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Maintenant, restons Charlie !

Par A. M-G et Frédo Coyère*

 

Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, les syndicats de journalistes nationaux (SNJ, SNJ-CGT, CFDT) et internationaux (FIJ et FEJ) ont rappelé dans un communiqué commun qu’en 2014, « 118 journalistes et personnels des média ont trouvé la mort. Et que parmi les premières victimes de l’année 2015 figurent des journalistes yéménites et tunisiens, avant même le massacre de nos confrères de Charlie. Alors plus que jamais, ensemble avec les citoyens du monde, libérons les média des chaînes qui les étouffent, et empêchons les lois d’exception et autres Patriot Acts qui nuisent gravement aux libertés. En France, le combat contre l’intolérance réside dans l’éducation, l’exercice du sens critique, mais aussi dans la bonne santé de tous les média, même les plus libertaires, et les journaux à faibles revenus publicitaires. Aussi faut-il enfin faire vivre le pluralisme de l’information face aux concentrations et poser urgemment et concrètement la question des aides à la presse, afin qu’elles répondent vraiment aux nécessités des citoyens une information de qualité » (« Charlie-berté : libérons l’information ! », SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes).

 

Journaliste : un métier mal considéré ?

« Procédé permettant la distribution, la diffusion ou la communication d’œuvres, de documents, ou de messages sonores ou audiovisuels (presse, cinéma, affiche, radiodiffusion, télédiffusion, vidéographie, télédistribution, télématique, télécommunication) ». Comme le souligne la définition donnée par le Larousse, un média est avant tout un moyen de transmission. Mais derrière ces média, ce sont les acteurs de cette communication, et tout particulièrement les journalistes, qui sont souvent mis à l’index pour leur connivence avec les élites politiques et économiques, leur recherche de sensationnalisme ou leur manque de professionnalisme. Si on observe le baromètre annuel de confiance dans les média TNS Sofres-La Croix de 2014, deux Français sur trois estiment que les journalistes ne sont pas indépendants. Toutefois, au-delà de l’intérêt pour l’actualité qui reste important pour 69 % des Français, certains chiffres relativisent la défiance envers les média que l’on évoque régulièrement. Avec 58 % de crédibilité, la radio demeure le média dans lequel les Français sont les plus confiants ; viennent ensuite le journal avec 55 %, la télévision avec 50 % et Internet avec 37 %. Mais on peut se demander quels effets ont les média sur l’opinion, quelles sont les contraintes qui pèsent sur les journalistes et enfin, quelles propositions le PCF peut-il faire pour nous permettre d’échapper à la domination économique et idéologique propre au capitalisme des industries de production culturelle.

 

« L’opinion, ça se travaille »

Ce titre d’ouvrage de Serge Halimi, Henri Maler et Dominique Vidal rappelle ce que Walter Lippman énonçait déjà au début du XXe siècle dans Public Opinion : « L’opinion publique est une illusion et un danger. L’essentiel lui est invisible, le processus de décision lui échappe. Il importe de confier à l’élite le soin de l’éclairer et de la guider ». Dans son ouvrage Propagande, média et démocratie, le philosophe et linguiste américain Noam Chomsky envisage deux conceptions de la démocratie : la première stipule que les citoyens disposent des moyens de participer efficacement à la gestion des affaires qui les concernent, et que les moyens d’information sont accessibles et indépendants. La seconde hypothèse est que le peuple doit être exclu des affaires qui le concernent, et les moyens d’information doivent être efficacement et rigoureusement contrôlés. Cette dernière représente aujourd’hui la conception dominante au vu de l’établissement de vastes conglomérats de média et de l’omniprésence des « experts » au service de « l’hégémonie culturelle » prônée par les élites économiques et politiques néolibérales.

Au tout début de son Combat pour une presse libre, Edwy Plenel en fait le constat amer : « Économie et politique vont ici de pair : une presse fragile est une presse faible. Et une presse faible est très souvent une presse sinon corrompue, du moins corruptible sur le terrain même où se jouent son utilité, sa valeur d’usage et sa légitimité démocratique : l’information – sa qualité, sa pertinence et son indépendance ». On ne cherche ici aucunement à épingler les journalistes mais à souligner les contraintes auxquelles ils sont assujettis. Nous sommes loin du mythe du « quatrième pouvoir », les média dominants étant réduits à n’être que des « appareils idéologiques d’État » selon la formule consacrée de Louis Althusser, soit de simples organes du pouvoir politique et économique et non un contre-pouvoir.

Il faut toutefois rappeler qu’il existe en France d’autres média dits « alternatifs » non soumis au capital économique et qui allient souvent journalisme et activisme. À leurs côtés, les média participatifs proposent des émissions où la parole jeune, ouvrière, paysanne, immigrée, souvent oubliée, au mieux dénaturée, le plus souvent ringardisée ou ridiculisée dans les média dominants, retrouve un écho populaire et un intérêt partagé massivement à l’image de « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet, ou « Les pieds sur terre » sur France culture). Ils permettent aux citoyens de devenir des acteurs et de ne plus être considérés comme de simples « cibles qu’il conviendrait de séduire ou au besoin d’intimider ; des citoyens disposant d’un droit imprescriptible à accéder en toute transparence et sans restriction, aux informations qui les concernent, dans les entreprises mais aussi dans les institutions ; des citoyens reprenant la parole et la gardant dans une construction commune avec les professionnels au sein d’états généraux permanents des média » (Pour une appropriation populaire des média, PCF).

 

De la libération des journalistes à l’appropriation populaire des média

Ce dossier explore diverses pistes ayant toutes comme but de rappeler l’importance d’une presse libre,

plurielle et critique et de l’appel à tous les citoyens afin qu’ils participent eux aussi à une meilleure compréhension du monde, en tant qu’acteurs et non plus en simples consommateurs d’information. Nous devons imaginer des média qui ne soient plus dépendants des grandes fortunes françaises et qui donnent la voix à une pensée plurielle et critique. Il faut donner aux journalistes plus de liberté sur leur production intellectuelle trop souvent muselée pour des raisons économiques et idéologiques. Il faut rappeler les principes fondamentaux du journalisme : informer le citoyen, distraire et faire rêver le lecteur, redonner la parole aux journalistes face au poids de plus en plus important des relations publiques. Au lendemain des tragiques événements récents qui ont porté gravement atteinte à la liberté d’expression, des millions de citoyens se sont levés au nom de l’esprit libre que représentait et représente toujours Charlie Hebdo. C’est ensemble qu’il faut réaffirmer l’urgence d’un monde médiatique libéré de toute pression capitaliste et d’un espace public démocratique. Les citoyens doivent pouvoir participer à la production de l’information, s’exprimer sur les grandes questions qui les concernent, s’approprier les enjeux de l’actualité à travers des débats ouverts permettant d’échapper à la vision du monde que nous proposent ou plutôt nous imposent, à la radio, la TV ou la presse, les mêmes éditocrates, chroniqueurs, politologues et autres experts dans de pseudo-débats télévisés à l’image de l’émission « C dans l’air » sur France 5. Le PCF nous appelle à imaginer un monde où « l’information, le divertissement et la culture ne seraient plus considérés comme des marchandises, mais comme un bien commun, à partager entre tous ; un monde où les idées, les connaissances et les œuvres ne seraient plus livrées aux prédateurs qui en font le commerce, mais auraient vocation à circuler sans entrave à l’échelle planétaire, accessibles à tous ». 

 

*A. M-G est responsable Communication. Frédo Coyère est graphiste. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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