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Calcio (football) et politique dans l’Italie républicaine

 

Le football en Italie dans la seconde moitié du XXe siècle  s’inscrit dans l’histoire politique et culturelle de la société italienne. Vecteur de politisation des masses, il est un élément cristallisateur d’identités multiples qui coexistaient chez les Italiens.

 

Par Fabien Archambault*

 

Si depuis une trentaine d’années le football est devenu un terrain d’investigation pour les historiens, la production historique, qu’elle soit française ou italienne, a quelque peu négligé l’étude du calcio italien après la chute du fascisme. Or l’immédiat après-guerre voit l’émergence d’un phénomène culturel nouveau, l’attachement identitaire et affectif à une équipe de football, qu’on désigne par un néologisme, le tifo, qu’illustrent symboliquement les manifestations de joie exubérantes du président de la République Sandro Pertini pendant la finale de la Coupe du monde en 1982. La culture du tifo investit les imaginaires sociaux à l’échelle nationale et cristallise des sentiments d’appartenance divergents, voire opposés. Elle engendre également un mouvement associatif puissant, qui constitue une instance de sociabilité originale, mais évolutive. Parallèlement à la construction de cette culture commune à tous les groupes sociaux, la pratique de masse du football est encadrée par les mouvements politiques, selon le modèle du collateralismo, par le biais des Enti di promozione sportiva, notamment l’Unione Italiana Sport Popolare (UISP) pour le Parti communiste et le Parti socialiste italiens, et le Centro Sportivo Italiano pour le mouvement catholique.

Le football, dans les décennies de l’après-guerre, quand il devint, selon la formule

de Sergio Giuntini, le « sport national par antonomase », constitue un vecteur de politisation des masses et un élément cristallisateur d’identités multiples qui coe­xis­taient, emboîtées, chez les Italiens. L’histoire du calcio ne pouvait qu’être immergée dans une étude de la société italienne, articulant le temps court de l’histoire politique et le temps long de l’histoire culturelle, mettant en perspective les processus de mutation sociale et d’acculturation et cernant les enjeux de la construction par les acteurs sociaux d’une mémoire polysémique. 

 

Un fait social total

Ces recherches s’inspirent des travaux d’Alfred Wahl qui, rompant avec les traditionnelles histoires événementielles, avait montré comment le football était passé en France du statut de sport marginal à celui de fait social total, intégrant dans ses observations une multiplicité d’éléments (culturels, juridiques, économiques, politiques) et étudiant leurs connexions et le reflet de cette complexité dans les expériences individuelles. Le football n’est pas un objet historique autonome. Alain Corbin a ainsi ébauché une histoire du football qui aurait contribué à « métamorphoser la culture ouvrière en une culture nationale » : c’est l’encadrement puissant des partis ouvriers, des années 1930 aux années 1960, qui a rendu ce sport « populaire », au sens où cette catégorie a été politiquement construite, entre autres, grâce au football. Les spécialistes d’histoire religieuse ont pour leur part étudié l’émergence du mouvement associatif sportif catholique et la promotion du football par les patronages.

L’attention des historiens italiens était, quant à elle, polarisée sur l’instrumentalisation du football par le régime fasciste, selon le modèle de la « capture du consensus » élaboré par Renzo De Felice, qui présente le sport et ses organisations comme des instruments de contrôle social et de mobilisation autoritaire. Toutefois d’autres paradigmes historiographiques tels que « l’invention de la tradition » d’Eric Hobsbawm ou la « nationalisation des masses » de George Mosse semblent plus pertinents.

Les tentatives d’utilisation du football de compétition et du football de masse à des fins de légitimation symbolique, de mobilisation nationale et de contrôle social, n’ont été possibles, après la chute du fascisme, que grâce à des échanges culturels et des processus d’acculturation réciproques. C’est dans cette perspective que Stefano Pivato a écrit l’histoire d’un autre sport, le cyclisme, dont il montre la place centrale qu’il occupa dans le projet de l’Église d’étendre sa présence dans toutes les strates de la société.

 

Les partis politiques, agents de socialisation et d’identification symbolique

La réflexion s’articule autour de trois axes de recherches. Tout d’abord, dans les décennies de l’après-guerre, les partis politiques constituèrent les principaux agents de socialisation et d’identification symbolique. La pratique sportive, et donc principalement celle du football, n’a pas échappé à cet encadrement généralisé. Mieux encore, dès 1944, les élites politiques italiennes ont considéré les formes de sociabilité associative liées au football, tissées dans le cadre de manifestations sportives, comme un moyen privilégié de promouvoir leurs projets politiques. L’histoire des Enti di promozione sportiva, de 1944 jusqu’au début des années 1970, moment de leur autonomisation, constitua dès lors un premier axe de recherches. Elle représentait le meilleur observatoire pour analyser la traduction dans la sphère associative sportive et ses structures de socialisation, des tensions sociales, politiques et idéologiques qui parcourent la société italienne. Elle permit d’étudier la constitution des sous-cultures catholique et communiste par le biais de ces structures de contrôle social, notamment là où elles se sont le plus développées, dans le centre et le nord de l’Italie, mais aussi dans la société méridionale.

 

Les dynamiques de la diffusion du spectacle footballistique

Un deuxième axe de recherches fut consacré à l’étude des dynamiques de la diffusion du spectacle footballistique, qui complète celui de la diffusion du jeu, à différents niveaux, national, régional et local. Le football a en effet représenté un facteur d’unification nationale en créant les conditions d’un discours social commun, de Trente à Palerme. Vecteur d’une culture de masse, le football a su concilier son succès avec les cultures locales, assurant une continuité avec les traditions campanilistiques. Si, comme l’affirme Amalia Signorelli, « la culture de masse n’est pas une uniformisation générale », il restait à déterminer les facteurs de l’émergence du tifo pour les équipes des « petites patries », en rendant compte du jeu complexe entre les forces politiques et économiques homogénéisantes et les cultures locales. Certes, la passion pour le football renforça les identités locales traditionnelles, mais elle finit aussi par stimuler les communications entre les « cent capitales de l’Italie » par l’entremise de championnats et de compétitions dont le cadre était justement national.

 

L’attachement identitaire et affectif à une équipe de football

Enfin, l’étude de la culture du tifo et de ses manifestations constitua le troisième axe de recherches. Le football gagne en effet à être étudié tant dans sa dimension de pratique et de réalité sociale que comme système de représentations autonome, en décalage avec la réalité sociale. Une culture partagée n’est pas monolithique et évolue en fonction de processus d’acculturation et de circulation des modèles, dont il faut interroger les significations tout en étudiant les acteurs sociaux qui les promeuvent. Il s’agissait d’une part de saisir l’historicité d’un système de représentations et, d’autre part, d’analyser les modalités de l’expression de la passion pour le football chez plusieurs types de tifosi, des milieux populaires aux élites intellectuelles et politiques, notamment par l’étude des divers objets d’identification du tifo, des équipes locales à la Nazionale, en passant par les grandes équipes urbaines qui drainent des supporters à une échelle nationale.

L’analyse des choix qui amènent à soutenir une grande équipe nationale permet de déterminer dans quelle mesure les appartenances sociales façonnent les identités culturelles. La traditionnelle opposition entre clubs « de gauche » et « de droite » ne doit pas être considérée comme le reflet d’une réalité particulière, mais plutôt comme l’image stéréotypée, enracinée dans la durée, qu’une collectivité se donne d’elle-même et qu’elle souhaite donner aux autres. L’attachement aux couleurs d’un grand club n’est pas réductible à un positionnement politique précis mais il s’effectue dans le cadre d’un imaginaire culturel qui est structuré par des oppositions politiques. Peu importe à la limite que le marquage politique d’un club ne reflète pas la composition sociale de ses fidèles, l’important réside dans les représentations que véhicule ce club. Les étiquettes différenciées en termes politiques opposant la « gauche » (le Milan, la Roma, le Torino) et la « droite » (l’Inter­nazionale, la Lazio, et dans une moindre mesure, la Juventus) sont des exemples de ce que Paul Veyne appelle la « viscosité » des définitions collectives. Par « viscosité », il faut comprendre le fait que les représentations et les auto-représentations sociales vivent plus longtemps que l’effective réalité des groupes sociaux, devenant ainsi des stéréotypes. À ce titre, le tifo participe d’une « mentalité » ou d’un « imaginaire collectif », au sens que Michel Vovelle donne à ces notions : il ne s’agit pas tant d’étudier les raisons objectives qui régissent les oppositions entre tifosi mais la manière dont ils se plaisent à raconter leur choix et à expliquer leur appartenance. En définitive, le tifo est un compromis permanent entre une identité réelle et une identité imaginaire.

 

*Fabien Archambault est historien. Il est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Limoges.

La Revue du projet n°43, janvier 2015. 

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