250 salariés du journal. Au même moment, l’Humanité et Le Monde diplomatique, en sérieuse difficulté eux aussi, s’insurgeaient de la suspension arbitraire d’une partie des aides à la presse à faibles ressources publicitaires. Les « grands » média, les média dominants, eux, n’ont pas autant de problèmes, ils raflent l’essentiel des aides publiques. Mais les ventes de toute la presse papier s’érodent. Les révolutions technologique et culturelle liées à l’essor d’Internet dictent des mutations industrielles que personne, encore, ne sait comment surmonter. Dans la tempête de la crise économique et financière, d’innombrables emplois ont été broyés dans ce secteur qui a perdu en France, pour la seule année 2013, 2 % de ses effectifs, soit 4 200 emplois. La migration de l’imprimé vers le Web se traduit par la contraction de l’emploi, sa précarisation et par la l’alourdissement des charges de travail. La dictature de l’information en continu, façon BFM-TV, imprime des rythmes incompatibles avec les procédures de vérification indissociables de toute déontologie journalistique. Dans cette course folle à l’audience, qui est d’abord une course à la rentabilité, c’est le sens même de nos métiers, la possibilité même de produire une information digne de ce nom qui se perd. Dans les rédactions, des pigistes bon marché, corvéables à merci, remplacent peu à peu les journalistes permanents. On envoie au front, sur les terrains de conflits, de jeunes journalistes qui financent eux-mêmes leurs reportages, espérant couvrir leurs frais en travaillant pour plusieurs titres qui n’investissent pas un centime et, parfois, se dégagent de toute responsabilité lorsque le journaliste se trouve confronté à un danger.

 

Vous avez dit liberté d'expression ?

La conséquence directe de cette précarisation ? Les journalistes, interchangeables, n’ont plus voix au chapitre. Les conférences de rédaction ne sont plus des espaces de délibération, où l’on confronte les idées sur le traitement des événements, le choix des angles, la hiérarchie des sujets. Autrefois formés par les titres, les journalistes passent désormais par la case obligatoire de quelques écoles produisant des armées de techniciens passés par le moule d’une « objectivité » bien mal nommée. Où l’on vous apprend qu’une phrase ne devrait pas excéder douze mots et que l’horizon de la pensée néolibérale est indépassable. Qu’on se le dise, les grèves relèvent de la « grogne », les usagers sont des « otages » des mouvements sociaux, les pays étranglés par les dettes contractées sur les marchés financiers sont des « PIGS » [acronyme désignant le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne et signifiant « cochons » en anglais, NDLR] et les bombardements doivent être appelés « frappes ». Pour mettre de votre côté toutes les chances de renouveler une collaboration, mieux vaut se conformer à cette novlangue. « Dans quel univers médiatique nous trouvons-nous, et pourquoi ? Il y a eu dérégulation du marché des média et de la presse, comme il y a eu dérégulation du marché de l’éducation, de la santé, des transports… Depuis trente ans, le seuil de concentration des média s’est élevé et, dans le même temps, les journalistes ont perdu leur statut de résistance et n’ont plus vraiment les moyens de s’opposer à leur hiérarchie », résumait le réalisateur Gilles Balbastre à la sortie de son film Les Nouveaux Chiens de garde, inspiré de l’essai éponyme de Serge Halimi. Alors même que se réduit l’espace de liberté au sein des média existants, souvent dépendants de grands groupes de l’armement ou de la construction friands de marchés publics, la possibilité même de faire vivre ou de créer des média indépendants s’est considérablement restreinte. Dans le programme adopté le 15 mars 1944 et diffusé sous le titre Les Jours heureux, le Conseil national de la Résistance entendait « assurer la liberté de la presse, son honneur, et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ». Il s’agissait de rompre avec la domination de la grande bourgeoisie industrielle ayant poussé de grands journaux à adopter, avant guerre, le funeste mot d’ordre « Plutôt Hitler que le Front populaire » et, durant l’occupation, à se ranger à une ligne collaborationniste. Que reste-t-il, aujourd’­hui, du système coopératif crée à la Libération pour permettre l’expansion d’une presse libre ? Plus grand-chose. Il a été détricoté, au gré des alternances, par ceux qui répètent que « le problème de la presse, c’est sa sous-capitalisation » et qui s’accommodent d’un paysage médiatique appauvri, uniforme, expurgé de tout regard critique sur le monde. Vous avez dit liberté d’expression ? La sérieuse crise démocratique que traverse la France n’est pas sans lien avec la politique de terre brûlée qui tue la presse d’opinion et fait disparaître le débat contradictoire. Sans pluralisme de la presse, c’est aussi la méfiance et la colère envers des média prêchant le même catéchisme qui s’installent. Pour le pire, puisque cette défiance ouvre un boulevard à tous les colporteurs de mensonges déguisant sur le Web leurs officines réactionnaires ou complotistes en « média alternatifs ».

 

Un journalisme émancipé

Après Charlie, après le choc et la tristesse, il nous faut bien sûr résister, défendre sans concession la liberté d’informer, de caricaturer, de polémiquer. Il faudra aussi retrouver le goût d’un journalisme émancipé, sans lequel le terme même de démocratie n’a pas de sens. Cela implique une lutte sociale et politique décisive pour que vivent des média libres et indépendants. Le dépôt par les sénateurs communistes d’un « amendement Charb » prévoyant des « moyens supplémentaires de défense de pluralisme de la presse écrite » constitue un pas en ce sens. Le texte, déjà proposé dans le cadre de la loi de finances 2015, avait été rejeté, le gouvernement arguant de l’existence de dispositifs d’aide à la presse. Il faudra aller beaucoup plus loin pour assurer la pérennité des titres fragiles et encourager la création de nouveaux média. La crise que traverse la presse française devrait être, aussi, l’occasion d’une réflexion sérieuse sur la pratique de nos métiers et la production de l’information. Il nous faut retrouver du temps pour enquêter, recouper, explorer le terrain. Il nous faut redonner de la place au recueil de la parole populaire, à l’analyse, à la réflexion. La crise de la presse est aussi le fruit d’une dépolitisation qui réduit la tectonique des sociétés et du monde à une succession de convulsions inintelligibles. Pourtant chaque événement s’inscrit dans le temps long, dans des dynamiques sociales, politiques, culturelles. Chaque événement est en soi porteur de sens. À Athènes, à la veille des élections législatives qui ont porté Syriza au pouvoir, le journaliste d’une chaîne de télévision française découvrait, ébahi, que le peuple grec s’était libéré en 1974 d’une féroce dictature militaire. Jamais il n’avait entendu parler de la guerre civile, ni de la dictature des colonels. Il semblait couvrir une élection sans enjeu, dans un pays de la périphérie européenne sans histoire. Au fond, c’est cela, « l’objectivité » journalistique et c’est de cela que, journalistes, nous devons d’urgence nous émanciper.

 

*Rosa Moussaoui est journaliste à l’Humanité.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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