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La liberté et l’Encyclopédie

1789, an I de la liberté. De l’Ancien Régime, on retient souvent la censure, l’arbitraire, les lettres de cachet, les corvées, le corsetage de la production et du commerce, la monarchie absolue. Alors qu’en était-il de la liberté ? Comment l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert a-t-elle rendu compte de cet univers ?

 

Entretien avec Marie Leca-Tsiomis*

Quelles sont les aspirations du peuple à la liberté au milieu du XVIIIe siècle ?

Les petits paysans, les ouvriers, les artisans sont sous le joug des seigneurs et de l’Église catholique. Même si cette dernière est divisée, par exemple entre jésuites et jansénistes, gallicans et ultramontains papistes, elle est unie pour contraindre les petites gens à obéir, à accepter leur sort, à admettre qu’ils sont dans le péché, etc. Rappelons-nous que tout ce qui fait partie des contours actuels de la liberté politique (suffrage universel, droit d’association, expression de partis politiques, etc.) est alors totalement hors-épure. Outre les famines, le peuple est toujours soumis aux corvées (journées de travail obligatoire sans salaire), à la conscription forcée (tirage au sort des hommes qu’on envoie aux champs de bataille), deux des servitudes les plus pesantes. Dans les régions de tradition protestante, on voudrait pouvoir choisir sa religion, mais, depuis 1685 (Révocation de l’Édit de Nantes), seul règne le catholicisme, l’Édit de tolérance ne viendra qu’en 1787.

 

L’Encyclopédie rend-elle compte de ces attentes ?

En partie, car ce n’est pas le peuple qui y parle directement, bien sûr, mais des élites éclairées, des magistrats, des nobles, des savants. La plupart des encyclopédistes sont contre les corvées imposées aux paysans, synonymes à leurs yeux de servitude et d’inefficacité. Quant aux « soldats malgré eux », l’article Transfuge est un plaidoyer contre la peine de mort infligée aux fugitifs : « Ce sont ces hommes plutôt enchaînés qu’engagés, qu’on punit de mort lorsqu’ils veulent rompre des chaînes qui leur pèsent ». Les encyclopédistes plaident en général pour la liberté religieuse, à l’exception du conservateur abbé Mallet, ce sont soit des chrétiens éclairés comme le protestant Jaucourt, ou J.J. Rousseau, soit des déistes comme Voltaire, soit des athées comme Diderot ou d’Holbach.

 

Les encyclopédistes sont-ils libres de dire ce qu’ils veulent dans leur ouvrage ?

Pas du tout. On est en régime de censure. Pour ses sept premiers tomes (1751-1757), l’Encyclopédie paraît avec « approbation et privilège du roi ». Sa parution est d’abord interrompue après le tome II, suite à une campagne jésuite, mais elle est soutenue, parfois de façon obstinée

et ingénieuse, par de nombreux aristocrates et jusqu’à la Cour, par Malesherbes, voire Madame de Pompadour. L’Église, cependant, les parlements, le gouvernement la surveillent de près, et, suite à l’attentat de Damiens contre le roi (5 janvier 1757) et aux nombreuses attaques de ses adversaires jésuites, jansénistes et autres, la répression contre l’Ency­clopédie s’amplifie jusqu’à son interdiction définitive en 1759. Pour les dix derniers tomes, l’ouvrage sera imprimé clandestinement et diffusé en 1765 sous le régime de la « permission tacite ». Ainsi, dans tous les cas, les auteurs et éditeurs doivent-ils utiliser des ruses. N’oublions pas que Diderot a été enfermé au donjon de Vincennes en 1749 pour ses écrits déclarés « contraires à la Religion, à l’État et aux bonnes mœurs ». Des articles comme Dieu, Religion, etc. sont donc traditionnels et inoffensifs. Et c’est ailleurs, via les renvois ou dans des entrées apparemment anodines, qu’il faut chercher les idées subversives. Les doutes sur le culte de Marie sont exposés à l’article West-Morland (dans une notice consacrée à Mill, qui y est né), la critique du dogme de la survie post-mortem à l’article… Revenant !

On accuse souvent les hommes des Lumières d’être déterministes et de nier la liberté.

Pour comprendre cela, il faut d’abord se souvenir que le christianisme suppose toujours une forme de liberté humaine : en effet, si on ne suppose pas une telle liberté, il ne peut y avoir ni péché originel, ni donc rachat christique, etc. Diderot, athée et matérialiste, conçoit pour sa part une forme de déterminisme (bien que le mot n’existe pas encore), exprimée dans des articles comme Involontaire, Volonté, Spontanéité, Fortuit, etc… Mais les encyclopédistes sont divers et un second article Fortuit, signé cette fois par d’Alembert, tout en reconnaissant « les lois immuables auxquelles tous les êtres sont soumis », soutient l’existence de la liberté fondée, il est vrai, sur le seul « sentiment intérieur » que nous en avons. Le combat principal des Lumières est celui de la raison contre les préjugés, pour le droit de penser par soi-même.

 

Et les combats contre l’esclavage ?

L’Église, complaisante avec les puissants, ne condamnait quasiment jamais l’esclavage, bien au contraire. Dans l’Encyclopédie, en revanche, on lit, sous la plume de Jaucourt, un des principaux rédacteurs de l’ouvrage, que « l’esclavage n’est pas seulement un état humiliant pour celui qui le subit, mais pour l’humanité même qui est dégradée » (art. Esclavage) ; quant à Traite des Nègres, c’est un des premiers textes français ouvertement abolitionnistes : « Que les colonies européennes soient donc plutôt détruites, que de faire tant de malheureux ! ». Certes, tous ne partageaient pas un tel point de vue, mais nombre d’articles de l’Encyclopédie ont préparé l’abolition.

 

Comment les encyclopédistes se situent-ils vis-à-vis de la liberté politique ?

Dans cette France de monarchie absolue et de droit divin, les encyclopédistes sont partisans d’une monarchie tempérée et, en ce sens, admirent le régime anglais ; nous sommes en 1750, pas en 1788 ou en 1791. L’Esprit des lois a été publié en 1749, sans nom d’auteur puis mis à l’index, mais les idées politiques de Montes­quieu sont omniprésentes dans l’Ency­clopédie. Bien sûr, les Ency­clopédistes ne réclament pas la république, mais ils rendent possibles des revendications plus audacieuses. Par exemple, il y a dans l’Encyclopédie une notion, tout à fait neuve pour l’époque, de la citoyenneté : « S’il y a division dans la cité, [le citoyen] embrassera celui qui sera pour l’égalité des membres & la liberté de tous » écrit Diderot (art. Citoyen). Et, alors que le roi Louis XV prétendait être

le seul à représenter la nation, d’Holbach défend l’idée de la nécessaire représentation de la nation par des citoyens choisis, permettant à chaque classe de la société – et non plus aux seuls Clergé et Noblesse - d’avoir droit à la parole (art. Représentans). C’est une dynamique sociale nouvelle qui apparaît.

 

Et la liberté économique ?

La plupart des encyclopédistes sont pour la liberté du commerce, notamment des grains (matière première essentielle), soit totale, nationale et internationale (Turgot, Quesnay), soit avec restrictions (Diderot). Ils ont raison, les initiatives étaient bloquées, les entraves à la liberté de production sont manifestes, avec les corvées, les corporations, les privilèges. Certains, comme Voltaire, savent gagner de l’argent, mais ce ne sont pas des affairistes et il serait faux de réduire leurs conceptions des libertés à celle des bourgeois, des banquiers, comme ce sera le cas de Say, Constant, Guizot, etc., quatre-vingts ans plus tard. La révolution industrielle n’est pas commencée en France.  

 

*Marie-Leca-Tsiomis est professeur émérite de littérature française du XVIIIe siècle à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

 

Propos recueillis par Pierre Crépel

La Revue du projet n°43, janvier 2015.

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